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Vers l’école entreprise

mardi 16 avril 2013, par Greg

Par Hakim, CNT-STE 75

L’institution scolaire n’a eu de cesse d’évoluer tout au long du xx e siècle. Objet d’attentions
très particulières de la part de tous les pouvoirs, elle a constamment été réformée ou modifiée,
tout en suscitant de vifs débats dans l’espace public. Le service public d’éducation garde dans les esprits une image plus ou moins fantasmée : ouverture à tous, laïcité, gratuité. Il s’agit, numériquement,
du premier des services dits « publics », réputation à peine battue en brèche par l’essor de
l’enseignement dit « libre » 1, l’école publique serait un sanctuaire dont les professeurs seraient les gardiens.

Loin de son image d’antan et de ses « hussards noirs » 2, le service public d’éducation contemporain a beaucoup changé, quant à ses missions, à sa façon de fonctionner ainsi qu’en ce qui concerne les statuts des personnels, qu’ils soient enseignants ou non, et ce, de la maternelle jusqu’à l’université.

Depuis 1995, une précarisation multiforme

En 2010-2011, soutenus par une poignée d’élèves, des personnels de l’ENS-Ulm, préposés aux jardins, à la bibliothèque ou à la cantine, mènent une grève de huit mois pour l’obtention de leur titularisation. Cette lutte met en lueur la situation de très nombreux personnels de l’Éducation nationale : certains grévistes de l’ENS, agents précaires, en étaient à leur 9 ème voire 10 ème renouvellement de contrat annuel.

Depuis 1995, ce sont bien les petites mains de l’Éducation nationale qui sont les premières touchées par la précarisation de l’institution scolaire. Ouvriers, techniciens, personnels d’entretien, agents d’accueil et de restauration, ceux et celles sans lesquels aucun établissement ne pourrait fonctionner sont les premiers visés. Multiplication des employeurs 3, des contrats à durée déterminée, recours à des contrats aidés précaires de trois à six mois, les personnels de catégorie C ont subi de plein fouet la Révision générale des politiques publiques. Au sein du service public d’éducation, les contrats de droit privé se sont multipliés. Autre symptôme, la casse en 2002-2003 du statut de MI-SE 4 a abouti à la création du « corps » précaire des AED ou assistant d’éducation, qui ne sont pas moins de 60 000 en France et dont les employeurs sont juridiquement les chefs d’établissement.
Le dernier chapitre de la précarisation s’est entamé dès 2007, avec la réforme dite de la mastérisation des concours de l’enseignement et les suppressions massives de postes de professeurs, le recours, pour combler les trous, à des enseignants vacataires et contractuels, largement recrutés dans le vivier des étudiants préparant les concours s’est alors généralisé 5. La précarisation de la fonction publique est une réalité globale et le service public d’éducation en est le miroir ; début janvier 2013, le syndicat CGT de la Fonction publique faisait état de plus de 900 000 agents précaires dans la FP tous statuts confondus. Or, cette fragilisation des statuts des personnels, on le voit déjà bien entamée, a conduit à une modification en profondeur des relations de travail ainsi que des comportements hiérarchiques au sein de l’école publique.

Du management en milieu scolaire

La hiérarchie en milieu scolaire a toujours existé de façon plus ou moins rigide. Les chefs d’établissement dictatoriaux et inaccessibles font partie de l’imaginaire collectif. Les enseignants ont toujours été notés et évalués, par leur inspection, ainsi que par les chefs d’établissements, dans le secondaire. Néanmoins l’emprise de ces derniers sur le corps professoral reste relative, les enseignants ne devant rendre des comptes qu’à une inspection plus lointaine. Récemment, le dispositif « Éclair » permet à certains chefs d’établissements de choisir les nouveaux personnels en totalité (« profilage des postes » : recrutement par le recteur sur proposition du chef d’établissement), donc d’avoir une emprise plus grande sur les professeurs.

On a pu le constater ces dernières années, avec le mouvement des « désobéisseurs », les enseignants opposent parfois une résistance pugnace aux voies hiérarchiques. Les sanctions appliquées à ces derniers montrent que les enseignants titulaires sont finalement mieux protégés, là ou d’autres agents risquent un non-renouvellement pur et simple quand ce n’est pas un licenciement. La casse des statuts de nombreux agents, ainsi que leur précarisation galopante, a en effet permis à la hiérarchie du service public d’éducation d’importer des pratiques managériales en vigueur dans le secteur privé.

Division des personnels et des tâches, modularité, les effets de cette flexibilisation des fonctions sont particulièrement clairs dans le cas des assistants d’éducation, des assistants pédagogiques 6, des emplois vie scolaire recrutés par les établissements, des auxiliaires de vie scolaire recrutés par l’inspecteur d’académie, ainsi que des agents d’entretien et de restauration placés directement sous l’autorité du gestionnaire de l’établissement 7. Polyvalence, modularité et flexibilité sont les nouveaux mots d’ordre du management en milieu scolaire (pas toujours autorisés) La tendance globale donnant d’avantage de pouvoirs aux chefs d’établissement va dans ce sens. On a ainsi pu voir dans certains collèges parisiens, des assistants d’éducation requis pour aller remplacer des cantinières en grève. Un chef d’établissement peut aujourd’hui casser une grève dans l’illégalité la plus totale, un réservoir de « jaunes malgré eux », précaires, modulables et donc corvéables à merci étant de toute façon disponible.

L’évolution des attributions des chefs des établissements, qui tout représentant de l’État qu’ils sont, sont tenus de « tenir » leur établissement au mieux afin d’avancer leur carrière n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce développement d’un fonctionnement entrepreneurial. Leurs subordonnés directs que sont les conseillers principaux d’éducation, anciens « surveillants généraux » sont représentatifs d’une autre fonction en pleine mutation. Recrutés sur concours à l’instar des professeurs, et chargés originellement d’organiser le service d’éducation, leurs tâches sont de plus en plus redéfinies afin d’en faire des courroies de transmission de leur direction. Fin 2012, le projet de référentiel des compétences professionnelles des CPE éclate plus encore que précédemment leurs tâches, tout en leur attribuant explicitement une fonction centrale « d’œil » du chef d’établissement et d’évaluateur des personnels. Ils deviennent de fait un échelon supplémentaire de la pyramide managériale.

On va clairement, au vu de ces mutations, vers une « école entreprise », peuplée de personnels flexibles et modulables en plus d’être précaires et donc d’autant plus soumis au bon vouloir d’une hiérarchie qui se développe et dont les prérogatives augmentent. Vers l’école-entreprise donc… mais a-t-elle jamais été autre chose ?

La seule antichambre du salariat ?

Si l’on se penche sur les « missions » de l’école, on ne saurait les limiter aux seuls « savoirs » qui y seraient dispensés. L’école de la III e République prétendait former de « bon citoyens », mais le tri qu’elle faisait assez tôt 8 devait également lui permettre de former de « bons ouvriers ». Ce dernier aspect constitue encore l’une de ses missions implicites, dans le cadre des filières professionnelles et technologiques. Le service public d’éducation, au cours des années 1960 et 1970, a, au sein des lycées d’enseignement professionnel, joué son rôle d’antichambre de l’usine. Aujourd’hui les lycées professionnels sont l’antichambre de l’entreprise, du salariat précaire, et par leur spécialisation à outrance et leur duplication de la division du travail – si l’on pense qu’il existe des bacs professionnels « technicien de surface » et pour l’encadrement des BTS « Hygiène, propreté, environnement » – celle du chômage. Ainsi les établissements scolaires se mettent au service du marché du travail tel qu’il est mais également au service des entreprises. Stages en entreprise jusqu’à trois mois et demi par an en périodes et hors périodes scolaires. Obligation de porter une « tenue professionnelle » dans l’établissement, usage d’un langage entrepreneurial jusque dans la salle de classe, l’école elle-même parle « contrat » et « licenciement » à ses propres élèves. Enfin, les matières générales n’y sont que prétexte à alphabétiser des élèves socialement fragiles et à leur enseigner un « savoir être » propre à leur place dans le monde de l’entreprise. À l’autre bout de la chaîne, l’Université et surtout les grandes écoles ont toujours été chargées de former les cadres supérieurs de la nation, avec ses masters pro dédiés 9 à certaines entreprises et de récentes opérations de recrutement d’étudiants en sciences humaines et sociales 10.

Vers l’école-entreprise ? Le chemin est pris depuis longtemps, les mutations les plus récentes ne font que nous conforter dans l’idée que l’école ressemble à sa société, elle en est le miroir. ■

1. Entre la loi Debré de 1959,
et l’échec de la réforme Savary en 1984, l’enseignement privé s’est développé, et scolarise
en ce début de xxi e siècle,
plus de 2 millions d’élèves.

2. L’expression est de Charles Péguy, concernant à l’origine
les jeunes instituteurs républicains des écoles normales, elle est passée dans
le langage et les représentations courantes en ce qui concerne
le corps professoral.

3. Municipalités, départements
et régions entre autres,
sans compter l’éventuel recours à des prestataires privés dans
le nettoyage et la restauration

4. Maîtres d’internats – Surveillants d’externat.

5. Aucun ordre de grandeur
n’est possible à donner, aucune donnée publiée sur la question, ni même par le ministère,
mais le recours y est de plus
en plus fréquent, voir les rapports de jury des différents capes,
le nombre de profs vacataires / contractuels y est en hausse.

6. Sans compter les contrats encore plus précaires CAE-CUI, contrats d’accompagnement vers l’emploi, contrat unique d’insertion.

7. Ces mêmes gestionnaires sont depuis fin 2011 rattachés aux équipes de direction.

8. Au niveau du Certificat d’études.

9. En 2007, la mise en place de ce que l’on a appelé des « masters coca-cola » a suscité une importante levée de boucliers.

10. Voir l’opération dite « Phénix » http://www.operationphenix.fr/