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[Hors-dossier] Stagiaire face à l’État

samedi 10 novembre 2012, par Greg

L’image que l’on se fait bien souvent de l’État est celle d’une réalité bienveillante, incarnée par les services publics. Pourtant, ma première année dans l’Éducation nationale, en tant que stagiaire, m’a conduite à être confrontée à trois dimensions des rapports de domination qui peuvent s’exercer au sein de l’État. En tant que sociologue, en m’appuyant en particulier sur Max Weber, je vais essayer d’analyser ces différentes dimensions.

Le rapport de domination lié à la classe politique

Max Weber dans Le Savant et le Politique définit l’État : « Comme tous les groupements politiques qui l’ont précédé, l’État consiste en un rapport de domination de l’homme par l’homme fondé sur le moyen de la violence légitime. »

Le premier rapport de domination auquel j’ai été confrontée, c’est celui que m’ont imposé des orientations politiques néolibérales et managériales. La réforme Chatel a conduit à mettre les stagiaires à plein temps devant les élèves afin d’économiser des postes. C’est également une décision politique qui a amené à mettre les formations en plus des heures de service.

La première forme de domination qui s’exerce au sein de l’État comme l’explique Max Weber, toujours dans le même ouvrage, est donc celle de la classe politique dont la caractéristique est de décider des grandes orientations idéologiques.

La « cage d’acier »

Max Weber dans son analyse de la modernité la caractérise comme l’émergence d’une domination liée à une rationalité instrumentale : seules comptent l’efficacité, le respect de règles techniques. Cette domination, il la nomme dans L’Éthique du protestantisme et l’esprit du capitalisme, la « cage de fer ».

Lorsqu’il analyse l’État moderne dans Économie et société, il met en avant la domination légale rationnelle qui en constitue la forme de légitimité. L’État bureaucratique se caractérise par la pyramide de normes hiérarchisée que les fonctionnaires sont chargés d’appliquer selon une logique formelle. Le type idéal du fonctionnaire est celui qui agit sans haine, ni passion. Il agit en suivant une règle impersonnelle.
Ma première expérience au sein de l’Éducation nationale avec cet aspect de l’État, je l’ai connue lorsque je n’ai pas réussi à utiliser ma bonification pour obtenir l’académie que je demandais. J’ai été renvoyée à une note parue au Bulletin officiel. Celle-ci mentionnait une information à ce sujet, mais d’autre part renvoyait également à une fiche de synthèse. Dans cette fiche de synthèse, se trouvait un paragraphe sur les Dom-Tom et attenant à celui-ci, un paragraphe relatif à la manière de justifier de ma bonification que j’avais déjà présentée au moment de m’inscrire au concours.

J’eus beau clamer ma bonne foi, avec le soutien des organisations syndicales, je fus envoyée en Province.

Domination hiérarchique : le devoir d’obéissance

Au sein de l’État, explique toujours Max Weber, le rapport de domination qui s’exerce, n’est pas seulement celui de la classe politique, mais également des fonctionnaires. Ceux-ci sont organisés hiérarchiquement. Cette organisation se traduit par le devoir d’obéissance.

Ce devoir d’obéissance j’ai dû m’y soumettre lorsque l’Inspection m’a demandé de reprendre contact avec mon tuteur. Ce dernier avait déjà eu des problèmes avec son précédent stagiaire. Nos relations se sont très rapidement dégradées après qu’il m’ait demandé de ne choisir mes textes que dans une liste qu’il aurait préalablement établie. En tant que professeure de philosophie, j’ai jugé cette demande abusive. Lorsque je l’ai revu à la demande de l’Inspection, mon tuteur m’a demandé de me soumettre : tu es une rebelle, une insoumise, on n’a jamais vu cela, tant de rébellion, tant d’insoumission. Tu vas être licenciée. J’ai répondu que cela n’était pas possible que l’on ne pouvait pas licencier les gens comme cela. Il m’a rétorqué : tu n’es qu’une stagiaire, tu n’as aucun droit. Il m’a demandé alors si je refusais. J’ai conclu : je connais mes obligations, mais j’ai aussi des droits. J’ai écrit à l’Inspection. Il a été démis.

Le rapport hiérarchique paraît ainsi induire un rapport de pouvoir qui se traduit par la volonté d’être obéi. Le risque de ce rapport tient dans le fait qu’il peut dériver vers l’abus de pouvoir.

Domination hiérarchique : le pouvoir discrétionnaire

La domination hiérarchique ne s’exerce pas seulement à travers le devoir d’obéissance, mais également dans le pouvoir de décision discrétionnaire. Ce pouvoir permet de prendre légalement une décision qui n’a pas besoin d’être justifiée objectivement et qui s’appuie sur une interprétation subjective.

Ainsi, mon proviseur m’a attribué « assez bien » à « autorité, rayonnement ». Lorsque je lui ai demandé comme je pouvais m’améliorer. Il m’a répondu : vous savez c’est assez subjectif. Trois points m’avaient desservi selon lui : le fait d’avoir enseigné auparavant à l’Université, mon âge et ma personnalité réservée.
Lors de mon inspection de titularisation, mon inspectrice a proposé le renouvellement de mon stage parce qu’il y avait des élèves qui bavardaient et ne prenaient pas le cours en note. Je lui ai alors demandé quelles compétences du stagiaire je ne maîtrisais pas dans le livret. Elle m’a répondu qu’elle ne m’évaluait pas par rapport à cela, mais par rapport à son expertise. Par la suite, je lui ai fait parvenir les appréciations des autres professeurs de cette classe qui faisaient également état de bavardages et d’élèves qui ne prenaient pas en note, mais sans que cela ne la fasse changer d’avis.

J’ai eu le sentiment que tous les éléments ou faits objectifs que je pouvais tenter d’opposer n’avaient aucun poids face à son intime conviction que je n’étais peut-être pas faite pour ce métier.

Les relations de pouvoir

La sociologue Danièle Kergoat distingue entre les rapports sociaux de classes et les relations entre individus. Par exemple, vous pouvez mal vous entendre avec un collègue qui vous pourrit la vie : il s’agit d’un problème relationnel. Au contraire, un rapport trouve sa condition de possibilité dans une forme d’organisation sociale qui dépasse les individus. Ainsi, le rapport hiérarchique permet d’intensifier les relations de domination.

Dans mon cas, certaines personnes m’ont dit qu’elles analysaient les problèmes que j’ai eus avec mon proviseur comme la conséquence des tensions qui l’avaient fortement opposé au professeur de philosophie que je remplaçais. Si tel est le cas, relation de domination et rapports de domination se conjoignent. Le risque est alors que celui qui détient le pouvoir dans le rapport hiérarchique abuse de son pouvoir pour régler des conflits relationnels.

Dans mon cas, comment expliquer par exemple que le proviseur ait demandé une visite conseil de l’inspection sur la base de plaintes qui auraient concerné des copies non rendues sans m’avoir jamais demandé de m’expliquer sur le sujet auparavant. J’aurais alors sans doute pu expliquer que l’on pouvait vérifier que cela n’était pas le cas en consultant le logiciel Pronote. Comment également expliquer cet acte manqué qui a conduit mon proviseur à m’attribuer « bien » à « assiduité, ponctualité », alors que je n’avais été jamais ni absente ni en retard.

L’État est un système légal rationnel et hiérarchisé. Mais ce n’est pas seulement un système impersonnel, c’est également un lieu où s’exercent des rapports sociaux de domination politiques et technocratiques. Même dans un État dit de « droit », les citoyens et les salariés de cet État sont soumis aux rapports de domination qu’exerce l’État. Ces rapports sont certes d’une moindre violence que dans un État autoritaire ou totalitaire, mais ils n’en existent pas moins pour autant. (Irène) ■

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