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Les (futurs) ouvriers contre l’école...

mercredi 17 avril 2013, par Greg

Par Sylvain Laurens et Julian Mischi, directeurs de la collection « L’ordre des choses », Éditions Agone.

Dans L’École des ouvriers, ouvrage paru pour la première fois en anglais en 1977, le sociologue anglais Paul Willis mène une enquête dans un collège anglais fréquenté essentiellement par des enfants d’ouvriers. Il suit le cheminement de ces élèves en tentant de comprendre comment ces derniers en viennent à accepter à la suite de leurs parents des emplois ouvriers ou des positions relativement dominées dans le monde du travail. Quoique datée – la présence du monde ouvrier classique
ayant fortement diminué –, l’analyse garde tout son intérêt pour les enfants des classes populaires.

Sans prêter aux seuls enseignants et aux (mauvais) résultats scolaires les raisons d’une orientation précoce vers le secteur industriel, il analyse ainsi de quelle manière dont les enfants d’ouvriers sont progressivement conduits à privilégier eux-mêmes la sortie du système scolaire à d’autres formes de stratégies. Paul Willis montre comment, face à la domination scolaire, les enfants d’ouvriers créent notamment une contre-culture rejetant les conduites de conformité et de respect de l’ordre scolaire qui régissent l’univers des classes moyennes. Leur valorisation du travail industriel se forge ainsi dans une opposition à l’autorité représentée par l’école. En chahutant, en tentant de désor­ganiser le travail d’encadrement scolaire, en s’opposant aux « fayots », ils s’excluent eux-mêmes de l’univers des classes moyennes, exprimant le fait que le système scolaire ne semble « pas fait pour eux » et ne leur promet aucun avenir professionnel hors du travail manuel.

Fabrique de l’ordre social

Cette étude éclaire ainsi concrètement comment l’ordre social se reproduit, comment se fabrique une réserve de main-d’œuvre ouvrière pour le travail en usine. Loin des théories surplombantes
suggérant des logiques de domination qui s’appliqueraient de façon mécanique sur des individus passifs, Paul Willis donne à voir la participation des enfants d’ouvriers à la reproduction de leur situation de classe. Les enfants d’ouvriers ne sont pas contraints, de l’extérieur, à devenir ouvriers. Ils en viennent progressivement à « choisir » eux-mêmes ce destin sous l’impact de multiples influences, dont celle de l’école.

L’enquête décrit comment les enfants d’ouvriers participent activement à la reproduction de leur situation de classe : leur contre-culture nourrit un processus d’orientation progressif vers des métiers manuels. Selon Paul Willis, l’ajustement de ces enfants d’ouvriers aux métiers ouvriers ne s’explique, en effet, pas seulement par un processus négatif d’élimination scolaire. Il repose tout autant sur un processus actif d’auto- damnation qui se nourrit des correspondances entre deux états d’une même culture ouvrière. En s’opposant à une idéologie méritocratique individualiste promue par l’institution scolaire et qui ne peut être valable pour tout le groupe ouvrier, ces enfants d’ouvriers affirment au sein de l’école des valeurs propres à leur classe sociale. Leurs réponses culturelles face à l’école (le chahut, la condamnation des fayots, etc.) sont en homologie avec les dispositions valorisées dans le monde de l’atelier (affirmation d’une camaraderie, dénonciation des jaunes ou de l’encadrement, etc.) et les rendent complices, à leur insu, d’un processus de reproduction sociale.

Alors que cet ouvrage est devenu un classique de la sociologie de langue anglaise, il n’avait encore jamais été édité en France. Pierre Bourdieu l’avait néanmoins repéré l’année même de sa publication au Royaume-Uni, et il avait commandé à Paul Willis un papier paru en 1978 dans sa revue, Actes de la recherche en sciences sociales. Pour lancer la nouvelle collection de sciences sociales « L’ordre des choses » aux Éditions Agone, nous avons décidé de le faire traduire car sa démarche est originale : il discute la théorie de la reproduction de l’ordre social à partir d’une analyse de la vie quotidienne dans une classe d’école. Il s’agit d’une synthèse inédite entre, d’une part une analyse objective du système de reproduction des inégalités scolaires et sociales et, d’autre part la prise en compte des éléments subjectifs exprimés par les discours et les attitudes des élèves.

Alors que la question des « incivilités scolaires » occupe le devant de la scène publique depuis de nombreuses années, cette enquête de terrain auprès d’un groupe d’élèves d’origine populaire est un éclairage nécessaire et un contrepoint aux
termes très généraux dans lesquels s’exprime le plus souvent ce débat. À travers cet exemple décentré historiquement et géographiquement, Paul Willis donne des outils pour comprendre à quel point les comportements à l’école ne peuvent pas être dissociés de ce qui se passe dans le monde du travail, dans la famille ou dans le quartier.

Résistances et cultures populaires

Grâce au livre de Paul Willis, on comprend que la résistance des jeunes d’origine populaire à l’ordre scolaire renvoie à une culture populaire plus générale : valorisation de la pratique sur la théorie, machisme, entraide, rejet de certaines formes d’autorité, etc. En porte-à-faux avec l’ordre scolaire, cette culture populaire trouve en revanche un prolongement dans les emplois ouvriers. La destinée vers le travail manuel se construit donc à l’école à travers une culture anti-école par laquelle les enfants d’ouvriers en viennent à accepter progressivement leur destin de classe. Ce livre sur l’école anglaise d’hier donne ainsi en contrepoint des pistes pour comprendre aujourd’hui l’incapacité du système éducatif à améliorer les chances scolaires des enfants des milieux populaires.

En effet, les discours sur « la professionnalisation », la nécessaire ouverture de l’école sur l’entreprise masquent, par exemple, des liens plus ordinaires et intimes qui se tissent entre l’école et le monde du travail. Or les élèves sont rarement suivis au travail par les pédagogues et les spécialistes de l’école et, réciproquement, les travailleurs rarement suivis en amont à l’école par les sociologues du travail. Résultat : le rôle joué par l’école dans la préparation aux tâches productives, les correspondances entre le rapport à l’école et le rapport au travail des enquêtés suivis par ces études officielles restent un point aveugle de la sociologie de l’éducation ou des discours pédagogiques. Mais il y a plus.

Une vulgate savante a aujourd’hui pour ainsi dire retourné la charge subversive du pouvoir de dévoilement des statistiques des inégalités devant l’école. Dire que chacun réussit « plus » ou « moins » à l’école en fonction de ses origines sociales reste insuffisant et peut tout aussi bien désormais justifier un discours misérabiliste « d’aide des plus faibles » ou de sélection des « méritants », et nous faire perdre de vue l’essentiel de ce qui se joue à l’école. Au-delà des discours généraux sur les « inégalités face à l’école » et une référence non maîtrisée à Pierre Bourdieu et aux « Héritiers » dont tout recteur compassé et zélé serait aujourd’hui capable, il ne s’agit pas tant de penser l’orientation scolaire en relation avec un « niveau » général « des élèves » (dont les médias ou le sens commun nous diront toujours « qu’il baisse »), que de rendre compte de ce à quoi l’école « donne le goût » concrètement selon les individus considérés.

Tenir en place... tenir en « classe »

Dans cette perspective, c’est bien l’ensemble de l’expérience scolaire qui mérite d’être analysée en prêtant attention non seulement aux savoirs pédagogiques mais aussi aux comportements des élèves, en dévoilant les rapports de domination mais aussi d’insubordination qui s’y expriment. Quelles sont les inclinations personnelles incorporées au fil des ans à travers la répétition métronomée des séquences, les injonctions à « tenir en place », rester assis pendant des heures, obéir à des ordres, « rendre un travail dans les temps », « s’exprimer dans un niveau de langage adéquat », etc. ? En quoi ces dispositions peuvent-elles faciliter des orientations scolaires et professionnelles et être transposées dans d’autres univers sociaux ? Quelles sont les formes de sociabilité tissées entre élèves face à l’autorité pédagogique ? Quels rapports aux ordres, aux injonctions professorales, aux valeurs et savoirs des classes dominantes s’intériorisent-ils au fil des cursus ?

En se situant à ce niveau d’analyse, on se donnerait les moyens de comprendre comment la perception du monde du travail « depuis » l’école oriente les individus vers tel ou tel type de formation en contribuant à la construction de leur rapport au monde. On aurait la possibilité de saisir la façon dont les représentations des différents types de tâches et la division sociale entre « intellectuel » ou « manuel » sont progressivement intériorisées au fil des cursus contribuant ainsi à la formation chez les élèves d’une évaluation de leur propre force de travail et de leurs destins sociaux possibles et envisageables.

Il ne s’agit donc pas seulement de dire que les savoirs transmis sont perçus différemment selon des « backgrounds sociaux » mais de saisir ce à quoi chacun est préparé à travers son expérience de l’école. Entrer dans la boîte noire de l’école pour comprendre comment ce qui est intériorisé « à l’école » ou « face à l’école » peut être incorporé puis répété dans d’autres lieux sociaux et, pour commencer, dans l’entreprise. Cette attention constitue le cœur du programme de recherche du sociologue anglais Paul Willis à la fin des années 1970.
Afin de mettre en perspective son apport, L’École des ouvriers contient une préface, une longue postface ainsi qu’un entretien réalisé avec Paul Willis en 2011. ■

Extraits de L’École des ouvrier

■ La difficulté, lorsque l’on tente d’expliquer pourquoi les enfants
de bourgeois
obtiennent des boulots de bourgeois, est
de savoir pourquoi
les autres les laissent faire. La difficulté, lorsque l’on tente
d’expliquer pourquoi
les enfants de la classe ouvrière obtiennent
des boulots d’ouvriers,
est de savoir pourquoi ils se laissent faire.

(Paragraphe introductif
de L’École des ouvriers.)

Le rire comme affirmation d’un collectif face à l’école et aux difficultés

L’espace conquis sur l’école et ses règles par le groupe informel est utilisé pour la formation et le développement d’aptitudes spécifiques consacrées principalement à la « rigolade ». La « rigolade » est un outil à mul­tiples facettes d’une importance extra­­ordinaire dans la culture anti-école. Comme nous l’avons vu plus haut, la capacité à produire la « rigolade » est une des caractéristiques qui définissent l’appartenance au groupe des « gars » – « On peut les faire rigoler, ils peuvent pas nous faire rigoler. » Mais elle sert également dans de nombreux autres contextes : vaincre l’ennui, surmonter les épreuves et les problèmes – pour se sortir de n’importe quelle situation. Par de nombreux aspects, la « rigolade » est l’instrument préféré de l’informel, comme l’ordre est celui du formel. […] Nous pouvons indiquer les techniques qui permettent à leur humour d’explorer certains thèmes précis de l’autorité, de les déjouer et de les utiliser. Bon nombre de leurs farces et de leurs blagues n’auraient pas la même signification et ne seraient même pas drôles dans d’autres contextes. Quand un enseignant entre dans une salle de classe, on lui dit :

« C’est bon, monsieur, le principal adjoint s’occupe de nous. Vous pouvez partir. Il a dit que vous aviez une heure de libre. »

« Les gars » arrêtent les élèves de sixième et de cinquième autour de l’école et disent :
« M. Argyle veut vous voir, z’êtes dans la merde, je crois. »

Le bureau de M. Argyle ne tarde pas à se remplir de gamins inquiets.

Un nouvel enseignant est arrêté et on lui dit : « Je suis un nouveau à l’école, le principal dit que vous devez m’expliquer les bâtiments. » Le nouvel enseignant commence la visite guidée, jusqu’à ce que les gloussements étouffés vendent la mèche. Lorsque circule une rumeur selon laquelle le principal examine l’écriture de tout le monde pour savoir qui a dégradé le plâtre dans le nouveau bâtiment, Fuzz se vante :

« Le connard peut pas vérifier la mienne, j’ai jamais rendu de devoir. » […] Telle une armée d’occupation de la dimension informelle et invisible, « les gars » se répandent dans le paysage en quête d’incidents qui pourraient amuser, subvertir et inciter au chahut. Même des espaces of­ficiels stricts et bien quadrillés comme les salles de réunion générale ouvrent de nombreuses possibilités dans cette perspective. Pendant les réunions générales, Spanksy vide une poche de la veste de celui qui est devant lui et demande avec ostentation « C’est à qui, ça ? » tandis que Joey attache les vestes aux chaises, et que les autres sabotent le chant collectif de l’école :

Joey – La principale occupation quand on est tous dans le grand hall c’est jouer avec les attaches qui lient les chaises ensemble. On les enlève, on attache la veste de quelqu’un à sa chaise et on attend qu’il se lève… et on écoute jamais vraiment… Faut être vraiment genre discret, pour que le Clark [le principal adjoint] te voie pas, te fasse pas sortir. Les autres enseignants, y comptent pas. […]

Joey – Même sur l’hymne… quand y nous font chanter…

PW – Mais est-ce qu’ils vous font chanter ? Je n’ai pas vu beaucoup d’entre vous chanter.

– J’étais juste debout là, à remuer les lèvres.

– On a qu’un seul de ces livres pour tous ceux de notre classe. On en a un pour vingt-cinq…

– Quand on chante vraiment, on en fait une blague.

Fuzz – Chante la mauvaise strophe… Comme ça si on doit chanter la première strophe, on chante la troisième strophe. [Rires].

Un brin de zèle vaut une bibliothèque de diplômes

Le rejet du travail scolaire par les « gars » et le sentiment omniprésent qu’ils « en savent plus » trouvent un écho dans le sentiment massivement répandu au niveau de l’atelier et dans la classe ouvrière en général, que la pratique vaut mieux que la théorie, comme l’annonce un grand placard manuscrit, reproduisant le slogan imprimé sur une boîte d’allumettes, et placé dans l’atelier par l’un des ouvriers : « Un brin de zèle vaut une bibliothèque de diplômes. » L’atelier abonde en histoires apocryphes sur la bêtise du savoir purement théorique. L’aptitude pratique vient toujours en premier et a statut de condition préalable à toute autre forme de savoir. Alors que du point de vue de la culture petite-bourgeoise, le savoir et les diplômes sont considérés comme un moyen de moduler vers le haut la gamme des choix pratiques offerts à un individu, du point de vue de la classe ouvrière, la théorie est rivée à des pratiques reproductives spécifiques : si elle ne se justifie pas dans ce domaine, il faut la rejeter. □

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