Cinéma numérique, casse du métier de projectionniste, lutte chez Gaumont Pathé...

Trois articles extraits du Combat Syndicaliste de janvier 2013
à télécharger au format pdf en cliquant sur ce lien ou à lire en ligne ci-dessous :

1) Vous speakez la novlangue ?

« Ingester » : le verbe est incontournable dans les cabines de projection de Gaumont Pathé. Malheur à qui parle de « charger » un contenu, il sera mis au ban de la « communauté », réprouvé. J’ai failli connaître cette honte, le jour où j’ai eu l’outrecuidance de signaler à la société prestataire qui installe le numérique dans nos cabines l’une des nombreuses pannes que nous avons eu à subir. J’ai écrit, oups, que je n’avais pu « ingérer » un contenu dans un serveur. Mon responsable technique, par qui tous les messages transitent, m’a sauvé la mise (afin d’éviter probablement une trop abondante correspondance). Il a rectifié mon « ingérer » en « ingester ». Je lui en suis infiniment reconnaissant, puisque je peux ainsi continuer à montrer que « j’assure en numérique ».

Autre jargon, il faut parler de « DCP » et non plus de copie, de « KDM » en non plus de clef d’encodage. La perle de cette nouvelle langue c’est « la supervision », qui remplace désormais la projection, dixit le DRH lors d’un comité d’entreprise. Plus de projection, plus de projectionnistes, c’est pas plus compliqué que ça. C’est même très couillon.

Quand des responsables se réunissent et qu’ils réfléchissent beaucoup pour savoir comment faire croire à des salariés qui travaillent tous les jours que leur métier n’existe plus, ils ont fini par trouver : « Ben y a qu’à changer les mots ! ». Petit exercice pratique... Sachant qu’un GDC est un serveur chinois, pas cher mais de mauvaise qualité (« de la merde » selon un installateur), très répandu chez Gaumont Pathé, et qu’un REC est un des nombreux sous-chefs de la hiérarchie gaumonique, traduisez : « Le REC demande si tu as ingesté le DCP et sa KDM dans le GDC de la 3 pour la supervision de 14 h 30 ». La réponse : je connais mon métier et c’est pas tes mots à la con qui le feront disparaître !

Christophe, CNT Culture Spectacle RP

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2) Le Gaumont en lutte

Après une année 2010 marquée par « Intouchables », distribué par Gaumont, nouvelle année record en 2011 pour les bénéfices, puisque les deux actionnaires Gaumont et Pathé (les deux frères Seydoux) se sont partagé 26,6 millions d’euros.

Mais cela ne semble pas leur suffire : ils décident maintenant de casser le métier de projectionniste, prenant comme prétexte l’équipement en matériel numérique des cabines de projection.

Pendant des décennies, les tâches du projectionniste étaient ainsi réparties :
- chargement de la pellicule dans les appareils de projection ; ce qui prenait deux minutes avant chaque séance ;
- montage et démontage des programmes ; c’est-à-dire mise bout à bout, à l’aide de ruban adhésif, des différentes portions de pellicule (publicités, bandes-annonces des films et bobines du long-métrage). Cela occupait une bonne partie du mardi soir et du mercredi matin, et se faisait en même temps que la tâche suivante ;
- surveillance de la bonne qualité de la projection : vérification du chargement, mise au point, contrôle du volume sonore, surveillance du bon fonctionnement de tous les appareils et contrôle de la qualité des images projetées à l’écran. Cette tâche essentielle occupait la majeure partie de notre temps de travail.

on-off-format-reduitEn récompense de leur dévouement pendant toutes ces années, les projectionnistes sont aujourd’hui invités à quitter l’entreprise ou à devenir vendeurs de pop-corn. La raison invoquée par la direction des cinémas Gaumont Pathé : le numérique ! Celui-ci rendrait inutile notre présence en cabine…

Des innovations technologiques ont émaillé l’histoire du cinéma. Avec le numérique, les contenus sont chargés dans des serveurs. Les séances sont programmées sur un logiciel. La préparation des programmes et la gestion des serveurs nécessitent donc encore du temps de travail, même s’il est moindre qu’auparavant. En revanche, la maintenance des appareils gagne en importance puisque les projecteurs numériques sont plus fragiles. La véritable différence consiste en la suppression des deux minutes nécessaires avant chaque séance pour le chargement, qui requiert obligatoirement une présence humaine. C’est sur cette base que la direction estime que « le métier disparaît ».

Qu’advient-il de la surveillance de la projection ? Elle ne sera plus assurée. Ou plus exactement, c’est le spectateur lui-même qui devra sortir de la salle, trouver un salarié – mission peu aisée dans certains complexes – et signaler les problèmes techniques. Ensuite, si quelqu’un est là pour remédier au problème, tant mieux ; sinon, on distribue des invitations à revenir tenter sa chance…

S’il est toujours nécessaire de posséder le CAP d’opérateur projectionniste pour exercer le métier en cabine, le législateur a omis de préciser – tant cela semblait évident – que la présence d’un projectionniste est indispensable pour assurer… la projection. La direction de Gaumont Pathé s’appuie ouvertement sur cette lacune.

Dans les nouveaux statuts du personnel de l’entreprise, la mention « La projection est la raison essentielle de la venue des clients dans l’établissement de leur choix » a tout bonnement été supprimée !

Tout un vocabulaire hideux est apparu en cabine, afin de nous mettre dans la tête que le métier n’a plus rien à voir avec ce que nous connaissions et d’ailleurs, qu’il n’existe plus. Ainsi, c’est en « ingestant » (chargeant) un « DCP » (un contenu, un film) et sa « KDM » (sa clé de codage) dans un « GDC » (marque du serveur) que vous obtenez une « supervision » (une projection). Ce dernier terme surpassant tous les autres dans le ridicule…

Or, n’en déplaise à ces messieurs, le « client », que nous persistons à appeler spectateur, se déplace et paie son entrée pour voir une image projetée sur un écran. Et il aspire à ce que cela se passe bien et en toute sécurité. Rien n’a changé. Les « experts » techniciens de Gaumont Pathé, dont on ne sait pas qui ils sont ni sur quoi ils se fondent (probablement ont-ils une ascendance maya), prédisent la disparition des incidents de projection pour… fin 2013 ! En réalité, ces incidents sont fréquents en numérique : interruptions inopinées de séances, images figées, perte des sous-titres, colorimétrie défaillante, bogues informatiques, etc. La technologie est encore loin d’être fiable. Avec l’obsolescence programmée des appareils (les installateurs les plus sincères parlent de cinq ans de durée de vie), il y a fort à parier que, d’ici deux à trois ans, de sérieux problèmes vont commencer à se produire en série dans les cabines.

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En 2009, un accord de GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) était signé entre la direction et certains syndicats : il incitait les projectionnistes à quitter l’entreprise ou à se reconvertir en interne. À l’approche de l’issue de cette GPEC, dès 2011, le concept d’« effectifs cibles » était inventé par la direction. Selon les cinémas, un certain nombre de postes allait être supprimé en cabine de projection : à peu près la moitié des projectionnistes partirait, les autres garderaient leur emploi. Sur quels critères le choix des rescapés se ferait-il ? Aucune réponse.

Quelques salariés terrorisés bouleversent leur vie, déménagent, changent de profession. Dans les cabines de projection, l’ambiance est délétère entre collègues. De plus, on va minimiser les problèmes techniques car il n’est pas bien vu de montrer ses difficultés avec le numérique, sachant que les places sont comptées. Conséquence perverse : le nombre d’incidents remontés à la direction représentait à l’époque environ le quart des incidents réels. Voilà sur quelle base on ose nous affirmer que « tout fonctionne bien en numérique ».

En septembre 2012, nouvelle GPEC. Plus question d’« effectifs cibles » : les projectionnistes comptant garder leur emploi tel quel en sont pour leurs frais. Surprenant revirement de la direction : « le métier disparaît, plus personne en cabine ». Deux options sont proposées : partir ou accepter un nouveau poste de « technicien polyvalent ». Les projectionnistes ont jusqu’au 30 avril 2013 pour se déterminer. Partir ou devenir caissier, agent d’accueil, vendeur de confiserie, avec toutes les tâches inhérentes aux métiers du hall. Mais en plus, assurer les tâches techniques, l’entretien du bâtiment (électricité, plomberie, chauffage), ainsi que la cabine de projection au besoin. Pour ce nouveau poste requérant de si multiples compétences, une baisse de salaire de 500 € par rapport à celui de l’opérateur projectionniste. La direction assure le maintien de la rémunération des salariés en poste.

La conséquence immédiate est que les remplaçants, lors de congés payés, ont été payés à ce nouveau tarif dès octobre 2012. Résultat prévisible : plus personne ne veut assurer ces remplacements et la direction utilise cet argument pour expliquer qu’à l’heure actuelle, les cabines sont laissées sans surveillance. Dans toute la France, au mois de novembre 2012, les projectionnistes ont été invités à des réunions avec leurs directions locales et la DRH du siège parisien. Durant l’une de ces réunions à Paris, le 15 novembre 2012, alors que la direction explique aux salariés effarés que leur présence n’est plus nécessaire en cabine et que le métier disparaît, les projectionnistes du site de Montparnasse reçoivent des SMS : six des quinze salles ont « planté » et les séances n’ont pas démarré ! La direction locale n’avait pas pris le soin de remplacer les salariés durant la réunion… Résultat : on distribue des invitations. Charge supplémentaire pour les salariés du hall, qui doivent en plus gérer la colère légitime des spectateurs ; griefs venant s’ajouter à ceux provoqués par les fréquents reports à des « jours meilleurs » des réparations de matériels défectueux et pourtant indispensables. Par exemple, le chauffage en hiver – ce luxe apprécié des spectateurs et des salariés – brille souvent par son absence sur certains sites.

Par souci d’économie, les directions locales – sans doute parce qu’elles doivent produire des résultats comptables qui conditionnent leur propre notation – rognent au maximum sur les dépenses. Les halls des cinémas sont en sous-effectif chronique. Pourtant, de nombreuses tâches ne cessent de s’ajouter pour les salariés du hall, du fait des innovations technologiques et des dérives procédurières de plus en plus contraignantes et infantilisantes (le fameux « client mystère »).

L’arrivée programmée de nombreux projectionnistes dans les halls des cinémas condamne l’emploi de la plupart des jeunes, étudiants en majorité, déjà précarisés par des CDD. Pour les autres collègues en CDI, les évolutions à venir, déjà expérimentées, ne laissent rien présager de bon : bornes automatiques, e-billets, caisse unique (billetterie et confiserie), réduction de la capacité des salles ; mais aussi places numérotées et, tout récemment, portiques à l’entrée des salles.

Le risque à terme : les spectateurs achèteront des places numérotées sur Internet, passeront un portique à l’entrée (comme dans le métro) et déverrouilleront leur siège à la place numérotée qui leur sera attribuée grâce à ce même billet. Mauvaise science-fiction ? Peut-être pas.

La direction des cinémas Gaumont Pathé se flatte de la comparaison avec ses concurrents, sur le thème « Chez nous, on ne licencie pas ». Qu’en est-il ? Chez UGC, beaucoup de projectionnistes sont partis, mais il en subsiste en cabine. Disons qu’ils en sont restés à un stade comparable à la GPEC 1 chez Gaumont (les fameux « effectifs cibles »). En revanche, CGR s’est effectivement séparé de ses professionnels en cabine. Résultat : sur certains sites, l’entreprise est obligée de baisser ses prix et de brader les entrées pour compenser la médiocrité des séances, à la suite de multiples problèmes techniques.

Au-delà de la disparition du métier de projectionniste dans l’unique but d’accroître des profits déjà très confortables, nous nous inquiétons de la dégradation de la qualité du service proposé aux spectateurs. L’entreprise, grâce à ses bénéfices, était en mesure de se démarquer de sa concurrence. Ils font le choix du nivellement par le bas. Pour nous, c’est incompréhensible !

Voilà pour quelles raisons les salariés des cinémas Gaumont Pathé étaient en grève le samedi 1er décembre, ont manifesté entre place Clichy (Pathé Wepler) et Gaumont Opéra à Paris. Voilà pourquoi leur lutte continuera !

CNT Culture Spectacle RP 

3) Le coup du parapluie et autres mauvais films de la répression anti-syndicale chez Gaumont Pathé

Le 1er décembre 2012, le syndicat CNT Culture Spectacle RP a appelé à la grève et à la prolongation de la manif contre la précarité entre les cinémas Pathé Wepler et Gaumont Opéra. Forte mobilisation dans la rue. Délégué du personnel au Gaumont Montparnasse, Frédéric a pris la parole et répondu aux sollicitations de la presse.

Le 7 décembre, il a reçu à son domicile une convocation à un entretien « en vue d’une sanction pouvant aller jusqu’au licenciement ». Les motifs de cette convocation lui seront explicités lors de l’entretien. Bien évidemment, il s’agit à nouveau d’un prétexte pour intimider notre camarade. Moins de trois semaines auparavant, Frédéric a déjà été convoqué dans le bureau de Mme Erenfrid, la directrice du Gaumont Montparnasse. Motif : une rocambolesque histoire de parapluie volé, que Frédéric aurait cherché à récupérer d’une façon jugée « agressive » par la direction. La pugnacité et la défense des intérêts des salariés dans l’entreprise ne laissent pas indifférente la direction du Gaumont Montparnasse. Pour grotesque qu’elle soit, cette affaire a tout de même valu une mise à pied d’un jour à Frédéric. Sanction qu’il a immédiatement contestée, bien entendu.

Faut dire que la semaine précédant la sanction a été mouvementée. Le 7 novembre, Frédéric diffe notre tract « Techniciens polyvalents chez Gaumont Pathé : notre colère n’est pas du cinéma » à l’entrée d’une réunion entre DRH et projectionnistes. Le 9, il adresse une lettre à Mme Erenfrid, à la demande des salariés du Gaumont Parnasse (l’entreprise est composée de deux établissements, Frédéric est DP de l’autre établissement). Ces salariés demandent à ce que soient organisées des élections des délégués du personnel, collège salariés, à la suite de la démission des titulaires et suppléants. La direction se contente de la représentation dans le collège cadres, où les salariés sont représentés par… le directeur de l’établissement Gaumont Parnasse !

Le 14 novembre, nouvelle distribution de tracts aux spectateurs, à l’occasion de la manifestation contre l’austérité. Le lendemain, après une nouvelle diffe, Frédéric interpelle directement les « gros bonnets » de Gaumont Pathé, lors d’une nouvelle réunion, en présence de nombreux projectionnistes.

La convocation à l’entretien « en vue d’une sanction pouvant aller jusqu’au licenciement » vient ainsi dans la continuité du « coup du parapluie » !

La CNT a adressé un courrier à Mme Erenfrid, la mettant en garde : nous ne tolérerons d’aucune manière que nos adhérents, a fortiori mandatés par les salariés, soient victimes de pressions, d’intimidations, voire de harcèlement dans l’entreprise. Nous lui demandons instamment que ces pratiques cessent dans les cinémas Gaumont Montparnasse. L’agressivité, l’agression, c’est bien celle pratiquée par la direction sur les salariés. Gaumont Pathé, la casse de nos métiers ne passera pas !

Christophe, CNT Culture Spectacle RP

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