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Concours, l’arnaque républicaine

jeudi 20 janvier 2011, par Greg

PAR CORINNE CARPENTIER ET JEAN-FRANÇOIS PERALDI – CNT ÉDUCATION 59 / N’Autre école n° 9/10 (hiver 2005)

Triomphe de l’esprit « égalitaire » républicain pour les uns, rempart pour la défense des statuts
selon d’autres, les fameux concours de recrutement constituent pour les précaires de l’Éduca-
tion nationale – et pour nous ! – la plus immorale des hypocrisies. Pourtant cette position a vrai-
ment du mal à passer auprès des collègues... raison de plus pour revenir à la charge !

LE PROTOCOLE SAPIN dit de « résorption de la précarité », soutenu par la CFDT, FO, la FSU et l’UNSA, n’en finit pas de révéler son hypocrisie. Sur les 300 000 précaires de l’Éducation nationale (CES, vacataires, aide-éducateurs, emploi-jeunes « cadre de vie »... ), seuls 71 000 ont été recensés dans l’enquête préalable qui définit les ayant droits à l’intégration par la voie des épreuves professionnelles.
En sont exclus d’emblée les CES, CEC, emploi-jeunes, vacataires et ceux et celles qui ne peuvent justifier d’une durée au moins égale à trois années d’équivalent temps plein. C’est inacceptable. Toute personne embauchée par le ministère doit bénéficier de l’intégration sans avoir, après des
mois ou des années de service, à prouver par concours qu’elle « mérite » un emploi stable et des conditions de travail et de salaire décentes !
Le protocole Sapin est d’autant plus inacceptable que la perspective d’intégration par voie de concours n’est qu’un leurre. Le nombre de postes proposés est dérisoire et les jurys des épreuves professionnelles, des concours « réservés » ou « spécifiques » recalent chaque année plus de la moitié des candidats en soulignant même parfois leur « incompétence ».

Un système hypocrite et archaïque

Cela est d’autant plus scandaleux que les précaires en poste sont souvent plus diplômé(e)s que les titulaires et qu’ils/elles se sont formé(e)s sur le terrain dans les établissements et les classes les plus difficiles. On constate même que de jeunes enseignant(e)s ou CPE reçu(e)s aux concours externes se forment pendant les stages en situation au contact des aides éducateur(trice)s, contractuel(le)s ou intervenant(e)s en langues, précaires mais expérimenté(e)s !
Cette attitude des jurys est tout à fait caractéristique des mentalités produites par la culture des concours. C’est sur la notion même de concours et sur les injustices et les archaïsmes qu’ils perpétuent qu’il nous faut mener la réflexion pour davantage légitimer notre revendication de titularisation immédiate et envisager un mode de formation-recrutement plus en adéquation avec nos conceptions d’une éducation égalitaire et solidaire.

Un instrument de division

Au nom de l’élitisme républicain, ces concours, externes, internes, réservés ou spécifiques, entretiennent les hiérarchies et les « grades ». Ils reproduisent la codification des rapports sociaux et de la division du travail imposée par les classes dominantes et l’État. Les concours sont aussi un
moyen d’exclure en toute conscience et au nom de la préférence nationale (aujour-d’hui européenne) des milliers d’étranger(e)s qui ont été recruté(e)s pendant des années pour couvrir les besoins dans les établissements. Les travailleurs(ses) de l’éducation n’ont rien à y gagner. Le ministère en revanche y trouve un instrument de division qui facilite sa tâche de gestion des « ressources humaines ».
Comment justifier par exemple qu’un(e) agrégé(e) travaille moins et gagne plus qu’un(e) contractuel(le) ?

Parce qu’il/elle est plus « brillant(e) », plus pédagogue, plus respectueux(se) de l’autorité ou mieux intégré(e) à l’élite ou à la nation ? Si les syndicats réformistes ont depuis longtemps intégré ces divisions hiérarchiques au point de les accompagner par autant de syndicats catégoriels, en ce qui nous concerne, nous refusons cette logique de division des personnels : à travail égal, salaire et statut égaux ! Notre champ de syndicalisation couvre l’ensemble des personnels de l’éducation, enseignants et non enseignants, titulaires ou pas, de l’école à l’université.

Un mode de recrutement inadapté

Pour le ministère et les syndicats « légitimistes », le bon enseignant n’est pas celui/celle qui est bien formé(e), mais celui/celle qui est bien recruté(e) selon la norme des concours (la formation professionnelle en IUFM, les stages et la pratique viennent ensuite). Peut-on se satisfaire d’un mode de recrutement aussi peu adapté à la réalité des situations pédagogiques et humaines des établissements ? Comment admettre que les compétences éducatives d’un individu soient évaluées uniquement sur des savoirs disciplinaires (la licence ou la maîtrise ne peuvent-elles pas garantir les compétences scientifiques ?) qui font aussi peu de place à l’esprit critique, aux
démarches pédagogiques et à la réflexion sur la culture et sa nature de classe ?
Comment éviter aussi que le bachotage ségrégatif et aliénant des préparations aux concours ne pèse ensuite sur les modèles et pratiques didactiques des enseignant(e)s ? Car le concours juge un individu. Or, l’enseignement doit être une affaire d’équipe, de coopération. Travailler seul dans son coin mène à l’échec. Il faut se concerter, s’entraider. Le concours apprend l’inverse et crée des individualistes qui se culpabilisent de ne pas y arriver seuls. Enfin, le concours n’est-il pas un alibi pour faire croire qu’on a des « compétences » une fois pour toutes, alors que la formation continue sur le temps de travail et les échanges constants entre enseignants et élèves permettent de s’adapter aux évolutions ?

Quelle alternative ?

C’est pour juguler la revendication de titularisation et diviser les personnels précaires que le ministère a créé ces filières d’intégration Perben et Sapin. Avec les concours, les précaires sont renvoyé(e)s à une démarche de compétition individuelle (pas de place pour tout le monde mais pour les meilleur(e)s ; les premiers concours réservés ont donné lieu à des actions de boycott ou de sabotage pour ramener les précaires sur le terrain de la lutte collective pour la titularisation).
Ils sont donc soumi(se)s à la logique d’autorité et d’exploitation du ministère qui par ailleurs continue de recruter de nouveaux précaires. Au contraire, le rapport de forces engagé pour la titularisation immédiate, aux côtés des collectifs et des syndicats comme la CNT, repose sur des valeurs de solidarité et conteste sur le fond la politique d’emploi du ministère de l’Éducation et des services publics.
Pour en finir avec la précarité, une seule solution : titularisation de tous les précaires sans condition de concours et de nationalité ! Rappelons que déjà par le passé, la titularisation sans concours a été imposée au ministère par la mobilisation solidaire des titulaires et des précaires ; les « maîtres auxiliaires » formé(e)s sur le tas furent alors intégré(e)s comme « adjoints d’enseignement », preuve que notre revendication n’a rien d’incongru. À nous de construire le rapport de forces nécessaire !