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Monde du travail & littérature jeunesse

mercredi 17 avril 2013, par Greg

Par Charlotte Artois, documentaliste, CNT-STE 93.

En faisant une recherche dans les CDI, les bibliothèques
ou les librairies, on trouvera de nombreux livres qui traitent
de la notion de travail. Les livres jeunesse sur le travail des enfants,
les romans historiques ayant pour contexte la révolution industrielle
ou mai 1968, les documentaires sur les « métiers » plus ou moins pédagogiques et en charges d’accompagner l’« éducation à l’orientation » ou autre « projet personnel » ont le vent en poupe.

Étant donné la richesse du thème, il a fallu faire une sélection drastique et j’ai préféré sélectionner des titres qui traiteraient, parfois de manière très secondaire, du travail des adultes, aujourd’hui, dans les pays occidentaux. La sélection n’est pas exhaustive mais m’a permis de m’interroger sur la vision du monde du travail, au quotidien, que donne (aussi en creux) la littérature aux jeunes lecteurs-lectrices.

Aborder la notion de travail quand on écrit pour des enfants

Le plus souvent, en littérature jeunesse, le travail salarié est peu présent, ébauché, parfois problématique. L’enfant lecteur n’a pas, ou peu, d’expérience propre du monde du travail, il n’appréhende ce monde qu’à travers l’expérience parentale ou d’autres adultes qui l’entourent.

Le travail n’est clairement pas la préoccupation première des héros, souvent enfants ou adolescents eux-mêmes.
Toutefois, des albums (Au boulot, des chats pélés, Après le travail de Nicolas Ramos, Madlenka de Peter Sis, Pain, beurre et chocolat d’Alain Serres) pointent la diversité des métiers (parfois fantaisistes), emmenant les enfants dans une ronde qui sera prétexte à la discussion et aux questions des plus petit-e-s sur les métiers de leurs parents et le travail en général.

Voir le monde à travers les yeux des enfants permet aussi à certain-e-s auteur-e-s de dénoncer les préjugés des adultes. Pour les jeunes narrateurs de Chafi (Ludovic Flamant), Maçon comme papa (Mathis), Le Métier de papa (Rachel Corenblit), être maçon-e, éboueur-e, sosie de Claude François, est tout aussi respectable, intéressant et utile que sculpteur-trice, ou président-e de la République.

À la question « à quoi sert le travail ? », le recueil de nouvelles Faire et défaire (Mathis, voir l’entretien avec l’auteur) et le documentaire Gagner sa vie est-ce la perdre ? (Guillaume Leblanc) apportent une réponse humaine et émouvante pour l’un, complète, philosophique et référencée pour l’autre. Le travail permet de subvenir (plus ou moins bien selon les cas) à ses besoins grâce au salaire, à être utile à la société et à s’épanouir.

Cette notion d’épanouissement individuel est récurrente et apparaît primordiale parfois au détriment de l’aspect collectif de l’organisation du travail. On remarquera qu’elle va souvent de pair avec travail artistique. Les héros de Le Moustachu (Delphine Perret), de Marre de l’amour (Maud Lethielleux), Maïté coiffure (Marie-Aude Murail), Le Métier de papa (Rachel Corenblit), semblent n’accomplir leur travail avec passion que lorsqu’il a une valeur artistique.

Le métier artistique serait-il le Graal pour nos auteur-e-s un tantinet égocentré-e-s ? Ne peut-on être passionné par n’importe quelle profession ?

Travailleuses, travailleurs...

Le travail :
un monde d’homme blanc ?

Le travail, c’est avant tout les travailleur-euse-s et on trouve dans les livres quantité de modèles qui sont censés permettre l’identification des lecteurs-trices. Les livres jeunesse, au même titre que d’autres médias, sont responsables de la reproduction de rapport de domination dans la société. Les personnages représentés dans leur travail sont majoritairement des hommes blancs. Cette asymétrie a de multiples conséquences : par exemple, en restreignant les modèles d’identification des petites filles et des enfants non blancs on met leur estime d’eux-mêmes en danger et on les encourage à choisir des professions conformes aux rôles qui leur sont dévolus traditionnellement.

Il y a très peu de figures féminines représentées au travail et cette invisibilisation se double d’une discrimination : les femmes occupent souvent des postes « stéréotypés » et peu valorisés socialement. Dans ma sélection, quatre fictions présentent des personnages des deux sexes en situation de travail, huit ne présentent que des hommes, cinq mettent en scène des femmes dans des professions genrées (secrétaires, couturière, professeure des écoles, et cinq des travailleuses qui transgressent la norme (sachant que je les ai sélectionnés aussi pour cette raison).

Certain-e-s auteur-e-s ont donc le courage d’inventer des personnages qui transgressent leur rôle social, ici par le biais du travail. Les héroïnes d’Un anniversaire camion, et de La Chauffeuse de bus, choisissent d’être chauffeuses routières, le jeune Louis se découvre une passion pour la coiffure dans Maïté Coiffure.

Tou-te-s sont victimes de la désapprobation de leur entourage et de remarques sexistes mais persistent dans leurs choix de vie.

Anthony Browne (À calicochon) va plus loin en mettant en scène la révolte de Mme Porchon, « ombre » au service des « hommes », qui ne retrou­vera couleurs et identité qu’après une fugue salvatrice et une vocation pour la mécanique.

Difficile aussi de trouver des travailleurs (des travailleuses n’en parlons pas…) issus de l’immigration. Ils sont quasi inexistants à part dans les albums Madlenka et Chafi. Si l’on veut souligner l’apport des travailleurs immigrés à la France, on pourra utiliser le très beau documentaire Enfants d’ici, parents d’ailleurs : Histoire et mémoire de l’exode rural et de l’immigration, ou la collection « Français d’ailleurs » chez Autrement Jeunesse.

Les ouvriers

À l’inverse, j’ai été surprise de constater qu’on rencontrait dans les albums beaucoup d’ouvrier-e-s sur les chantiers.

Mais cette forte présence d’ouvrier-e-s du BTP œuvrant à la construction de nos villes n’est pas non plus dénuée de stéréotypes.

Les personnages fourmillants de Joyeux anniversaire et Les Gratte-ciel, sont peu individualisés et font penser à des playmobils. Les illustrations valorisent camions, grues et immeubles, et renforcent du même coup l’anonymat de ces « gentil-le-s » ouvrier-e-s. Bref, si le travail ouvrier est valorisé, son utilité pointée, il paraît difficile de s’identifier aux personnages. Un album, Une nuit au chantier, et les deux romans de Mathis (voir entretien) proposent des personnages plus marquants et crédibles. Ils sont en prise avec les difficultés du métier (accidents, inscription de la fatigue dans les corps, souffrance physique, etc.) tout en valorisant ses gestes et son importance sociale.

Les auteur-e-s de « jeunesse » sont beaucoup plus virulent-e-s sur le travail à l’usine et pointent la surveillance, le découpage des tâches, la déshumanisation du travail, les cadences que subissent les ouvrier-e-s.
Frank Tashlin (Mais je suis un ours) utilise la satire pour dénoncer les conditions de travail en usine. Un ours se réveille par erreur dans une usine, il doit faire face à l’entêtement absurde de ceux qui ne réussissent à voir qu’à travers les yeux du capitalisme. La métaphore de l’album, servie par des illustrations pleines d’ironie, est d’une efficacité remarquable. La critique est forte, même si je trouve un peu triste que l’Ours soit si seul face au système : pas de solidarité ni de luttes collectives dans son usine. Pour les plus grands, La Grève, tout aussi critique mais dont le récit est centré sur le mouvement social d’ouvrières, pourra remédier à ce manque.

Dans la sélection, on notera aussi la présence (ébauchée) d’un cadre stressé, de patrons néfastes, de quelques professeur-e-s dépassé-e-s et d’artistes heureux (les contraintes de l’intermittence n’existent pas dans les livres pour enfants, il ne faut pas démoraliser la jeunesse !).

Entreprise et luttes collectives

Le monde « merveilleux de l’entreprise »

Tous les livres jeunesse ne sont pas aussi critiques de la société libérale, et du monde de l’entreprise. Certains documentaires ressemblent étrangement à des brochures d’informations créées par le Medef. L’Entreprise (Milan), et L’Entreprise racontée aux enfants (et dans une moindre mesure L’Entreprise chez Autrement Jeunesse) ont pour points communs leurs titres, de « vouloir expliquer le monde d’aujourd’hui », de ne rien expliquer en réalité mais d’affirmer à quel point l’Entreprise est merveilleuse et bénéfique à tout-e-s. Sylvie de Menthon (L’Entreprise, Milan), accessoirement cheffe d’entreprise (mais c’est en mère de famille qu’elle prend la plume), écrit que tout est entreprise : de la fourmilière aux associations en passant par l’usine. Elle trouve les patron-ne-s « serviables et rarement malhonnêtes » (car punis par les lois). Les employé-e-s sont prié-e-s de « faire ce qui est demandé » (c’est-à-dire faire son travail et s’il y en a beaucoup, venir « plus tôt » ou « rester un peu plus longtemps »). Le livre est, de plus, sexiste (les hôtesses de l’air ont beaucoup de chance d’avoir des uniformes créés par de grands couturiers et roses, bien entendu), simpliste et moralisateur (il faut être travailleur pour réussir dans la vie).

Mais où est donc passée
la lutte des classes ?

Les autres documentaires de la sélection sont heureusement moins caricaturaux et plus réflectifs. Il n’empêche que, dans la plupart, on ne trouvera pas écrit les mots « lutte », « lutte des classes » et même « rapport de force ».

Dans tous, le travail peut être dangereux, destructeur, parfois mortel (Le Travail et l’argent). Mais cette critique reste individualisée, psychologisée. La souffrance est individuelle, et, si l’utilité du travail est bien sociale, les problèmes posés par celui-ci ne sont pas étudiés comme découlant d’un système plus large. Ils sont ramenés au particulier, à l’individu. Le concept de travail salarié dans nos sociétés n’est donc jamais vraiment mis en question. Même si, bien sûr, le travailleur doit être protégé par des lois et il a des droits (précisément décrits dans les droits des travailleurs) acquis grâce au collectif (en se regroupant notamment dans un syndicat).

Notons que, dans Le Travail tout un monde (Milan), on trouve enfin les termes « rapport de force », « force de travail », « luttes sociales » et même des « revendications » qui apporteraient des améliorations pour les travailleurs ! On n’y voit pas d’illustrations stéréotypées : certaines femmes travaillent, des hommes sont à la maison, des personnes de toutes les couleurs exercent des métiers divers… Ce documentaire n’est pas non plus radicalement critique, mais sa « neutralité » semble rare dans le paysage éditorial !


Dans la fiction ?

Certaines fictions sont beaucoup moins frileuses et donnent à lire, à travers les parcours des personnages, des récits de luttes multidimensionnels (dimension personnelle, dimension collective), complexes et bien documentés.

Alors que le personnage de Un Papa à domicile affronte seul les difficultés du chômage, les ouvrières de l’usine de textile « Parker » vont s’organiser pour éviter leur licenciement (La Grève). AG, occupation de l’usine, sollicitations de la presse, reprise en coopérative de la production, réunions qui se tendent avec la fatigue et la pression, mais aussi retour de l’estime de soi, solidarité, transmission d’un savoir-faire, tout leur mouvement social est décrit minutieusement (et avec talent).

D’autres vont progressivement entrer en « résistance » et expérimenter la désobéissance. Dans Papa et maman sont dans un bateau, la mère, professeure des écoles, refusera finalement d’évaluer les « compétences » (du socle commun) de ses maternel-le-s, le père utilisera tous les leviers possibles pour « saper » son supérieur venu restructurer l’entreprise dont il a la gérance.

Enfin certain-e-s reprendront leur ferme en main (et en sabots), en se révoltant contre le patron, son injustice, ses profits non mérités. Les animaux du Canard fermier expérimentent avec jubilation l’autogestion.

Dès qu’ils le peuvent ces auteur-e-s pointent les dysfonctionnements du système : cadences infernales, la déshumanisation du travail, profits des actionnaires, menaces de délocalisation, aliénation des travailleurs-euses, surconsommation, pertes des valeurs collectives (solidarité, luttes, transmission de savoir-faire) remplacées par des valeurs individuelles (égo, compétition)…

Les livres jeunesse reflètent notre société : on y trouve racisme, sexisme et minoration de la classe ouvrière. Certains documentaires n’hésitent pas à valoriser l’entreprise sans émettre une critique. Mais, sur le monde du travail comme sur d’autres thèmes, les auteur-e-s « jeunesse » font preuve d’un engagement parfois plus fort qu’en littérature « adulte ». La nature même de l’acte d’écrire est liée à la transmission, mais la volonté de transmettre est amplifiée lorsque l’on écrit en direction d’enfants ou d’adolescents, d’êtres en « formation ».
Certains titres m’ont paru maladroitement « pédagogiques », mais lorsque qualité d’écriture, complexité des personnages et volonté de transmission (des luttes, des valeurs de partage, solidarité, fierté) sont réunies, la littérature de jeunesse fait « œuvre ». Elle affûte le regard des lecteur-trice-s, leur offre des mots pour « lire » le monde, condamner des injustices et se projeter dans l’adulte qu’ils aspirent à devenir. Espérons qu’elle donnera envie à certain-e-s de Travailler moins pour lire plus (Pef, Serres, éditions rue du monde). ■

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