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Le travail et les Esat

mardi 12 juin 2012, par Greg

Les Esat (Établissements et services et d’aide par le travail) sont des établissements
médico-sociaux, généralement sous le statut juridique d’Association loi 1901 (à but privé
non lucratif) qui ont pour mission d’accueillir des personnes adultes (18-60 ans) en situation
de handicap, pour leur permettre l’accès au droit de travailler et donc de s’inscrire
dans les relationnels et socio-économiques qui définissent le « travail » dans notre société contemporaine.


Les Esat, comme toutes les structures sociales ou médico-sociales
sont soumis à une législation précise et de ce fait, ils reflètent, dans leurs principes et dans leur fonctionnement, le contexte socio-politique et les représentations sociales des handicaps, dans leur histoire comme au présent.

Dans quel contexte sont apparus et ont évolué les Esat ?

Depuis leur création dans la première moitié du xxe siècle, une évolution notable de ces structures d’accueil et de travail a été impulsée par plusieurs dymamiques : l’évolution du cadre légal, politique et économique (évolution des technologies, des lois du marché et de la conception du « travail ») ; les regroupements en Associations des personnes en situation de handicap, ou de leurs familles et de leurs proches ; l’évolution du regard sur le handicap, des avancées scientifiques, médicales et en sciences humaines. La diversité des profils de personnes accueillies s’en est trouvée élargie le temps passant, diversité qui influe largement sur les modalités d’accueil et de fonctionnement de ces structures car elle amène les professionnels à se questionner au jour le jour sur la pertinence de leur accueil, le sens de leur travail, en cherchant à être au plus au près des problématiques des personnes accueillies.

Le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 reconnaît l’implication collective et de l’État dans la nécessité d’apporter des moyens convenables d’existence pour les personnes en situation de vulnérabilité.

Entre les deux guerres, ont été créés les « ateliers occupationnels » pour des personnes victimes de guerre ou souffrant de maladies invalidantes, ateliers qui avaient pour but de permettre aux personnes de sortir d’un isolement social. De même, en psychiatrie, les mouvements de « désinstitutionalisation » permirent de développer ce type d’activités. Une valeur « thérapeutique » pouvait alors être attribuée au travail. Avec la Loi du 23 novembre 1957 qui accordait aux personnes handicapées le droit au travail, les premiers Centres d’aide par le travail (CAT) furent créés. La Loi du 30 juin 1987 en faveur de l’emploi des travailleurs handicapés, ainsi que les Lois du 30 juin 1975, du 2 janvier 2002 relatives aux rénovations successives des institutions sociales et médico-sociales et du 11 février 2005 jalonnent des étapes importantes dans l’évolution institutionnelle et dans la manière de concevoir la missions d’accompagnement des personnes accueillies.

D’autres textes encadrent nos activités en Esat. Pour n’en citer que quelques-uns : la Déclaration des droits de l’homme, le Code du travail, le Code d’action social et des familles, les recommandations de l’Anesm. Les ARS (Agences régionales de santé) sont l’organisme financeur et contrôleur des Esat qui sont soumis aujourd’hui, comme tous les établissements spécialisés, aux évaluations et à la Révision générale des politiques publiques.

Comment fonctionne un Esat ?

Une équipe d’Esat se compose de « travailleurs » qui sont les personnes accueillies. La dénomination « travailleur » est corrélée avec un style de rémunération basé sur un budget alloué par l’État, et un éventuel complément constitué par l’AAH (Allocation pour adultes handicapés). Les personnes accueillies ne sont donc pas salariées. Une équipe de direction et administrative, une équipe de production (moniteurs d’ateliers et professionnels chargés de la gestion commerciale), les Services généraux et quelques professionnels du soin et/ou socio-éducatifs composent le reste de l’équipe qui est, quant à elle, salariée. Les deux missions principales des Esat sont d’une part de permettre l’exercice d’une activité professionnelle « adaptée » aux potentialités, aux intérêts, aux difficultés et aux besoins (intellectuels, affectifs, sociaux, relationnels) de chacun, d’autre part de fournir un espace-temps d’écoute personnalisée, si les personnes souhaitent s’en saisir. Ce temps particulier et rémunéré est appelé « temps de soutien ». C’est là l’occasion de rencontrer assistante sociale ou psychologue, de pouvoir aller à ses rendez-vous médicaux, ou encore d’assister aux « ateliers de soutien ». Ces derniers ont pour vocation de favoriser l’expérimentation d’autres lieux d’expression ou encore de maintenir, de développer des acquis qui pourront être utiles dans le travail, la vie quotidienne et pour le projet professionnel.

Les types d’activités professionnelles varient selon les identités des lieux, les emplacements géographiques, les besoins économiques de l’environnement de l’Esat et les projets associatifs et d’établissement. Parmi les « chantiers » existants, citons les ateliers de conditionnement (sous-traitance aux entreprises), la logistique, les espaces verts, l’agriculture, les travaux du bâtiment, les ateliers d’artistes, la restauration, etc. Il existe diverses formes de structures : en atelier « sur site », en prestation de service « hors murs » ou « en intégration » (intégration chez le client).

Une réglementation précise dirige une entrée en Esat : une notification MDPH stipule une orientation vers un Esat, un projet professionnel est élaboré avec l’usager qui est rencontré en amont d’une admission. La signature d’un « Contrat de service et d’aide par le travail » et de ses avenants futurs matérialisent la participation effective des usagers au fonctionnement des structures et l’engagement réciproque tant des personnes accueillies que des professionnels et de l’organisme.

Les types d’accueils varient selon les projets associatifs et les divers types de handicaps répertoriés par les diverses classifications en vigueur (handicap mental, handicap moteur, psychique, sensoriel, cérébro-lésés, etc.). Ces personnes ont soit toujours connu l’institution spécialisée (Sessad, IME, Impro, foyers, SAVS, etc.), soit traversé une période de précarité sociale et psychologique, soit encore, elles ont vécu un événement (décompensation, victime d’accident, lésions cérébrales avec des conséquences cognitives, psychiques et/ou motrices, etc.) qui va faire rupture dans leur vie. Dans ces derniers cas, la réinsertion professionnelle ne pourra, au moins pour un temps, n’être envisagée qu’avec des adaptations de poste, dans un milieu dit « protégé ». Mais au-delà de cette segmentation administrative et inscrite dans la pensée collective, il s’agit de personnes qui restent avant tout des personnes, ayant chacune leurs parcours, leurs subjectivités, leurs fragilités dues à une combinaison de facteurs et qui au final doivent être entendues pour ce qu’elles sont, sans ces orientations, commissions ou autre rouage administratif.

Quels enjeux institutionnels dans les Esat ?

Les équipes professionnelles sont aujourd’hui aux prises d’une injonction paradoxale. D’un côté, elles doivent assurer un encadrement de qualité qui réponde à des règles éthiques, aux besoins les plus diversifiés. En effet, la Loi du 2 janvier 2002 et certaines recommandations rappellent que les usagers doivent pouvoir être au centre de ce que l’on nomme leur « projet individuel » personnalisé et global, participer aux débats les concernant, avec la nécessité de leur laisser un espace d’expression, de faire en sorte que leurs désirs émergent ou qu’ils puissent être entendus, de laisser parler leurs volontés, dans le respect de ce qu’ils sont, de leur histoire, etc. Pourtant, d’un autre côté, ces mêmes équipes sous soumises à de moin­dres moyens pour réaliser leurs missions, dans des limites uniformisantes et normalisantes constituées par un réseau d’obligations, de procédures, d’exigences économiques et de représentations du handicap qui entretient au final l’aliénation sociale de laquelle bien des mouvements ont tenté de se dégager. Les travailleurs sont encore trop soumis aux mé-compréhensions, à la volonté de bien faire et du bien penser social et politique, avec ce qu’autrui pense être « bon pour lui », en pensant à sa place.
La conjoncture actuelle (la rentabilité des ateliers, le culte de la performance, la philosophie gestionnaire, le rendre-compte aux autorités, etc.) peut inhiber une créativité nécessaire pour accompagner les personnes dans le temps.

Il est nécessaire de veiller à ce que ces dynamiques conflictuelles soient identifiées, mises en exergue et analysées, afin de préserver la qualité d’accompagnement, de respecter ce qui est de l’ordre de la subjectivité de chacun et de favoriser par là-même la créativité dans le champ du « travail ».

La question des formations initiales et continues des professionnels se pose dans ce cadre. Certains arrivent en poste sans formation spécialisée pour enca­drer les personnes accueillies. Leur volonté – humaine – de bien faire, de se sentir utile envers autrui, leur histoire familiale, leur propre subjectivité œuvrent dans leur implication quotidienne. Mais, sans formation ou sans espace-temps de recul nécessaire pour penser les enjeux relationnels ou ce qui en nous relève de notre identité professionnelle et personnelle, de nos représentations les plus intimes, l’on peut être envahi ou ne plus entendre les besoins des personnes. Les professionnels répondent eux-mêmes aux exigences institutionnelles et aux idéaux sociétaux et peuvent autant être objets qu’acteurs de cette force aliénante exercée sur les travailleurs. Ce processus peut générer des souffrances, de part et d’autre. Pourtant, et alors que nombre d’équipes constatent la nécessité de se former régulièrement ou de bénéficier de groupes d’analyse des pratiques professionnelles, que l’État oblige à une certaine qualité des pratiques professionnelles dites « bientraitantes », ces mêmes équipes constatent la difficulté d’obtenir des financements pour se donner les moyens d’être dans cette « juste » distance « bientraitante ».

Enfin, le travail, s’il représente un droit ou un devoir, n’est pas non plus la seule inscription dans la société possible. Cela semble important de le souligner, en raison de l’ambiance contemporaine qui prône le travail au-dessus de tout autre manière d’être au monde, ambiance que l’on retrouve dans les Esat, aujourd’hui, avec des expressions comme « il n’aura pas un assez haut niveau pour travailler en milieu ordinaire » ou encore « il a un trop petit niveau pour travailler, il sera orienté dans un autre type d’activités de jour ». Avec l’expression d’idéaux sociétaux et plus individuels, se tisse alors une hiérarchisation verticale entre les divers types de structures où les personnes peuvent être au monde, dans la société, dans un réseau en premier lieu d’humanité et relationnel. Pourtant il serait plus pertinent de considérer ces différents lieux comme complémentaires, assez diversifiés et de se demander ce que tel type de travail ou de structure pourra apporter à une personne donnée et écoutée, structure dans laquelle elle pourrait s’épanouir le plus.

La possibilité de travailler ne se mesure pas qu’à la capacité intellectuelle ou cognitive, car une personne arrive avec son histoire (affective, familiale, institutionnelle, culturelle, etc.), avec sa personnalité, un mode particulier d’être au monde et ses projections. Cette même personne va rencontrer des tâches demandées dans un espace donné et dans un temps donné pour transformer une matière d’une certaine manière, elle va rencontrer des personnes (collègues et les professionnels encadrant le travail et garants de sa valeur contextualisée) avec qui se tisseront des relations. Se sont toutes ces dimensions qui façonnent et donnent sens à une journée, une vie, une carrière… au travail. ■

Geneviève Boutillier, Psychologue clinicienne en Esat.

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