CNT 66

Chroniques de la Martinique. Suite…..

jeudi 26 février 2009

Chroniques de la Martinique. Suite…..

Martinique, dimanche 22 février.

Pénurie.

J’ai réussi à acheter des courgettes, rares d’habitude, un chou chinois au marché. Ma fille,elle, s’est s’introduite, malgré la ruée, dans un supermarché avec un sac à dos, par la petite porte qu’ouvrait discrètement le gérant. Elle a ramené des steaks hachés et des ailes de dinde surgelés. Bravo ma fille !
Demain les négociations reprennent à la Préfecture de Fort de France.
La stratégie en question ?
La plupart des gens sont décidés à continuer jusqu’au bout. Des défections cependant : celles des petits patrons dont certains sont déjà ruinés. Ne fait-on pas le jeu des békés qui n’attendent que ces faillites pour reprendre la main, occuper le marché ? C’est l’argument du ministre Patrick KHARAM. C’est aussi, remarquons-le, un des arguments récurrents des capitalistes pour faire cesser une grève.
Je pense néanmoins qu’un problème stratégique se pose. Comment mieux cibler, attaquer les intérêts des vrais capitalistes ? Difficile…
Un réseau social
De nombreux petits travailleurs indépendants sont syndiqué dans une fédération rattachée à la CDMT. On peut imaginer une synergie et une réorganisation de la production en fonction des besoins réels sans avoir l’objectif du profit et de l’exploitation du consommateur.
Un « Réseau Social » tente de se mettre sur pied pour mettre justement des « demandeurs » avec des « offreurs »via internet. L’animateur de ce réseau est passé très vite sur ATV et je n’ai pas eu le temps de bien prendre en note ses coordonnées. Une adresse email cependant (si je n’ai pas fait d’erreur) : alternativ.kantokant live.fr
Le meeting du Grand Carbet
Nombreux ont été les intervenants, dont Olivier BESANCENOT. Je n’évoquerai que ce qui m’a le plus intéressé.
Tout d’abord la représentante de l’Union des Femmes de la Martinique a rappelé le rôle des femmes dans le mouvement de grève, leur émancipation qui s’affirme, les difficultés financières et les souffrances qu’elles doivent souvent affronter au quotidien.
Des représentants du LKP de Guadeloupe étaient présents. L’un d’eux a rappelé les circonstances qui ont provoqué les violences. En tant que syndicaliste il avait du faire face à l’attaque de gardes mobiles non loin de l’endroit où a été tué Binot. Le service d’ordre syndicaliste s’est alors replié en bon ordre, en tentant de protéger tous ceux qui se trouvaient là et qui risquaient les agressions des forces de l’ordre. 284 membres du RAID venaient en effet d’arriver. L’orateur a lui-même été victime des coups de ceux-ci et n’a du son salut qu’à une femme à ses côtés qui s’est mise à hurler et qui a détourné l’attention de son agresseur. Il aurait été aussi impressionné par un habitant du lieu s’écriant qu’il allait chercher son fusil. Des jeunes motorisés ont assisté à ce tabassage ponctué d’insultes racistes. Portant aide aux victimes ils jurèrent ensuite vengeance pour ces exactions. La Guadeloupe se retrouva couverte de barrages routiers. L’harcèlement des forces de l’ordre avec des armes à feu commençait.
Philippe PIERRE-CHARLES de la CDMT pris ensuite la parole pour appeler à la reprise en main de tous les leviers de l’économie, notamment la grande distribution, par les salariés eux-mêmes. Il rappela la nature internationaliste du combat contre la société capitaliste.
Aparté
Au passage, notons bien que personne n’évoque ici la question identitaire ou statutaire. Elle existe sans doute mais c’est surtout à une liste de revendications précises et argumentées qui pourraient être celles de métropolitains que l’on se réfère avant tout. C’est un fantasme de métro orchestré par les grands médias français.
En Guadeloupe, comme en Martinique, il y a une cohésion totale et aucune division ni énervement sur quelque sujet que ce soit. L’Etat français, c’est vrai table sur ce genre de division, essaie de les provoquer, relayé par les grands médias. Mais ils n’ont là rien à se mettre sous la dent !

Ce qu’ils ne peuvent comprendre c’est qu’il s’agit là d’un véritable élan révolutionnaire.

Olivier BESANCENOT

Olivier BESANCENOT parla en dernier. Il se déclara impressionné par le caractère unitaire du mouvement en Martinique et en Guadeloupe alors qu’en métropole chacun resterait trop dans sa petite chapelle. Il évoqua la crise qui frappe le capitalisme tout entier, et non pas le seule capitalisme financier que l’on opposerait ainsi au capitalisme industriel prétendument plus vertueux. Lui aussi rappela qu’à la crise internationale répondait à présent des luttes dans nombre de pays. Contrairement à ce que pouvait espérer le pouvoir en ces temps de crise, où chacun a peur de perdre son emploi, les gens ne sont pas résignés et manifestent leur mécontentement. Et, selon lui « la peur est à présent dans l’autre camp », celui des capitalistes en désarroi.
Le meeting se termina bien sûr avec l’Internationale et des milliers de poings levés. Impressionnant.
Un vent d’Amérique ?
Bien sûr il y a Obama.
Mais on oublie souvent de considérer tous les mouvements sociaux d’Amérique Latine, du Venezuela de Chavez à la Bolivie de Morales, des populations de l’Equateur se réorganisant sur des bases autogestionnaires, du mouvement de gestion directe en Argentine. Y a-t-il eu là une influence sur ce qui se passe aujourd’hui aux Antilles ? Des Antillais étaient bien sûr au tout dernier forum social de Bélem.

Martinique. Lundi 23 février.

18e jour de grève générale.

La nuit dernière j’ai fait un rêve étrange.
Enfin plutôt un cauchemar.
Un CRS m’a demandé qui j’aimais. J’ai été pris d’une terrible panique et j’ai crié, lâchement, en m’enfuyant sur le boulevard du Général De Gaulle, « Vive Sarkozy ! ». Les gens me regardaient un peu surpris. Une ambulance est finalement arrivée et des gros bras en sont sortis pour me mettre une camisole et m’emmener. Le pire c’est qu’un CRS - le même que précédemment ? - est arrivé lui aussi pour me frapper. « Il est complètement fou, vous voyez bien ! » hurlait-il.
Là je me suis réveillé tout en sueur, mon chat sur le ventre, qui me regardait.
Tout va bien. La grève continue. Ouf.
Les négociations sont restées inachevées en Guadeloupe car ce soir, un accord sur les 200 euros étant sur le point d’être signé, le Préfet a finalement trouvé la note trop salée. Le LKP dans un meeting improvisé a immédiatement appelé à la continuité de la grève. Pa molli. J’ai quand même l’impression qu’ils tiennent le bon bout.
A Fort de France les négociations ont été presque immédiatement rompues après que la partie patronale ait demandé comme préalable à toute avancée, la fin de la grève. Ce qui a provoqué des quolibets et le départ immédiat des membres du Collectif.
Des supermarchés ayant tenté de rouvrir, des piquets de grève, constitués de volontaires, ont été immédiatement envoyés. Beaucoup de ces piquets campent sur place nuit et jour. Et des habitantes du quartier leur portent régulièrement des repas.
Michel MONROSE a rappelé plus tard dans un point presse, le caractère incessible des revendications du Collectif du 5 février. Toutes les revendications doivent avoir été satisfaites avant que l’on envisage la fin de la grève. Néanmoins les négociations reprennent demain.
A l’aide de listes du CCAS, des bénévoles passent dans certains quartiers pour distribuer de la nourriture aux plus démunis, aux personnes âgées qui restent souvent très isolées du fait de la pénurie des carburants.
Des associations, des solidarités, se constituent pour prendre en main les jeunes, notamment ceux qui ont des concours en fin d’année scolaire (BEP, Bac…)
L’organisation de la distribution des carburants.
Trop de gestes d’incivilités ont été constatés ce qui amène à une pénurie artificielle. Le Comité a énoncé deux nouvelles règles :
- le carburant ne sera distribué aux automobilistes qu’au vu de la jauge : il faudra en avoir moins que la moitié du réservoir.
- il faudra payer d’avance (30 euros) et on ne rendra pas la monnaie. Ceci pour éviter que certains ne viennent que pour compléter un réservoir quasi plein. Un automobiliste a ainsi fait scandale en prenant de l’essence…pour 12 centimes. Il a pu éviter le lynchage de toute une foule qui attendait à la station depuis parfois des heures.
De plus en plus de syndicalistes, d’automobilistes viennent aider et contrôler la distribution. C’est mieux que les forces de l’ordre souvent mal perçues. Sur la rocade à une station ils ont du charger les automobilistes et, étant en contre bas, ils ont fini par recevoir une volée de parpaings. Tout le monde est donc reparti sans carburant !

Martinique. Mardi 24 février.

20e jour de grève.

Négociations rompues à la Préfecture de Fort de France. Le Collectif avance une revendication de 354 euros pour les bas salaires - la vie est encore plus chère en Martinique qu‘en Guadeloupe - qu’il semble prêt à discuter branche par branche. Mais il a prévenu que l’arrêt de la grève était un préalable inacceptable. Ces négociations avaient en effet rompues, rappelons-le, à l’initiative du Collectif quand la partie patronale avait eu cette exigence. Aujourd’hui à l’ouverture des négociations cette partie patronale a proposé…10 euros d’augmentation !

Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner la réaction des membres du Collectif qui se levés et sont partis. Il s avaient néanmoins été interpellé par les élus présents (MARIE-JEANNE, LETCHIMY….) qui leur ont demandé la modération. Les membres du Collectif leur ont demandé dans quel camp ils étaient. Ils ont répondu qu’ils étaient obligés en tant qu’élu de leur tenir un discours de modération.

Aux yeux de la population, ils ne se sont guère grandis. Et l’image des politiciens en a encore pris un bon coup.

A l’extérieur, à cette annonce, la mobilisation, dans la colère, a été immédiate.

Ne s’agit-il pas d’une provocation calculée de la partie patronale ? On aimerait bien savoir ce que l’autre a dans son jeu. Jeu dangereux.
On entre dans les jours festifs de Carnaval, non fêté cette année, pour cause de grève. Néanmoins il y a de petits défilés discrets aux couleurs de la grève, rappelant par les chants et les orchestres la mobilisation.

La mobilisation populaire

Elle a été très grande au départ. Mais elle a été galvanisée, notamment en Guadeloupe, par le meurtre de BINOT. L’histoire des Antilles est en effet jonchée des cadavres des grévistes Et on n’a pas oublié. Après 35 jours de grève générale en Guadeloupe et 20 jours en Martinique, non seulement la combativité de l’ensemble de la population est intacte mais le discours populaire se radicalise et remet à présent en question le système capitaliste lui-même. Jusqu’au bout, cela veut dire jusqu’à déchouker les capitalistes.

Bien sûr ce mouvement est un sacrifice pour les grévistes Se nourrir, se procurer des produits ménagers, des couches pour les bébés, devient parfois problématique. Mais si on interroge les mères ainsi gênées, toutes déclarent vouloir que le mouvement de grève se poursuive jusqu’à la victoire. Et encore plus que l’obtention de biens matériels c’est une question d’honneur. L’honneur de tout un peuple debout,sans faille, solidement résolu au combat. Il n’y ni en Guadeloupe ni en Martinique une « omerta » contrairement à ce qu’avancent certains journalistes métropolitains, comprenant difficilement, après une si longue grève, une telle mobilisation sans faille.

Le collectif a appelé au renforcement des piquets de grève. Sans problème. De nombreux volontaires ont répondu à cet appel. On peut même dire qu’ils viennent en masse.

La mobilisation patronale et l’attitude face à l’Etat
Tabler sur la lassitude du mouvement de grève, sur le découragement. Vieille tactique. C’est un peu court comme stratégie mais que faire d’autre ? Tenter la provocation ? Mais il serait étonnant qu’on y réponde car les syndicats et les organisations populaires tiennent bien le mouvement. Il reste les larmes de crocodiles. Des entreprises perdraient ainsi des millions. Comme quoi d’ordinaire elles doivent être plutôt rentables. Le conteneur de tel autre est coincé dans le port. Et des dizaines de milliers d’emploi vont être perdu. A cela on pourrait résumer l’état d’esprit général ici en disant : les problèmes des capitalistes et de l’Etat, on s’en fout !
Le sous-Préfet de la Guadeloupe faisait remarquer à un membre du LKP que les revendications salariales étaient outrancières, illégales. Ce dernier lui répondit qu’il n’avait qu’à changer la Loi. Et le sous-préfet lui fit remarquer que cette Loi était dans la Constitution.
- Vous n’avez qu’à changer la Constitution répliqua-t-il.

En Guadeloupe

Un nouvel acteur s’est manifesté : l’UECG, qui regroupe les petits entrepreneurs de la Guadeloupe ayant rejoint le LKP. Il ne faut pas oublier que de nombreux commerces de membres du LKP ont été saccagés. L’UECG a accepté, suivant un montage déjà proposé par l’Etat, la revendication d’augmentation de 200 euros. Mais cet accord a été immédiatement dénoncé par le Préfet qui a trouvé dans cet accord l’engagement de l’Etat trop important. Le MEDEF a lui aussi exprimé son désaccord. Moi, je me demande ici qui est qui : que représente réellement le MEDEF, quelles sont les entreprises qui en sont parties prenantes. Et même chose pour l’UECG : combien d’entreprises en font partie. Qui est vraiment représentatif de la partie patronale ?

Ségolène ROYAL
Elle a tenu un discours de raison. Pas de paix sans justice. Je l’ai trouvée sincère, émue, même si je sais que c’est une politicienne sans trop de vergogne. C’était bien qu’elle vienne - son appui n’est pas de trop - même si ici elle est passée quasiment inaperçue. Les politiciens sont ici de plus en plus discrédités. Il faudrait y revenir et expliquer pourquoi. Mais les médias métropolitains l’ont soigneusement filmée. Son interview est passée in extenso sur KMT.


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