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Entretien avec Melody

samedi 10 novembre 2012, par Greg

Melody Dabadi est monitrice-éducatrice et membre du Chantier pédagogie sociale.
Avec Laurent Ott et Nicolas Murcier, elle est à l’origine de la publication du livre Des lieux pour habiter
le monde, pratiques en pédagogie sociale (Chronique sociale).

N’Autre école – Quel fut ton parcours ?

Melody – J’ai pratiqué le théâtre et la danse au conservatoire dans la banlieue parisienne. Et j’ai commencé jeune à faire de l’animation en bénévole et passé mon Bafa (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) à 17 ans et demi. Animatrice dans des associations comme les « Amis de la bienvenue » à la Butte-aux-Cailles, à l’association « le petit prince » 2 qui accueille des jeunes des milieux défavorisés.

N’Ae – Quels outils, quelles références dans le travail d’animation de rue ?

Melody – J’ai toujours été à la recherche d’outils divers : théâtre forum, cercle de parole 3, expression corporelle… J’ai fait une formation avec Chantal Sergent à Marseille : jeu, danse, libre écoute,
plaisir de jouer, créativité.

C’est dans l’association de la Butte-aux-Cailles qu’Anne-Lise Schmitt m’a parlé en premier de Célestin Freinet, des outils tels que le journal, la correspondance. En « soutien scolaire », nous avons mis sur pied un petit journal, des sorties culturelles organisé des visites d’école « Freinet » en France. Puis j’ai travaillé à l’association Intermèdes-Robinson, et y ai pratiqué la pédagogie sociale.

N’Ae – Un principe majeur de la pédagogie sociale, est l’inconditionnalité de l’accueil...

Melody – Absolument : un accueil inconditionnel, gratuit, ouvert à tous. À Intermèdes 4, par exemple, nous sommes présents six jours sur sept tout au long de l’année.

N’Ae – Donc des rencontres avec des animateurs d’expression corporelle comme la danse, le théâtre ont été déterminantes pour toi, puis celle de l’aventure de Célestin Freinet, avant ta rencontre avec Intermèdes. Vois-tu d’autres influences à nous citer ? Par exemple que connais-tu de Korczak ?

Melody – Oui, et d’ailleurs c’est à l’association Intermèdes que j’ai approfondi mes connaissances sur ce pédagogue.

N’Ae – Quels sont les intervenants à l’association Intermèdes-Robinson ?

Melody – L’association développe un travail de type communautaire ; il y a donc peu de séparation entre acteurs et bénéficiaires ; la place des bénévoles, des adhérents est importante, quel que soit leur âge ou leurs différences. Toutefois, l’association emploie trois permanents plus particulièrement chargés de « tenir le cadre » et d’assurer la continuité des actions. Ces trois « pédagogues de rue » viennent d’horizons différents mais se forment ensemble au sein de l’association. À ces permanents, il faut ajouter deux jeunes en service civique. Jusqu’au mois de juillet 2012, une de ces jeunes en service civique était une jeune femme Rrom habitant le bidonville de Corbeil où l’association tient un de ses ateliers.

N’Ae – Rencontrez-vous des problèmes de violence, d’agressivité ?

Melody – Peu ; le groupe est très contenant car très ouvert et non jugeant. La pédagogie sociale permet de sécuriser à la fois le groupe et les individus, en mettant en œuvre une véritable « reconnaissance » et « confirmation affective ». Dans les conseils d’enfants, la parole circule. Un jour, en marge d’un atelier, un gamin a été racketté par un grand du quartier ; tout le groupe d’enfants est allé voir le jeune et lui dire « nous, on n’est pas d’accord ». Nous construisons ensemble des réponses. Mais surtout notre projet est global ; c’est dans la vie, dans les activités, que se nouent les relations, que se rencontrent les désirs.


N’Ae – Avez-vous des liens avec la pédagogie institutionnelle ? Avec la psychothérapie institutionnelle ?

Melody – Nous ne nous situons pas directement dans ce courant mais nous y empruntons quelques outils, en particulier tout ce qui permet de ritualiser les temps collectifs et de parole. Les permanents bénéficient de temps d’analyse des pratiques avec Sophie Astier qui s’est formée à cette technique. Les bénévoles bénéficient également de temps d’écoute et de parole avec Laurent Ott.

N’Ae – Un concept-clef est la présence sur le quartier. Peux-tu préciser ?

Melody – En pédagogie sociale notre présence est tout autant physique que psychologique ; nous sommes visibles dans le quartier par le camion qui arrive peint de couleurs vives, par nos tapis, par notre attitude, etc.

Nous écrivons un dazibao au cœur même du quartier afin d’informer de nos initiatives et activités.

Notre bureau pour le travail administratif et l’entrepôt du matériel est dans le quartier ; éventuellement quelqu’un peut venir y prendre un café, papoter. C’est un système d’entonnoir, ce sont en premier les enfants qui viennent puis les parents s’approchent doucement de nous. Le bouche à oreille marche très bien mais aussi les années de présence dans le quartier. Tout est pensé dans la globalité.

N’Ae – Comment est venue l’idée du livre ?

Melody – Au moment de partir vers d’autres horizons, départ en province, je trouve le moment bien choisi pour la rédaction d’un livre. J’ai alors posé le sujet : « Laurent faut qu’on écrive un livre » un peu comme un cri du cœur. J’avais envie de partager ces belles années à l’association et faire connaître nos expériences collectives. Nous avons ensuite sollicité tous les acteurs de près ou de loin pour contribuer à cette œuvre vraiment collective.

N’Ae – Comment s’est faite l’écriture, avez-vous organisé des ateliers d’écriture ?

Melody – Pas d’atelier ; l’écriture a été individuelle et spontanée. L’originalité a été de proposer aux habitants, aux stagiaires, aux bénévoles, aux permanents, de choisir parmi la collection de photos prises durant les ateliers, la photo la plus évocatrice et d’écrire un texte en regard. Images et textes s’enrichissent mutuellement. Le récit est une valorisation pour tous les acteurs-auteurs.

Ce livre s’adresse à nos adhérents, à nos proches, aux professionnels. C’est un livre de récit d’expériences. Nous l’avons conçu comme un manuel théorique et pratique. Malgré la diversité de ses auteurs, il garde une unité et expose clairement ce qu’est la Pédagogie Sociale. Ce livre peut être un outil dans un atelier de formation dans lequel nous voulons à terme proposer de véritables qualifications et certifications et faire en sorte que la pédagogie sociale soit reconnue et légitime.

N’Ae – Quels sont les rapports de l’association Intermèdes avec l’Institution ? Y a-t-il eu une évolution ? Si oui dans quel sens ?

Melody – Comme du temps de Freinet, le caractère réactionnaire des institutions est un invariant avec lequel nous devons compter. L’association est au côté des groupes et des individus qui subissent le plus la violence politique, économique, sociale et culturelle. Ce qui serait étonnant serait qu’elle en soit épargnée. Mais nous résistons.

N’Ae – Dans votre nouveau cadre Robin et toi vous l’utiliserez comme manuel pour mettre en place des ateliers avec vos partenaires ?

Melody – Oui, il nous sert de référence. Un exemple : à Die, où nous habitons, j’ai commencé par fréquenter un atelier de couture dans le centre social de Die, cours à prix libre. La couturière se désolait du fait que nombre de mamans ne pouvaient venir. Nous avons donc toutes deux mis sur pied des ateliers de rue où nous pratiquons les « croisements des savoirs ». Et dans ce quartier où il y a peu de possibilités de garde d’enfants, ni de programme de réussite éducative, nous avons instauré un climat de douceur et de bienveillance : un « ado » a pu créer un parcours pour organiser de jeux entre eux. Nous tendons vers une éducation à la liberté. Pour nos ateliers, nous voulons tendre vers l’autonomie. Nous avons un partenariat avec Emmaüs qui nous donne tout le matériel dont nous avons besoin.

N’Ae – Quels sont les mots les plus importants pour caractériser ton travail ?

Melody – Rigueur, ténacité, dépassement de soi, imagination, volonté, créativité, un peu de douce folie, de la générosité, et peut-être bien une bonne dose de hargne. Nous sommes les enragés, les engagés du social.

N’Ae – Dans tout ce que tu as vécu, quel souvenir surnage ? Peux-tu en faire un petit récit ?

Melody – Pas mal de sourires, les récits que les enfants me confient à l’oreille. Il y a une petite fille avec qui nous avions instauré un rituel à chacune de nos retrouvailles hebdomadaires (je m’agenouillais et elle pouvait ainsi se précipiter dans mes bras). À chaque rencontre il y a une histoire à créer. J’aime bien aussi les disputes, les chamailleries car tour ceci demande de créer du dialogue.

N’Ae – Dans ta nouvelle région, as-tu rencontré Raymond et Rolande Millot, militants pédagogiques qui ont beaucoup travaillé dans le quartier de La Villeneuve de Grenoble ?

Melody – Non, je ne les connais pas. Mais justement je suis en train d’organiser des ateliers de rue dans ce quartier. ■

n Entretien réalisé
par Maryvonne Menez
N’Autre école.

Des lieux pour habiter
le monde, pratiques en pédagogie sociale (Chronique sociale).

1. http://alterneduc.free.fr Altern’Educ, Aspre est
une association qui cherche
et expérimente dans ce domaine avec trois axes principaux : éduquer sans violence, éduquer l’être entier, donner une place centrale à l’éducation relationnelle

2. lepetitprince.com/associations

3. Méthode Prodas (programme de développement affectif
et social) d’origine canadienne mise au point par le docteur Harold Bessel

4. Association Intermèdes-Robinson Site : http://assoc.intermedes.free.fr

Blog : blog.recherche-action.fr/intermedes/

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