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Douce France, Rafles, Rétentions, Expulsions

vendredi 30 juillet 2010, par Greg

Douce France, ouvrage élaboré avec RESF, est peut-être une autre façon d’évaluer notre lutte contre la politique migratoire menée par le gouvernement. En une dizaine de contributions, signées par des universitaires, tout ou presque est dit. La politique des rafles et de l’internement des étrangers (Marc Bénardot, sociologue), le portrait du « préfet, homme-orchestre de la persécution des sans papiers » (texte du philosophe Alain Brossat), la dimension psychologique des tortures et des sévices vécus par les migrants (Armando Cote, psychanalyste), la sous-traitance aux pays du Sud de la répression et de l’enfermement (Jérôme Valluy, maître de conférences en sciences politiques), la question des couples mixtes (Nicolas Ferran, juriste), les enjeux de l’intégration sous contrôle par le spécialiste des droits de l’homme (Serge Slama), la justice des étrangers (Serge Portelli, président de la 12 e Chambre correctionnelle), la répression des militants et des « témoins » de violences policières (Seloua Luste Boulbina, philosophe), la politique européenne et la sinistre directive « Retour » (Claire Rodier, juriste).

Un kaléidoscope interdisciplinaire, pertinemment introduit et cadré par le texte préliminaire d’Olivier Le Cour Grandmaison qui rassemble les fils épars de cette xénophobie d’État, de ses rouages et de ses enjeux politiques, linguistiques et sociaux. De ces textes, on pourra par exemple retenir le rôle prépondérant – mais souvent négligé – des politiques européennes en matière de lutte contre l’immigration « Sous ces deux faces, interne et externe, l’Europe devient un Empire du rejet, où se conjuguent d’une part l’Empire idéologique intérieur, acquis par la xénophobie de gouvernement, et d’autre part son utilisation géostratégique, aux marches de l’Union, pour fermer ses frontières et orienter ses interventions dans le reste du monde » (Jérôme Valluy). Ou bien encore, la généalogie des politiques de criminalisation des migrants avec une pensée toute particulière accordée à la loi du 31 décembre 1981, quelques mois après la victoire de la gauche, qui, pour la première fois, renforce la pénalisation du statut d’étranger (passage de la « contravention » au « délit » et généralisation de la double peine).

Mais toutes ces analyses et ces études ne s’apprécient que parce qu’elles illustrent – et non l’inverse – la vingtaine de témoignages qui rythment l’ouvrage : récits de sans-papiers, d’expulsés, de leurs familles mais aussi interventions de militants de RESF. Des points de vue qui dépassent souvent le simple « constat » et qui soulèvent la question de la résistance à la machine étatique. « Telle est la situation qui nous porte à écrire, telle est la raison d’être de ce livre : témoigner, penser, résister, autant que faire se peut », c’est l’ambition affichée par des animateurs du réseau dans la préface, « RESF, un contre-pouvoir ». Le livre pourrait se lire comme un appel à inventer une autre forme d’évaluation, celle de la solidarité et de son efficacité qui se mesure d’avantage en terme de conscience et de résistance qu’à travers des chiffres. En face, c’est l’inverse qui se joue « 44 préfectures sur 96 ont atteint ou dépassé l’objectif qui leur avait été fixé. 15 préfectures affichent un taux de réalisation correct entre 90 et 100 % de l’objectif. 18 ont en revanche un taux de réalisation inférieur à 70 %. […] On a besoin de gagneurs, pas de suiveurs », c’est ce que, depuis 2002, Nicolas Sarkozy martèle à « ses » préfets. L’autre réussite de cet ouvrage, c’est la conjonction entre discours universitaire et discours militant. Cette question, maintes fois soulevée par Bourdieu par exemple, trouve ici un début de réponse. ■

Douce France, Rafles, Rétentions, Expulsions, sous la direction
d’Olivier Le Cour Grandmaison, Seuil/RESF, octobre 2009, 296 p., 19 €.