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De Montélimar à Paris... contes et quartiers populaires

samedi 18 janvier 2014, par Greg

En 2012 et 2013, au mois d’avril, l’association Montélimar Mosaïque a invité Kamel Zouaoui
à dire des contes dans des écoles, un centre social et un foyer situés dans deux quartiers excentrés de la ville : Pracomtal et Grangeneuve.
Il nous confie ce qu’il a ressenti dans cette expérience et le retentissement sur certaines auditrices.

Soutenus par plusieurs institutionnels, dont la CAF qui propose des subventions pour intervenir dans ces quartiers en zone difficile, l’association m’a proposé de conter pour les élèves des écoles maternelles et primaires de ces quartiers, pour deux classes de collégiens, pour « les chibanis » (un groupe d’anciens combattants marocains qui résident en foyer à Pracomtal six mois et un jour par an afin de conserver leur droit à percevoir leurs retraites), ainsi que pour un groupe de 20 femmes (mères de familles migrantes) dans le cadre de leurs cours d’alphabétisation au centre social Colluci.

En avril 2012, durant la semaine, j’ai pu conter, échanger, partager avec à peu près 1 000 personnes.

Les divers niveaux de lecture et de compréhension des contes par les membres des groupes rencontrés étaient très intéressants et riches d’enseignements.

Pendant les échanges de contes avec les élèves de maternelles et de primaires, j’ai fait en sorte d’ « intégrer » les maîtresses et institutrices dans quelques-uns des contes présentés.

Le fait d’attribuer leur prénom à l’un des personnages du conte suscitait, de la part des élèves, des réactions qui instantanément établissaient une autre forme de dialogue entre les élèves et leur maîtresse : des questionnements, des demandes de détails, des rires, de la surprise, de la découverte, des regards.

Le conte lui-même ne devenait plus alors qu’une raison supplémentaire de mettre en « relation » la maîtresse et son groupe sous un angle différent. L’occasion d’un tissage d’une histoire de l’instant, sur canevas d’un conte déjà existant et apporté par le conteur.

Pour conclure poétiquement mes interventions dans les classes, je présentais « Ouistiti » aux élèves.

« Ouistiti » est un outil que je laisse parfois aux enseignants, pour les « aider » à introduire les moments de conte dans leurs classes.
« Ouistiti, est une micro-puce, imaginaire, invisible à l’œil nu, que seul le cœur peut voir. »

Après avoir demandé aux élèves de se faire passer, délicatement de mains en mains, cette fragile petite puce, qui ne se nourrit que de contes, je proposais aux maîtresses d’accepter ce cadeau et de le nourrir régulièrement avec l’aide des élèves.

Alimenter une puce invisible par la lecture de contes mobilise l’intérêt et l’imaginaire des enfants… et de leurs maîtresses.
Ma rencontre avec le groupe de femmes migrantes, a été très intéressante et a ouvert une nouvelle piste dans ma réflexion sur le sens du langage.

Dès le début de notre rencontre au centre social, autour d’un café, j’ai compris rapidement que la plupart d’entre elles étaient originaires du Maghreb. Certaines étaient voilées et d’autres ne l’étaient pas.
Pendant les deux heures de notre échange, j’ai donc choisi de partager avec elles des histoires extraites de mon spectacle sur les aventures de « Nasredine le Hodja », célèbre personnage du folklore musulman, célébré en 1996 par l’Unesco et connu au Maghreb sous les noms de Sha, Joha, Jeeha.

J’ai théâtralisé quelque peu ce spectacle et, vêtu d’une djellaba, je porte une étoffe que j’utilise comme voile lorsque je narre des personnages féminins.

Je pratique mal la langue arabe et les « étudiantes » pratiquent très peu le français.

Ce que nous avions en commun était que le spectacle que je leur présentai appartenait à leur patrimoine, elles se sentaient un point d’attache avec ce que je leur racontais.

Bien que je contais en langue française, les « apprenantes » ne faisaient pas appel à leur connaissance du sens des mots que j’utilisais, elles se raccrochaient aux mimiques et aux gestes que je proposais pour « traduire » les mots que j’employai. Très rapidement, j’ai senti qu’elles comprenaient le sens des histoires que je leur narrai. La compréhension des mots ne passait plus par l’intellect mais par l’émotionnel.

Leurs regards, l’attitude de leurs visages, leurs rires, la manière dont certaines apprêtaient leur voile sur leur tête lorsque Khadija (un personnage féminin voilé que j’interprète) les regardait, ponctuaient l’échange et me donnaient validation qu’elles comprenaient le contenu des contes.

La barrière de difficulté de compréhension était « effacée », amoindrie par le fait d’avoir un lien affectif et émotionnel avec ce qui était raconté.
Le contenu (les histoires que ses femmes avaient dû entendre racontées lorsqu’elles étaient enfants) a prévalu sur le cadre (un intervenant extérieur qui vient conter dans un cours d’apprentissage de la langue française).

J’ai eu la sensation que le langage que nous avons utilisé pour communiquer était plus « haut » que les mots.

En quittant la séance, qui fut un réel moment de plaisir et de partage, j’ai eu l’impression d’avoir conté en arabe, tant le niveau d’écoute et de participation du groupe était riche.

L’animatrice du groupe m’a fait savoir a posteriori, que les « étudiantes » lui avaient raconté, lors de la séance suivante, des histoires de Nasredine (Joha) en français. ■

Kamel Zouaoui, conteur.

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