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Créer du lien et vivre ensemble... le pari du collectif et du local

samedi 10 novembre 2012, par Greg

« Alpha » et « l’atelier des enfants, l’accueil des familles » ont créé un espace qui accueille de façon libre, inconditionnelle, gratuite. Qu’est-ce qui nous a amenés à cheminer vers cette forme d’accueil, à quels besoins s’efforce-t-on de répondre de cette manière ?

Contre la désolation, le pari du collectif et du local

Témoins de la réalité concrète de la vie des gens dans le quartier populaire de Beaubrun/Tarentaise (Saint-Étienne), nous constatons que les plus vulnérables sont reconnus comme responsables de leur exclusion, de leur appauvrissement. Ces personnes sont considérées comme incompétentes pour trouver du travail, accéder à une formation, prendre en charge l’éducation de leurs enfants… Et dans de nombreux services sociaux, les tâches sont morcelées.

Pour qualifier notre période, certains parlent de « désolation ». C’est notre « sol » commun qui s’effondre. L’effondrement de cette évidence que notre humanité repose sur des liens d’entraide et de solidarité. (C. Dejours)

La seule chose que nous puissions faire comme simples citoyens à l’échelle de la vie locale, c’est de nous glisser dans les interstices entre les choses établies et d’ouvrir des espaces pour, tout simplement, créer du lien et vivre ensemble. L’idée originale est de partir, non pas de ce qui existe déjà dans les lieux « centraux », mais de ce qui n’existe pas, avec ceux qui n’ont pas d’espace propre. Nous proposons donc des temps d’accueil et de rencontres collectives.

Atelier des enfants, accueil des familles

Nous sommes présents sur le quartier de jeux de Tarentaise depuis avril 2011, le mercredi et le samedi après-midi. Nous accueillons tous les enfants qui le souhaitent (une trentaine, de 2 à 14 ans, voire plus).
Nous avons répondu à une demande d’enfants pour lesquels il n’y a rien le mercredi, le week-end, et pendant les vacances scolaires.
Nous apportons des jeux de société, des coloriages, des jeux d’extérieur, et nous nous mettons à la disposition de ceux qui viennent nous rejoindre…

Les parents se manifestent, ils viennent sur nos tapis de jeux, ils jouent avec leurs enfants. Ils parlent de ce qui les préoccupe, de leurs envies. Les enfants ne sont plus face à des parents isolés, découragés, ils retrouvent des parents soucieux de leur bien-être, qui sortent pour participer à ce qui se met en route pour eux. Ce lien particulier avec les parents aide les enfants à se construire, à développer des compétences sociales, à apprendre à vivre avec les contraintes inhérentes à la vie en collectivité.

Notre présence sur le quartier de Beaubrun/Tarentaise se décline aujourd’hui ainsi :

– Présence régulière (52 semaines par an) sur le terrain de Tarentaise le mercredi et samedi après-midi, de manière libre, inconditionnelle, gratuite.

– Accueil pour les enfants et les parents, au local de l’Amicale laïque de Beaubrun, le mercredi matin, le vendredi après-midi de 16 h 30 à 18 h 30.

– Accueil pour les parents et les enfants qui ne sont pas scolarisés, le vendredi après-midi de 14 heures à 16 heures.

– Accueil des adultes pour l’accès aux droits, pour prendre un café, discuter, le jeudi et le vendredi matin.

Nous avons construit différents partenariats pour ouvrir chaque fois plus d’espaces enrichissants aux enfants et à leur famille.

Nous nous référons à la démarche d’intervention en milieu ouvert et de la pédagogie sociale qui développe cette forme de présence dans les quartiers auprès des enfants et avec les familles et qui s’appuie sur le postulat que nous sommes collectivement responsables de l’éducation des enfants.

Certains enfants ne peuvent pas respecter un cadre trop contraignant dans la durée. Ils portent en eux de grandes tensions, ils traversent avec leur famille des situations de précarité, d’insécurité, de solitude. Cet accueil libre permet à ces enfants d’aller et venir à leur rythme. De venir, de partir, sans que ce soit vécu comme un échec, de rester selon leur possibilité.

Dans ce contexte, il est toujours possible d’encourager le petit changement, de mettre en évidence la petite réussite qui peut servir de point d’appui : au fil des mois, nous sommes témoins de véritables transformations : jouer et accepter de perdre, prendre soin des jeux, participer au bon déroulement du partage du goûter, être moins agressif…

Les enfants viennent de plus en plus de façon spontanée à notre local, 2, 3, 4 enfants. Ces temps sont très précieux, ils parlent de petits projets qu’ils aimeraient réaliser, de ce qui les préoccupe… Nous cherchons ensemble comment faire.

Nous parlons également de nos projets, ils s’intéressent, ils interrogent, ils cherchent comment faire.

Ce sont pour eux autant d’occasions de comprendre ce qui les entoure, comment le tissu social s’organise, comment un projet se réalise, les freins, les possibles, et d’apprendre à y contribuer. On se confronte ensemble aux réalités. On est là dans le quotidien, dans les moments forts, qu’ils soient durs ou pas : les naissances, les petits cadeaux, les décès… Et on en parle.

Alpha

L’association Alpha, hébergée depuis 2005 par l’Amicale laïque de Beaubrun, y anime un atelier de français à l’intention des étrangers en risque d’exclusion « linguistique », notamment les demandeurs d’asile qui n’ont pas trouvé de solution à leur besoin urgent de s’initier à la langue française. Une centaine de personnes chaque année y ont effectué des passages plus ou moins longs (cela varie d’une journée à cinq ans…).

Après une courte période faste (deux ans) où nous avons pu bénéficier de deux emplois aidés, nous devons à nouveau fonctionner de manière purement « militante ». L’équipe d’animation de l’atelier s’investit bien au-delà d’un bénévolat classique, jusqu’à une dizaine d’heures par semaine.

Le principe est celui d’un accueil inconditionnel : aucune formalité d’inscription, pas de critères d’admission, pas d’exigence d’assiduité. Les personnes viennent librement et s’en vont librement Nous n’avons pas d’objectifs « didactiques », pas de « critères de réussite », notre préoccupation est d’offrir un lieu de rencontre, de détente et de convivialité animé du souci d’aider chaque participant à développer son aptitude à communiquer en français. Notre objectif est de mettre en œuvre une communauté d’éducation populaire où chacun se sent reconnu, encouragé et solidaire.

Il n’y a pas de programme, pas de manuel, pas de tests d’évaluation. Seulement cette volonté d’assurer une présence attentive et aidante. Pourtant, l’équipe se réunit souvent en plus des séances d’atelier (au moins une demi-journée par semaine) pour préparer des activités d’animation, principalement des jeux.

Une autre particularité de notre façon de fonctionner : spontanément, ceux qui sont venus pour être aidés se mettent à aider les autres et plusieurs proposent de venir aux réunions de l’équipe pour participer à la préparation. Dès lors, l’association touche à son principal objectif : on n’est plus dans le « faire pour » mais dans le « faire avec ».
L’atelier reprend son cours habituel, à raison de deux demi-journées par semaine (mardi et jeudi) à partir du 4 septembre.

Une nouveauté à cette rentrée 2012 : un atelier d’échange linguistique français/arabe algérien le vendredi après-midi, où une équipe très hétéroclite de volontaires arabophones sera mise, selon les mêmes principes, en situation d’apprendre l’arabe dialectal algérien à un nombre égal de non arabophones (français ou non).
Enfin, nous avons le projet cette année d’animer la rencontre et la mise en réseau des lieux « d’accueil linguistique » existants dans la région.

Nos fondamentaux

Ce que nos deux « ateliers » mettent en avant en premier lieu, c’est le principe de l’accueil inconditionnel : chaque semaine, dans les limites des plages de temps indiquées, l’espace est ouvert sans formalité d’inscription ni critère d’accès (sauf l’autorisation parentale écrite pour les mineurs) à toute personne intéressée à venir participer à la vie et à l’animation de ce lieu. Aucune exigence d’assiduité, d’horaire ni de durée de présence n’est posée.

Nous allons d’abord à la rencontre des gens. De ces personnes qui vivent différentes formes d’exclusion. Et peu à peu, la relation se construit. Nous construisons ensemble un plus grand sentiment de sécurité et de bien-être.

La gratuité construit la relation, dans un lien d’égalité, de proximité. Les personnes qui participent à nos rencontres, les enfants comme les adultes, s’investissent, se sentent partie prenante, responsables de ce temps partagé. Ce n’est pas un échange économique, une relation de consommateurs.

Un accueil libre, où on vient quand on veut, où on part quand on veut. C’est le respect du temps des personnes, chacun vient au moment où c’est possible pour lui, quand il le décide.

Ce qui paraît fondamental pour que cet espace se développe, c’est la présence régulière et dans la durée. Cette présence apporte la sécurité du connu : même lieu, même heure, mêmes personnes. Ce sentiment de sécurité libère la parole, la prise d’initiative, donne une place à chacun.

La seconde caractéristique commune de nos initiatives, c’est l’absence de projet institutionnel. Que fait-on alors ? Voici la définition que nous a donnée l’un des enfants : « on fait des jeux… familial ». Ces cinq mots posent en effet l’essentiel : « on » (c’est donc collectif), « fait » (il s’agit bien de faire quelque chose), « des » (on ne sait pas d’avance lesquels, on n’a pas préparé des activités programmées), « jeux » (on est là principalement pour jouer dans tous les sens qu’on peut donner à ce verbe), « familial », l’adjectif ne s’accorde pas au mot « jeux » mais au climat : la meilleure image que l’on puisse donner de ce qui se passe ici est l’archétype de la famille, lieu de la vie, de la sécurité et de la croissance des êtres humains.

Notre troisième marque de fabrique commune, c’est l’émergence d’une « communauté éducative », grâce à une démarche essentiellement collective, mais fondée sur la reconnaissance des personnes : chacun est capable d’apporter sa contribution à la construction de l’ensemble. Une équipe initiatrice établit entre tous les participants et avec chacun d’eux des relations de personne à personne : pas de barrière, chacun s’exprime librement en français et/ou dans sa langue, sans perdre son identité individuelle, familiale, culturelle. Peu à peu, naturellement, tout le monde prend part à l’organisation et à l’animation de « l’atelier », les rôles et les responsabilités s’organisent et tournent.

Un travail et un engagement

Nous avons fait le choix de nous montrer présents auprès des gens qui restent dehors. Ce qui était considéré comme marginal devient pour nous central et pourrait bien, par contrecoup, être une chance de renouvellement et de transformation pour l’ensemble du monde organisé.

« L’avenir se construit avec ceux pour lesquels aucun avenir n’est envisageable dans cette société […]. » (Germain Sarhy, fondateur de la communauté d’Emmaüs de Lescar Pau).

C’est un travail libre des contraintes institutionnelles. Nous réalisons ces actions dans les interstices, dans les terrains en friche. C’est un travail avec tout ce que ça comporte de laborieux, douloureux même parfois parce que nous sommes plus souvent dans le doute que dans l’affirmation de convictions. Mais c’est un travail qui enrichit. Dans ce contexte d’engagement, de prise de position, certains réalisent le travail de manière entièrement bénévole.

Dans ce travail-là, l’humain fonctionne autrement. On ne se sent plus impuissant quand on est en train de faire quelque chose avec d’autres. Le fait de se mettre ensemble donne de plus en plus de puissance. Ceux qui nous rejoignent s’engagent parce qu’ils sont libres, parce qu’ils peuvent le décider.

Dans ce contexte où les agents de l’action sociale sont chargés d’exécuter des directives décidées de façon complètement extérieure aux situations vécues, nous restons fidèles à ce qui se vit.

Et ça marche !

Concrètement, nous pouvons observer au quotidien certains effets de cette démarche sur la vie des personnes et du groupe :

On constate une évolution parfois fulgurante du comportement des personnes – enfants ou adultes – dès lors qu’elles se sentent accueillies, acceptées « telles qu’elles sont » et valorisées. N’ayant rien à prouver, puisqu’il n’y a pas la pression du résultat, chacun se sent libre de s’exprimer et de développer le meilleur de lui-même ;
On assiste à l’émergence d’une communauté où chacun se sent responsable de tous et tous de chacun, où l’on sait inventer des solutions pour chacun et pour chaque problème : on appelle cela la solidarité et l’intelligence collective.

Se pose cependant la question du financement. Si nous n’avons (presque) pas eu besoin d’argent pour prendre nos initiatives, comment faire pour assurer le long terme ? Les « belles choses qui se passent ici » sont dues à une synergie, une continuité de présence, un effort continuel de recherche, qui s’appuient nécessairement sur une permanence assurée au minimum par une personne pivot, dont il faut assurer la rémunération.

En retour de cette reconnaissance, l’assemblage de nos deux « laboratoires » (qui sont déjà des lieux de stages pour des étudiants) pourrait devenir un formidable lieu de formation/ recherche/ action ouvert à tous les « acteurs sociaux » : ceux qui apprennent dans les écoles y rencontreraient ceux qui travaillent sur le terrain et cherchent un lieu pour échanger et trouver ensemble des réponses. ■

Jean Chabanne
et Josiane Reymond.

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