dimanche, 15 mai 2011|

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Argentine, généalogie de la révolte, la revue de presse

- Le Combat syndicaliste, n°290, novembre 2004, pp.17-18.

« Que se vayan todos » [que tous s’en aillent]

Depuis plusieurs années, l’Argentine est traversée par un mouvement de contestation sociale d’une ampleur sans précédent. Que cette situation soit occultée par les grands médias et « leurs » penseurs assermentés ne doit pas nous étonner. Plus surprenante, sans doute, est la quasi-indifférence qui semble régner dans le camp des opprimés. On se souvient du vaste mouvement de solidarité inspiré par l’insurrection zapatiste du Chiapas : la situation en Argentine mérite certainement plus que le regard curieux et distant dont elle est actuellement l’objet.

Pour témoigner de notre soutien et contribuer à reconnaissance de cette lutte, les éditions CNT ont décidé de traduire et de publier un des textes les plus récents et certainement les plus pertinents sur la question : Argentine, Généalogie de la révolte, La société en mouvement de Raul Zibechi. Plus qu’un simple geste de solidarité ou un hommage rendu aux combattants argentins, chômeurs, mères de disparus, précaires et jeunes en révolte, cette publication entend aussi lancer le débat sur cette « première » révolte du XXIe siècle. Au-delà d’ailleurs de cet ouvrage, les éditeurs ont tenu à organiser une rencontre autour du livre pour évoquer non seulement la situation argentine mais aussi l’originalité de ce mouvement, riche d’enseignements et de pistes pour tous ceux et toutes celles qui luttent contre le pouvoir.

Nous devons créer et réinventer un chemin personnel, qui reprenne la voie qu’ils ont suivie et qui dévie lorsque c’est nécessaire. Comme eux l’ont fait, vis-à-vis des générations qui les ont précédés, pour les dépasser, pour être meilleurs, pour apporter sérieusement et concrètement le changement dont ils rêvaient et dont nous rêvons. Pour que la vie ne nous échappe pas à ressasser des schémas apparemment très spectaculaires, mais qui n’ont aucun effet sur les maîtres du pouvoir ». Ces mots, écrits par les enfants des disparus de la dictature résument certainement de la plus émouvante façon la « généalogie » de cette révolte et nous interpellent à notre tour.

La révolte argentine, le mouvement de résistance aux diktats du patronat et à la mondialisation capitaliste nous parlent directement, au-delà des océans et des différences propres à chaque pays. Autant dire que la lecture du livre de Raul Zibechi est plus qu’une nécessité, c’est une obligation ! Ne serait-ce que parce que cet auteur, baigné d’une culture marxiste avec laquelle il a pris ses distances, propose une analyse qui entend s’émanciper des carcans propres à ce type d’exercice, tout comme le mouvement argentin a tenté de découvrir de nouvelles pistes et de nouvelles formes d’organisation. On suit pas à pas les tâtonnements, les errements, les succès et les échecs des tentatives du mouvement social pour se doter d’un réseau de coordination des luttes, intégrant les différents secteurs parties prenantes de l’agitation sociale tout en respectant leur spécificité et leur autonomie. Ce mouvement, divers, brouillon mais efficace a une genèse que l’auteur retrace en insistant sur le rôle des associations de mères de disparus. Il montre comment, militants rodés et révoltés novices ont tenté de réactualiser leurs formes de luttes et leur mode d’organisation. Raul Zibechi cherche, sans a priori idéologiques et sans œillères, à comprendre comment un soir du 19 décembre 2.001 toute une ville est capable sans aucun mot d’ordre de descendre en quelques heures dans les rues, de se retrouver et de se soulever de façon quasi spontanée au son des casseroles. Cette spontanéité, d’ailleurs, Zibechi n’y croit pas et il remonte méticuleusement les différents fils qui se sont tressés ces dernières années, de luttes en luttes, de défaites en semi-victoire. Il nous conduit aussi bien au cœur des formes les plus spectaculaires de cette insurrection (les blocages de routes par les piqueteros) qu’à celles les plus « insignifiantes » en apparence (l’organisation si « particulière » des réunions et des Ag) ou les plus profondes (la réappropriation par les ouvriers des usines abandonnées). Autant de questions qui nous sont posées, comme autant de remises en cause de nos certitudes et de nos habitudes militantes. Que cette analyse soit celle d’un acteur engagé en rupture de ban, qui accepte honnêtement de briser ses propres convictions pour interroger les faits avant d’y plaquer des schémas politiques préconçus n’est certes pas un hasard. Certainement nous faut-il également, pour aborder la question argentine, nous placer dans cette posture afin de nous imprégner de toutes les pistes qu’elle nous offre. Non pour s’y conformer à tout prix, dans une simple célébration ou une imitation aussi stupide que vaine, mais pour y trouver des échos à nos interrogations d’aujourd’hui, sur nos modes de fonctionnement et sur le discours que nous tentons vainement de faire passer... Argentine, Généalogie de la révolte, interroge aussi cette sacralisation de la parole et des traditions militantes, cette rigidité dans les réflexes militants toujours tournés vers le passé et l’histoire et toujours plus prompt à détourner les yeux des mutations sociales qu’à s’y ressourcer et s’y remettre en question.

On l’aura compris, ce livre ouvre les yeux et donne le goût et l’envie de la lutte. Il donne envie aussi de s’interroger sur les défis qui nous sont lancés : l’articulation entre le mouvement syndical et les autres secteurs en lutte, les moyens d’action et de visibilité dont disposent les précaires et les chômeurs, le renouvellement de nos modes d’apparition et d’ancrage dans les quartiers... Une façon d’aborder la nécessaire réactualisation de ces principes de base que sont l’action directe, l’autogestion des luttes, la réappropriation des moyens de production, l’inutilité des partis politiques, le rôle et la place de la culture et de la contre-culture dans le mouvement social. Une façon, finalement, de réanimer certains principes du syndicalisme révolutionnaire anesthésié par les nouveaux opiums du capitalisme et de l’État.

Grégory Chambat, CNT éducation Mantois

- Sur le site Anarlivres

En Argentine, après le coup d’Etat de 1976, le néo-libéralisme, sous l’impulsion du FMI, a pour conséquences un accroissement de l’analphabétisme et de la misère, un laminage des garanties sociales et sanitaires, un développement de la corruption… En réaction, en décembre 2001, un puissant mouvement social secoue le pays avec pour mot d’ordre « Que se vayan todos » (« Qu’ils s’en aillent tous »), car les Argentins ne font plus confiance aux politiciens de tous bords pour résoudre leurs problèmes. La solution ? « Créer et inventer son chemin. » Autogérer ses luttes, ne pas attendre l’hypothétique révolution sociale, mais construire dès maintenant le monde nouveau. Le livre de Raúl Zibechi établit la généalogie de cette révolte et étudie les différents groupes responsables de cette maturation : mouvements des Mères, des enfants de disparus, des étudiants, de travailleurs chômeurs, de radios communautaires, de coopératives, de chrétiens animés par la théologie de la libération, des « piqueteros ». Ce livre est important car il montre, avec de nombreux exemples, que ce pays est un laboratoire d’idées en matière d’auto-organisation. Ne nous y trompons pas, si les feux de l’actualité ne sont plus, pour l’heure, braqués sur l’Argentine, il s’agit d’une vraie lame de fond qui transforme lentement mais durablement toute la société.

 
A propos de éditions CNT-RP
Michel Bakounine, présentation de Frank Mintz, 2006, 72 pages. Ce court livre, le second de la collection « Classiques » des Éditions CNT, rassemble deux textes essentiels de Bakounine, « La politique de l’Internationale » (paru en 1868 dans L’Égalité) et « Organisation de l’Internationale » (publié (...)
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