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Déconstruire le genre et le sexe, ouvrir les possibles

mardi 1er octobre 2013, par Greg

L’année 2013 est annoncée par le ministère comme celle du plan de mobilisation pour « l’égalité entre les filles et les garçons à l’école » avec notamment la création du programme « ABCD de l’égalité », qui s’adresse à l’ensemble des élèves de la grande section de maternelle au CM2 et à leurs enseignants, et vise à déconstruire des stéréotypes de genre.

Des plans similaires, il y en a déjà eu des dizaines, comme celui initié par Y. Roudy en 1981, mais aussi en 2000, en 2006, doublés de rapports, de recommandations, comme celles de la Halde en 2008 qui, suite à une enquête sur les manuels scolaires, notait « Concernant le genre, il apparaît que les manuels, toutes disciplines et tous niveaux confondus, sont très majoritairement ségrégationnistes dans la mesure où ils proposent une vision extrêmement sexuée des rôles et des espaces affectés à chacun des sexes.1 »

Le sexe naturel
et le genre culturel ?

Ce n’est donc un secret pour personne que l’école produit et reproduit massivement les inégalités de genre/sexe. Au-delà des représentations discriminatoires, il y a ce qui rend possible les inégalités, les violences, les oppressions. Au-delà des stéréotypes, il y a tout le système social, ses institutions, ses normes, ses règles, ses rapports de pouvoir, ses divisions hiérarchisées qui organisent l’identité, le statut, le rôle des femmes. Il y a ce que l’anthropologue féministe Nicole-Claude Mathieu analysait comme « système des rapports sociaux de sexe 2 », avant que Bourdieu pose la problématique de « la domination masculine » 3, sous un angle en fait essentiellement « symbolique ».

Dans le mouvement féministe qui suit la publication du « manifeste » de Simone de Beauvoir, la notion de genre est revendiquée pour indiquer que tout ce qui est attribué aux femmes relève bien de conventions sociales et pas d’une nature qui les vouerait à l’infériorité, la maternité, la domesticité, etc. Mais cette catégorisation de genre a laissé dans l’ombre une part irréductible qui revenait au sexe. Elle est venue se couler dans les divisions qui structurent la société, permettant en fait d’induire une distinction entre le sexe biologique, dont s’occupent les sciences, la médecine, et de l’autre, le sexe social, les rôles, la psychologie, les conventions. Le dualisme sexe/genre a réintroduit la division entre ce qui aurait été d’un côté la nature, le donné, l’invariant, l’universel, sorte de fondement sur lequel se construisent, de l’autre côté, des acquis, des normes culturelles. Bref, d’une part la nature, qui nous dit qu’il y a deux sexes, et de l’autre la culture, qui construit, sur cette division de l’humanité en deux sexes opposés, des assignations de genre. D’un côté le naturel, de l’autre le symbolique.

Une dualité a ainsi été activée, traduisant les dualismes à l’œuvre dans la structure sociale divisée par les rapports de pouvoir : un clivage entre le donné et le construit, entre le sujet et l’objet, l’esprit et le corps, le public et le privé, l’individu et la société, le social et le domestique, la raison et l’émotion, tout un ensemble de principes de répartition sur lesquels vient se calquer la division masculin/féminin ; une dualité hiérarchisée dans laquelle « la domination créée la différence. 4 »

Du genre au sexe

C’est avec une deuxième vague du féminisme, notamment de femmes entrées dans le monde de la recherche dans les années 1970-1980, de l’anthropologie à l’embryologie, que ce système sexe/genre sera problématisé pour aboutir à la nécessité de son dépassement 5. Ces interrogations sur la naturalisation du corps des femmes dans les normes de l’hétérosexualité familiale seront résumées par la proposition de J. Butler « le genre détermine le sexe ». Non pas qu’il s’agisse de dissoudre la problématique du corps physique et des relations de pouvoir dans de pures logiques signifiantes, mais de montrer et de rendre visible le fait que le corps est toujours un corps culturel ; le corps est « encorporation » d’expériences, de relations, de normes qui façonnent sa biologie. Ainsi, « la sexualité est un fait somatique créé par un effet culturel. 6 » Et pourtant c’est une stricte dualité nature/culture qui perdure dans les argumentations scientifiques, débats ou enseignements. On en arrive ainsi à des postures où la prudence et les préjugés frisent l’hypocrisie qui se conjugue à la mauvaise foi, ainsi dans les manuels de SVT 1ère chez Nathan et Hachette, qui présentent un strict déterminisme génétique dualiste. Dans un bulletin de l’académie de Créteil pour l’enseignement en SVT, on peut lire ceci : « Il s’agit de montrer par cet enseignement que la détermination du sexe biologique est strictement biologique mais que devenir femme ou homme ne se réduit pas à ce sexe biologique. Cette différenciation repose sur un déterminisme partiellement biologique complété par d’autres déterminismes (dont on constate l’existence mais que l’on n’étudie pas puisqu’ils sortent du champ scientifique) tels que l’influence du milieu et l’histoire personnelle.

« La connaissance des mécanismes biologiques est donc nécessaire mais pas suffisante pour comprendre comment on devient homme ou femme. L’enseignant doit s’arrêter au constat de l’insuffisance sans étudier ce qui n’est pas biologique. 7 »

L’école devrait enseigner l’idée d’un déterminisme biologique, ce que dicte la nature, après quoi viendrait le choix, alors même que les sciences rendent ce « déterminisme » insaisissable, que les scientifiques qui font passer les tests de dépistage du sexe ne trouvent finalement pas de critère biologique pour dire ce qu’est « une vraie femme »8 !

Comme le dit A. Fausto-Sterling : « Nos corps sont trop complexes pour offrir des réponses claires et nettes sur la différence sexuelle. » (p. 21)

Au-delà de la dualité

Selon les estimations statistiques d’un certain nombre de chercheurs « une ville de 3 000 000 habitants compterait plus de 5 000 intersexués à divers degrés » 9, soit plus d’un million sur l’ensemble de la population française. Être intersexué, c’est avoir des organes génitaux ambigus d’après leur apparence.

L’histoire du traitement de l’intersexuation que nous raconte Anne Fausto-Sterling dans son ouvrage Corps en tous genres est la parfaite illustration du caractère idéologique de la normalité de la division homme/femme. Au xixe siècle, la loi et les « bonnes mœurs » décidaient du sexe d’un individu. Au xx e siècle, face au phénomène de l’ambiguïté, c’est la médecine qui a pris le relais et pratiqué la mutilation génitale pour faire rentrer de force tout individu dans les normes de genre. L’intersexe était considéré comme déviant par rapport à la norme et seul le bistouri devait dès la naissance corriger ce qui apparaissait comme un mélange inacceptable 10. Outre le préjugé sur la bi-catégorisation, le problème est que le sexe ne se réduit pas à l’apparence physique.

Finalement, c’est la recherche médicale elle-même qui à la poursuite incessante de la vraie nature du vrai sexe, à la recherche du critère qui pourrait garantir le partage homme/femme, rassurer les mâles sur la non-ambiguïté de leur « vraie nature », a en fait détruit les bases de la division sexuée. Au vu des études successives dans l’histoire des sciences biologiques, sur les organes, les hormones, les cellules, les gènes, on assiste à la dissolution du dimorphisme. Il n’y a pas d’hormones mâles et femelles 11, il n’y a pas que les combinaisons chromosomiques XX et XY mais bien d’autres variantes 12, et rien dans la biologie ne correspond à une bi-catégorisation. C’est pourquoi A. F-S avait proposé dans un premier temps l’idée de « 5 sexes », mais ce à quoi nous confronte la biologie va au-delà de la catégorisation, dans la variation continue, la diversité, dans un continuum.

L’invention
et le mélange des genres

Accueillir et faire place à cette diversité pour nous éducateurs signifie donc abandonner cette division garçon/fille comme norme implicite, système de répartition d’identifications hiérarchisées, dans toutes nos attitudes, nos sollicitations, nos attentions, sachant qu’être attentif à toutes formes d’expressions de genre c’est apprendre de combien de manières d’être humain nous sommes potentiellement riches. ■

Didier Muguet

1. « Place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires », Rapport Final, réalisé pour le compte
de la Haute autorité de lutte contre
les discriminations et pour l’égalité, Univ. P. Verlaine, 2 008. disponible sur le site : http://halde.defenseurdesdroits.fr

2. Elle publie L’Arraisonnement des femmes, essais en anthropologie des sexes, Paris, EHESS, en 1985, et plus tard L’Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes, 1991.

3. Paru en 1998, le titre en fut rectifié par
des féministes en « défense et illustration de la domination masculine ». (cf. http://www.marievictoirelouis.net
document. php ?id=600&themeid)

4. Co-fondatrice de la revue Questions féministes, ré-éditée depuis 2008 en Nouvelles Questions féministes, elle est d’une pertinence politique qui mérite toute notre attention. Son oeuvre majeure est constituée par les 2 tomes de L’Ennemi principal. On peut écouter avec plaisir son intervention sur la question du « foulard » à : http://www.ladominationmasculine.net/videos
115-christine-delphy. html

5. Donna Haraway raconte les développements et les enjeux de cette problématique pour les mouvements féministes dans son livre Des singes, des cyborgs et des femmes, chap.7

6. Thèse développée tout au long de son ouvrage fondamental Sexing the bodies par la biologiste féministe Anne Fausto-Sterling, enfin paru en français cette année sous le titre Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, La Découverte, 2012..

7. Lettre d’info « éducation à la sexualité », n° 2, sur le site www. svt. ac-creteil. fr

8. Anaïs Bohuon : « Sport et bicatégorisation par sexe : test de féminité et ambiguïtés du discours médical », Nouvelles Questions féministes, vol. 27, n° 1, 2 008. Voir par ex. l’affaire Caster Semenya.

9. Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, La Découverte, 2012.

10. On trouve sur les sites de l’Intersex Society of North America, de l’OII-France l’histoire et l’état de ces pratiques.

11. A. F.-S., op. cit., chapitre 7 « Les hormones sexuelles existent-elles vraiment ? »

12. Voir le travail de Joëlle Wiels, Directrice de Recherche CNRS, http://www.institutemilieduchatelet.org/ Colloques/colloque-sexe-video2.html

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