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Paulo Freire : alphabétisation et luttes sociales

samedi 10 novembre 2012, par Greg

Au sein du chantier de pédagogie sociale, nous avons choisi de parler de ce grand pédagogue
latino-américain car son parcours, sa pensée, son engagement politique, ce fort lien entre
« éducation et politique » sont en accord avec nos principes par rapport aux problématiques sociales.

Pédagogie des opprimés : respect des savoirs des apprenants

Dans son ouvrage le plus connu, Pédagogie de l’opprimé (1969), Freire s’appuie sur son travail d’éducateur. Il est en effet chargé, d’abord au Brésil (1962-64) puis au Chili (1967-67), d’élaborer et de mettre en œuvre de grands programmes gouvernementaux d’alphabétisation, impliquant des millions d’adultes illettrés.

Dans son travail sur la pédagogie des opprimés, Freire considère que l’alphabétisation ne se limite pas à un apprentissage de la lecture. Il s’agit de partir des situations vécues par les « éduqués » et d’en faire le support du développement de l’expression orale et écrite :
« L’alphabétisation suppose non pas une accumulation, dans la mémoire, de phrases, de mots et de syllabes détachés de la vie […], mais une attitude de création et de re-création. Elle suppose une autoformation susceptible d’entraîner l’homme à intervenir sur son environnement. Aussi le rôle de l’éducateur est-il avant tout de dialoguer avec l’analphabète, sur des cas concrets, en lui proposant simplement les instruments avec lesquels il s’alphabétisera. L’alphabétisation ne peut être administrée d’en haut, comme un cadeau ou une règle imposée, mais doit progresser de l’intérieur vers l’extérieur, par l’effort de l’analphabète lui-même, avec la simple collaboration de l’éducateur. C’est pourquoi nous voulions une méthode qui serait aussi l’instrument de l’élève et non pas seulement de l’éducateur et qui identifierait […] le contenu de l’apprentissage avec le processus même de l’apprentissage. » (Paolo Freire, L’Éducation comme pratique de la liberté, 1964).

Enseigner un regard critique

Les techniques éducatives développées par Freire permettent ainsi d’élaborer « une lecture du monde » dans lequel on vit et de pouvoir se projeter dans l’avenir et être capable d’agir.

Il s’adresse souvent aux enseignants (Lettres à ceux et celles qui prétendent enseigner, version espagnole, Siglo Veintiuno editores, 1993) à propos des aspects les plus délicats de la pratique éducative, notamment la capacité à se mettre en question et à transformer le monde.

Freire nous rappelle souvent qu’il ne faut pas perdre l’éthique que notre profession d’éducateurs/trices requiert, c’est un besoin ontologique et qui a besoin de s’affirmer dans la pratique : « Nous avons besoin de l’espoir critique comme le poisson a besoin d’eau non contaminée. » Contre les tabous qui finissent par produire des enseignants fragiles et vacillants, il défend le besoin d’une autorité très différente de l’arrogance, qui s’appuie au contraire sur la confiance de l’enseignant par rapport à ses propres savoirs et convictions, et sa capacité de communiquer avec ses élèves et de leur permettre d’imaginer et de construire d’autres mondes possibles.

Libérer les imaginations

Un des devoirs « des éducateurs/trices progressistes », à travers une analyse politique sérieuse, est de découvrir les possibilités – au-delà du type d’obstacle – pour l’espoir, sans lequel il serait difficile de lutter, car « quand on lutte sans espoir ou désespérément, la lutte devient suicidaire ».

« L’imagination qui nous mène à faire des rêves possibles ou impossibles est toujours nécessaire. Il est important de stimuler l’imagination chez les éduqués, l’utiliser dans la conception de l’école dont ils rêvent. Pourquoi ne pas mettre en pratique dans la classe, une partie de cette école ? Pourquoi, pendant que nous discutons à propos de l’imagination ou de leurs projets, nous ne disons pas aux éduqués les obstacles concrets – même si certains d’entre eux sont encore insurmontables – pour la réalisation de leur imagination ? Pourquoi ne pas souligner le droit à l’imagination, de rêver et de lutter pour leur rêve ? En fin de compte, il faut bien spécifier que l’imagination n’est pas un acte de personnes déconnectées à la réalité, qui vivent dans les nuages. Au contraire, en imaginant quelque chose, on le fait conditionnés précisément par manque du concret. Quand l’enfant imagine une école épanouissante et libre c’est parce que la sienne lui empêche de s’épanouir et d’être libre. » (Lettres à ceux et celles qui prétendent enseigner, version espagnole, Siglo Veintiuno editores, 1993). ■

Andrea Alemany,
éducatrice populaire
et institutrice en Uruguay, membre du chantier pédagogie sociale de l’Icem.

P. Freire : quelques lectures

Pédagogie des opprimés, Maspero, 1977 [1974, écrit en 1969].

Le Mot et le monde. Alphabétisation et conscientisation, Livre et Pensée, 1989 [1983].

L’Éducation, pratique de la liberté, Éditions W, 1996 [1964].

Pédagogie de l’autonomie  : Savoirs nécessaires à la pratique éducative, Érès, 2006 [1991].

On pourra aussi se référer au texte de la chronique « (re)lectures pédagogiques » sur Paulo Freire publié dans le numéro 12 de N’Autre école et accessible en ligne sur www.cnt-f.org/nautreecole

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