LA GRÈVE DES LOYERS

Une approche syndicale de la question du logement (3)
mercredi 31 mars 2021
par  SUB-TP-BAM RP

Dans le cadre de l’appel à mobilisation pour :
« La journée d’action européenne pour le droit au logement l’arrêt des expulsions et le gel des loyers »
Dont notre syndicat était signataire, nous avons souhaité réaffirmer notre position et les actions directes
que nous préconisons, par une suite d’articles

Avant-propos
Notre place dans le cycle de production, notre forme d’organisation syndicale, et notre projet révolutionnaire induisent une implication essentielle dans l’acte de construire. Si ce dernier ne se résume pas à la question du logement, il reste indéniable qu’en tant que totalement producteurs de ces espaces, et usagers de leur part dite « sociale », notre intérêt est particulièrement vif à leur endroit.
Si, comme producteurs notre contrôle se limite malheureusement aujourd’hui à l’implantation que nous avons dans les entreprises, notre structuration en syndicat d’industrie, rassemblant localement, à travers tous les métiers du BTP (du manœuvre au charpentier, du plombier à l’architecte, de l’agent immobilier au couvreur, du métreur au maçon, du concierge au géomètre, etc.), tous ses acteurs, nous permet, par nos principes d’échanges mutuels, d’envisager les orientations et les moyens d’une intervention révolutionnaire sur le sujet.

1. La question du logement, une affaire syndicale ?
La grève, pierre angulaire du syndicalisme-révolutionnaire, est, dans le texte qui suit, l’outil utilisé en 1931 par le syndicat barcelonais du bâtiment (de la CNT) dans sa lutte contre la hausse des loyers. A cet effet il va créer une éphémère « Commission de Défense Economique » (CDE) pour fédérer au-delà de sa base syndicale plus de 100 000 foyers sur Barcelone et sa banlieue. La CNT n’hésitera pas à lancer un mot d’ordre de grève générale locale, pour soutenir ses militants incarcérés, en grève de la faim et mutinés.
Le slogan syndicaliste-révolutionnaire de la vieille CGT française proclamant : » le syndicat se suffit à lui-même, et suffit à tout », trouvait ici, chez les anarcho-syndicalistes espagnols, sa traduction la plus évidente.
5 ans plus tard, et à l’occasion du soulèvement militaire factieux contre la République Espagnole, ces mêmes militants surent reverser la table pour établir, le temps qu’ils le purent, le Communisme libertaire.

2. Barcelone 1931 : une croissance au détriment de la classe ouvrière
Dans les années 1920, Barcelone fut la ville d’Europe à la croissance la plus rapide (62 % dans la décennie). L’industrialisation, en forte croissance, était en partie due à la neutralité de l’Espagne durant la première guerre mondiale. Des migrants, de régions proches, avaient afflué dans la ville pour y travailler. Les banlieues ouvrières adjacentes comme Hospitalet et Santa Coloma doublèrent ou triplèrent en population.
Dans les années 30, avec 6 millions de résidents, la province de Catalogne accueillait environ 70% de la capacité industrielle de l’Espagne, et Barcelone devint la plus grande ville d’Espagne avec 1,5 million d’habitants.

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Barcelone extension

L’expansion de la population mena à une sérieuse pénurie de logements, et à une rapide inflation des loyers, avec une augmentation de 150% dans de nombreuses zones. Cette pénurie s’illustra aussi par de graves problèmes de surpeuplement et de détérioration des logements accessibles à la classe ouvrière.

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Surpeuplement

Seuls 2 200 logements sociaux avaient été construits dans le parc public, la municipalité comptant majoritairement sur le marché privé pour fournir des logements, dont la plupart étaient détenus par une masse énorme de petits propriétaires. La principale organisation des propriétaires fonciers, « la Chambre de la Propriété Urbaine », comptait plus de 97 800 membres en Catalogne.

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Ruelle du vieux Barcelone

Des bidonvilles, bâtis à la hâte par des propriétaires fonciers peu scrupuleux, étaient apparus dans les faubourgs de la ville. En 1927, on estimait que Barcelone comptait 6 000 taudis, abritant 30 000 personnes, et que les villes environnantes en dénombraient plus encore.

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Bidonvilles

Au début des années 1930, le chômage augmenta mais les loyers restaient encore élevés, aggravant la crise.

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Crise économique

Dans les quartiers les plus anciens de Barcelone, de très nombreux appartements ou maisons furent découpés en minuscules logements. Souvent, les propriétaires avares, refusaient de fournir des arrivées d’eau pour ces « nouveaux logements », même si le code municipal de construction imposait l’eau courante depuis 1891. En 1933, on estimait que 20 000 appartements ou maisons à Barcelone n’avaient pas l’eau courante.

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Insalubrité

3. Manifeste
En 1930, la dictature s’étant effondrée, la monarchie fut remplacée par la république (1). La CNT, jusqu’alors interdite, put se réorganiser légalement.
L’organisation débattait depuis la fin des années 20 sur la manière de rendre les syndicats capables d’intervenir sur tous les problèmes sociaux affectant la classe ouvrière, et en janvier 1931, « Solidaridad Obrera » (quotidien de la CNT de Catalogne) publia une série d’articles appelant à l’action contre la crise du logement.

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Solidaridad Obrera

Les métiers du bâtiment (qui comptaient parmi les plus pauvres de la classe ouvrière) étaient alors, particulièrement affectés par la hausse du chômage du début des années 30.

Le 12 avril 1931, le syndicat de la construction appelle à un meeting sur la question du logement. Les orateurs Arturo Parera et Santiago Bilbao y font le constat que l’inflation des loyers permet aux propriétaires fonciers d’avoir un retour sur investissement excessif (de 8 à 16 %), et argumentent qu’immobiliser du capital dans des formes d’investissements improductifs comme la propriété immobilière contribue à renforcer la stagnation économique, et propose alors la formation d’une « commission de défense économique » (CDE) ouverte aux autres syndicats.
C’est une pratique courante de l’anarcho-syndicalisme de la CNT qui, depuis sa création, organise, dans les quartiers, des groupes luttant sur les problèmes de consommation, en accord avec son projet révolutionnaire, qui la pousse à étendre ses activités à tous les aspects de la vie ouvrière.
La Commission de Défense Economique (CDE) présente d’abord sa demande de base (la réduction de 40% des loyers) lors de la manifestation du 1er mai.
C’est le début d’une active campagne de meetings dans Barcelone et sa banlieue.
Le 1er juillet, environ 1 500 personnes participèrent à un meeting à Barceloneta, un quartier ouvrier prés du port, où vivent de nombreux dockers. Les gens Y prennent la parole contre les propriétaires fonciers et les marchands qu’ils accusent de voler le peuple, avec la complicité des autorités gouvernementales.
Lors du dernier meeting, tenu le 5 juillet au Palais des Beaux-Arts, un cahier de revendications issu de ces rencontres est communiqué :
• La caution, généralement égale à un mois de loyer, que les propriétaires demandaient aux locataires doit être utilisée comme loyer pour ce mois de juillet sans qu’un autre loyer soit payé ce mois-là,
• A partir d’août, les loyers doivent être réduits de 40%,
• Les chômeurs sont exonérés loyer,
• Si les propriétaires refusent d’accepter la diminution des loyers, les locataires doivent se déclarer en grève, et ne rien payer, en affirmant toujours clairement que cela fait partie du mouvement social général pour la baisse des loyers,

Ce manifeste provoque une réaction immédiate des propriétaires, par la voix de la « chambre de la propriété urbaine » qui le dénonce comme une violation pure et simple de leur légitime droit de propriété, et refuse toute idée de solution négociée.

4. Huelga si
Des milliers d’habitants refusent alors de les payer, en espérant que le gouvernement républicain soutiendra leur droit à la contestation.
La « Commission de Défense Economique » estime que 45 000 personnes sont en grève des loyers en juillet et plus de 100 000 en août. Tous les quartiers ouvriers de Barcelone sont touchés et une quantité de villes périphériques mettent en place leurs propres CDE, en poursuivant une démarche similaire.

5. La répression
Aux élections d’avril 1931, le gouvernement provincial avait été remporté par le Partit Esquerra Republicana Catalana (Parti Républicain de la Gauche Catalane) – un parti nationaliste populiste basé principalement sur les classes des petits-commerçants et artisans et sur les fermiers.
Durant les élections, les dirigeants libéraux de l’Esquerra avaient promis de respecter les libertés civiles et avaient reconnu que la crise du logement devait être atténuée. Les militants de la CNT espéraient donc que les libéraux leur laisseraient au moins un peu de répit.
Les propriétaires décident alors de passer au-dessus des leaders libéraux locaux en demandant l’intervention du gouvernement national.

Le ministre socialiste du Travail, Largo Caballero, qualifie la campagne de réduction des loyers d’« absurde ».

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Largo Caballero

Le 22 juillet, le gouvernement national trouve le prétexte de l’âpre grève nationale du syndicat CNT des travailleurs du téléphone contre la Compagnie de Téléphone Nationale Espagnole (une filiale de la multinationale américaine ITT), pour intervenir.
A Barcelone, en effet, un attentat à la bombe éclate fait de sérieux dommages aux équipements téléphoniques barcelonais de la Compagnie. Prétextant de cet attentat, sans lien avec la grève des loyers, les représentants du gouvernement national à Barcelone interdirent un rassemblement de la Commission de Défense Economique prévu pour le 27 juillet.
Des poursuites sont aussi engagées contre les tracts de la CDE présentés comme « propagande séditieuse ».
Les réflexes de clandestinité acquis, sous la dictature, par les militants de la CNT, leur permet de continuer la mobilisation de terrain hors des locaux syndicaux ou athénées surveillés ou fermés par la Guardia Civile.
Dès le début du mois de mai, des familles avaient été remises dans des appartements d’où elles avaient été expulsées, et ce, avant même que la grève des loyers soit en cours.
Suivant les lois en vigueur, les expulsions étaient supposées devoir être menées par des employés municipaux après jugement du tribunal municipal. Mais souvent, les employés municipaux étaient intimidés par des foules, ou bien sympathisaient avec les locataires grévistes. Il y avait tellement de groupes locaux organisés pour remettre les gens expulsés dans leurs maisons que les autorités ne pouvaient suivre.
Exaspérée, la Chambre de la Propriété Urbaine avait organisé sa propre milice pour mener les expulsions, avec des camions pour déménager les biens des expulsés.
Le 3 août, le gouvernement national nomme un juriste conservateur, Anguera de Sojo, comme gouverneur civil de Barcelone, qui fit savoir qu’il considérait la grève des loyers comme purement illégale et qu’il ne la tolérerait pas.
Le 17 août, Santiago Bilbao fut arrêté et placé en détention administrative (ce qui évitait un dossier d’accusation ou un procès), pour avoir « ridiculisé les autorités » en parlant en faveur de la grève des loyers à un meeting du syndicat des ouvriers du textile.
À la fin du mois d’août, 53 cénétistes, arrêtés pendant la grève des loyers, et eux aussi en situation de « presos gubernativos » [une pratiques de la dictature militaire de la fin des années 20,maintenue par le gouvernement républicain].entamèrent une grève de la faim, suivie le 2 septembre d’une mutinerie soutenue par une grève générale locale. Il y eut de violents affrontements entre les grévistes et la police, et plusieurs centaines de nouvelles arrestations.

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Grève générale

« La magnifique défense du syndicat du Bâtiment par une douzaine de militants admirables a montré le trésor de combativité et d’abnégation que recèle la classe ouvrière et a révélé les prodiges qu’elle pourrait accomplir avec une direction et une discipline cohérentes. »
Article d’Andreu Nin paru dans La lutte de classe N° 34-35 (août-septembre 1931).

Le 2 octobre, le gouverneur civil exige, de la fédération locale de la CNT qu’elle lui remette les noms des membres de la CDE. Celle-ci refusant de coopérer subie une lourde amende. À partir de ce moment, la CDE ne pouvant plus publier aucun communiqué de presse passe à la clandestinité, sans pour autant que la grève des loyers ne cesse.
Dans une lettre du 17 octobre au ministre de l’Intérieur, la chambre de la propriété urbaine dénonce ce qu’elle appelle un « état d’anarchie » dans les quartiers ouvriers périphériques de Barcelone.
La grève s’affaiblit quand sont arrêtes les gens expulsés qui avaient réoccupé leurs habitations avec l’aide de leur voisinage.

En novembre, la grève des loyers continue sous une forme larvée, émaillée de multiples incidents avec les propriétaires. Dans de nombreux quartiers de la ville, ceux-ci acceptent cependant de réduire les loyers plutôt que d’envisager la perspective de ne pas avoir de revenus pendant une longue période. Dans d’autres cas, pour apaiser le conflit, les propriétaires « oubliaient simplement » les loyers impayés pendant la grève. De nombreux locataires eurent alors le sentiment que malgré son échec la grève n’avait pas été inutile.

En décembre, le gouvernement local, contrôlé par l’Esquerra, adopte une loi autorisant les locataires à porter réclamation pour « loyer injuste » (une loi qui s’avéra être inapplicable pour les locataires ouvriers).

Pour beaucoup des plus jeunes militants de la CNT, impliqués pour la première fois qu’ils dans une campagne d’action directe à grande échelle, ce fut une précieuse expérience sur la manière dont une communauté peut s’organiser elle-même, et lutter contre les possédants en construisant les outils de son autonomie.
Moins de cinq années plus tard, ces derniers prendraient en mains l’ensemble de l’économie et de la vie sociale.
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Barcelone – 19 juillet 1936

Notes
(1) La Seconde République espagnole est le régime politique qu’a connu l’Espagne de 1931 à 1939. Elle est proclamée à la suite des élections municipales le 14 avril 1931. Le roi Alphonse XIII abandonne Madrid et part en exil sans avoir abdiqué.

La plupart des informations qui pécèdent sont tirées de "The Practice of Direct Action : The Barcelona Rent Strike of 1931" par Nick Rider, texte publié dans l’ anthologie « For Anarchism », éditée par D. Goodway en 1989.


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