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Quelques outils pour lutter contre des savoirs scolaires masculinistes

lundi 7 octobre 2013, par Greg

L’école a pour objectif l’acquisition de savoirs (être-faire…), pour cela les enseignant-e-s utilisent des outils (programmes, manuels, objet d’études…) doublement centrés sur les hommes : ils-elles n’envisagent l’histoire ou la vie sociale que sous un angle masculin et ce point de vue est présenté comme le seul légitime (définition du « masculinisme », L’Étude et le Rouet, Michèle Le Doeuff, Seuil, 1989, 379 p.)

Cela a deux conséquences néfastes : les filles manquent de modèles d’identifications et risquent d’avoir du mal à imaginer ce qu’elles pourraient apporter à la société, à la politique, à la culture, la science ou l’art. Les garçons ont l’impression que les hommes sont supérieurs aux femmes, puisqu’il y a de nombreux « grands hommes » et pas de « grandes femmes ». Chacun-e apprend donc que les filles et les femmes sont moins importantes et cela justifie qu’elles aient une place secondaire dans la société et dans la classe. Pour lutter contre ce phénomène, et grâce aux mouvements féministes, de nombreux outils ont vu le jour ces dernières années. En voici quelques exemples.

Pour les plus petit-e-s : les albums jeunesses

Filles d’albums. Les représentations du féminin dans l’album, Nelly Chabrol Gagne, L’Atelier du poisson soluble, Le Puy-en-Velay, 2011, 240 pages, 38 €.

Partant du constat que les meilleures ventes d’albums jeunesse ne mettent pas en scène de personnages féminins (Babar, Petit Ours brun, etc.) ou seulement dans des postures féminines ultra traditionnelles (Martine), l’auteure a repris la production de 1990 à 2009, en analysant les albums narratifs, iconotextuels qui mettent en avant des personnages féminins humains. Elle s’est constituée un corpus de 250 albums et nous livre une étude remarquable d’exhaustivité et de précision, des représentations des femmes dans les albums.

Son livre suit les âges de la vie humaine en classant les personnages de la naissance à la vieillesse. On apprendra donc que les « nouvelles-nées » ne sont pas sexualisées par les artistes, les nourrissons se caractérisant dans les albums par une relation fusionnelle avec la mère. Que les petites filles sont moins passives que leur prédécesseures mais que si elles ont acquis esprit d’initiative et goût pour l’expérimentation, elles restent plus limitées que leurs homologues masculins dans leurs mouvements et leurs aventures. Que les adolescentes, rares dans les albums, gardent des centres d’intérêts très stéréotypés (rêvant d’amour hétérosexuel, notons d’ailleurs que l’auteure s’intéresse de près aux sexualités des personnages féminins et note le peu de personnages LBT). Que les femmes adultes sont avant tout des mères, omniprésentes dans les albums et dont la fonction est valorisée si ce n’est sacralisée. Et que doublement travailleuses elles se plaignent rarement. Et que les grand-mères n’existent que par et pour leur fonction maternelle, mère dévouée qui gardent les enfants de ses enfants.

Le dernier chapitre s’intéresse aux rescapées et aux oubliées : oubliées de l’Histoire parfois rescapées comme Émilie du Châtelet ou Jeanne d’Arc, rares rescapées marginales, violées ou excisées (tant éditeur-trice-s et artistes sont frileux) qui « tirent la sonnette d’alarme » et luttent pour leur survie. Enfin certaines rarissimes filles d’albums jettent le trouble dans le genre en s’attribuant caractéristiques et traits masculins et redistribuent les cartes des rôles sociaux joués traditionnellement par les filles.

En plus de fournir des grilles d’analyses et de renseigner sur les filles et les femmes dans les albums, ce beau livre donnera des idées à tout-e éducateur-trice souhaitant proposer des livres de valeur et mettant en avant des personnages féminins forts à ses élèves. Et donne l’occasion de redécouvrir avec elle, les créations d’Adéla Turin ou les très bons livres de l’ancienne édition Le sourire qui mord.

Analyser les stéréotypes de genre dans la fiction

De nombreux sites d’associations proposent des bibliographies d’albums, ou de romans qu’elles considèrent anti-sexistes. Leur qualité est variable, le mieux reste de se créer sa propres bibliographie au fil des lectures. Après analyse de ces sites, les critères sont les suivants :

Critères quantitatifs

Combien de personnages féminins dans l’histoire ? Le personnage principal est-il une fille ou une femme ?

Critères qualitatifs

Les personnages : ces personnages filles ou femmes ont-ils un prénom (ils peuvent souvent exister uniquement par leur fonction, le cas le plus courant est la personnage de « maman » qui n’a souvent pas vraiment d’autre identité) ?

Les femmes ont-elles un métier ? Ce métier appartient-il à un autre domaine que l’éducation, la vente ou les soins ? Y-a-t-il des personnages femmes adultes qui ne sont pas des mères ou des grand-mères ? Les femmes adultes ont-elles des activités récréatives autre que ­s’occuper des enfants ou cuisiner un gâteau…

Les petites filles sont valorisées par un rôle actif : prennent-elles des décisions, partent-elles à la découverte du monde ? Ont-elles confiance en leur potentiel ? Ont-elles des activités et des centres d’intérêts variés ?

Les garçons sont-ils représentés dans des activités dites féminines comme la danse, jouer à la dînette, ? Si c’est le cas, sont-ils valorisés dans ces activités ? Expriment-ils leurs émotions ?

Les rôles d’adultes masculins sont généralement beaucoup plus divers et variés que les féminins, on les voit jouer avec les enfants, avoir des métiers intéressants et avoir d’autres centres d’intérêts que la famille ou le travail (pour donner un exemple caricatural, mais courant, les hommes lisent le journal).

Les relations entre les personnages

Les femmes et les filles ont-elles des relations avec d’autres femmes ou petites filles ? Ces relations sont-elles basées sur la confiance, la solidarité ? Parlent-elles entre elles d’autre chose que des hommes ou des relations amoureuses ? Y-a-t-il de l’amitié, de l’amour, des contacts physiques agréables entre entre ces femmes, ces filles ?
Les personnages féminins sont-ils toujours dans le soin et l’attention aux autres ? Y-a-t-il des filles ou des femmes meneuses ?
Dans les histoires : les réponses aux oppressions sexistes.
Les personnages sont-ils en butte à des oppressions sexistes ? Comment réagissent-ils ? Les filles, les femmes trouvent-elles une réponse à cette oppression ? Seules ou aidées ? Si elles sont aidées, le sont-elles par une autre fille, une autre femme ? Un garçon ? Un homme ?

Les nouvelles filles de la littérature jeunesse

J’ai remarqué dans la production éditoriale récente un nouveau phénomène : le personnage féminin parfait. Les auteur-e-s reprennent à leur compte les paroles d’Aragon « la Femme est l’avenir de l’Homme » et imaginent des jeunes filles actives, intelligentes, inventives, drôles, sensibles, attentives aux autres, surtout si les autres sont des garçons qui se sont mis dans des situations difficiles dont ils faut les en sortir. Depuis Hermione Granger dans Harry Potter jusqu’à Madeleine dans Le Yark (Bertrand Santini, Laurent Gapaillard, Grasset jeunesse, 2011) elles souffrent toutes d’une maladie terrible : la perfection… Comme cela doit être pesant comme modèle pour les petites lectrices et rassurant pour les garçons de savoir que des êtres aussi sensationnels n’ont pour objectif que de les aider et prendre soin d’eux ! Gare aux déceptions.

Exploitation pédagogique

Les sites proposent souvent une exploitation pédagogique des lectures, l’association Adéquation propose par exemple une exposition et des fiches pédagogiques pour étudier les stéréotypes en classe. Souvent les enseignant-e-s analysent avec les élèves les stéréotypes d’un album et proposent de récrire l’histoire en inversant les rôles… ■

Charlotte Artois STE 93, enseignante documentaliste

Les sites présentant des bibliographies et des outils pédagogiques sur la question du sexisme, des stéréotypes de genre dans la littérature jeunesse :

Sélection d’albums

Site d’adéquations : adequations. org/spip. php ? article 1584

Site lab’elle : www.lab-elle.org

Site des CEMEA , littérature jeunesse :

la sélection des céméa d’Île-de-France.
http://www.cemea.asso.fr/spip.php?rubrique760

Pour l’égalité entre filles et garçons :

100 albums

Pour les romans

Une mine : le site altersexualité (avec remise des Isidores…). Une biblio, des pistes péda… www.altersexualite.com/spip.php?article100

La bibliothèque de Vaulx-en-Velin :

http://bm.mairie-vaulxenvelin.fr/mairie-vaulxenvelin.fr/cms/articleview/id/95

Des éditeurs, des collections, des libraires...

Sur le site et les rayonnages de Violette & co (à Paris, etc.)
http://www.violetteandco.com/librairie/

Sur le catalogue des Éditions Talents hauts

http://www.talentshauts.fr/

Pour les films

http://www.genrimages.org/

■ Le test Beschdel

Alison Beschdel est une auteure de BD féministe américaine. Révoltée par l’image des femmes dans les séries et films qu’elle regarde, elle développe dans l’une de ses planches de BD (Dykes to Watch Out For 1985, traduit sous le titre Lesbiennes à suivre) un « test » qui se résume à trois questions :

–Y a-t-il au moins deux personnages féminins portant des noms ?

– Ces deux femmes se parlent-elles ?

– Leur conversation porte-t-elle sur un sujet autre qu’un personnage masculin ?

Ce test, qui est depuis décliné pour d’autres groupes minorisés, met en évidence l’aspect très réducteur et stéréotypé des personnages féminins à l’écran : les femmes sont soit inexistantes, soit utilisées comme faire-valoir des héros masculins. Un test à utiliser à chaque projection avec des élèves ?!

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