19 décembre 1946 : insurrection générale contre le colonisateur français et début de la guerre d’Indochine

mercredi 19 décembre 2018

Au cours de l’année 1946, les négociations entre la France et le Viêt Nam du Nord sont rompues, malmenées notamment par les manœuvres du haut-commissaire pour l’Indochine (l’amiral d’Argenlieu).

Le 19 décembre 1946, le Parti communiste vietnamien de Hô Chi Minh lance une insurrection générale contre le colonisateur français à Hanoï et dans tout le Tonkin. C’est le début de la première guerre d’Indochine... et de trois décennies de conflits quasi-ininterrompus qui vont mettre le Viêt Nam et les autres pays de la région à feu et à sang.

Il faut pourtant remonter quelques années en arrière pour trouver les causes de cette guerre. La Seconde guerre mondiale et la défaite de la France face à l’Allemagne nazie amène à l’occupation de ses colonies d’Indochine par le Japon. Au moment même où les autres puissances coloniales abandonnent leurs colonies d’Asie (Indes et Birmanie pour le Royaume-Uni, Indonésie pour les Pays-Bas), le général de Gaulle a à cœur à la Libération de réoccuper l’Indochine. Le 24 mars 1945, alors qu’il s’apprête à prendre le pouvoir en France, le général de Gaulle déclare son intention de restaurer l’autorité de la France en Indochine pour l’honneur du drapeau. Cette déclaration intervient 15 jours après l’humiliant "coup de force du 9 mars" par lequel les Japonais s’emparent des leviers de commande en Indochine et ont capturé, voire massacré, les Français présents sur place.

Le chef de la France libre veut prendre de court ses alliés anglo-saxons qui lorgnent sur l’Indochine comme le montrera leur décision, à Potsdam, d’en confier l’administration aux Chinois et aux Britanniques, à l’exclusion des Français. De Gaulle projette d’établir une fédération de colonies et de protectorats qui comprendrait les trois provinces du Viêt Nam (les trois Ky : Tonkin, Annam et Cochinchine) ainsi que le Cambodge et le Laos. Le 14 août 1945, il nomme l’amiral Thierry d’Argenlieu gouverneur général de l’Indochine ; farouche partisan de la colonisation, l’homme a aussi la réputation d’être rigide.

Les événements se précipitent. Le 2 septembre 1945, sitôt après la capitulation du Japon, Hô Chi Minh, principal dirigeant du Viêt Minh (Ligue pour l’indépendance du Viêt Nam ou Front pour l’indépendance du Viêt Nam, créé par le Parti communiste vietnamien et dirigé par les communistes), proclame unilatéralement la République démocratique du Viêt Nam et exige la souveraineté sur la totalité du Viêt Nam.

Dans le même temps, un corps expéditionnaire français débarque à Saïgon sous le commandement du général Leclerc. Celui-ci serait partisan de négocier avec le Viêt Minh mais pour son supérieur hiérarchique, l’amiral d’Argenlieu, il n’en est pas question. Fonctionnaires et militaires français se réinstallent sans trop de difficultés en Cochinchine, où le Viêt Minh est quasiment absent. Leclerc engage non sans succès la reconquête du Nord.

En France, le général de Gaulle quitte le pouvoir en janvier 1946. Le nouveau gouvernement comprend l’inanité d’un maintien de la France en Indochine. Il prépare un accord avec les Vietnamiens en vue de reconnaître leur indépendance, suivant l’exemple des Britanniques qui s’apprêtent à quitter leur colonie des Indes. Paris bénéficie d’une circonstance favorable : Hô Chi Minh, à Hanoï, craint une mainmise de ses voisins chinois et se montre disposé à composer avec les Français. C’est ainsi que le négociateur Jean Sainteny et Hô Chi Minh signent les accords du 6 mars 1946, dits accords de Hanoï. Ils reconnaissent un État libre du Viêt Nam au sein de l’Union française - Union qui n’existe pas encore.

En septembre 1946, une conférence se réunit à Fontainebleau, en présence d’Hô Chi Minh lui-même, en vue de préciser les contours de l’indépendance de l’Indochine. Mais la conférence se prolonge indéfiniment, les protagonistes jouant la montre. Un incident dans le port de Haïphong entre Vietnamiens et Français qui dégénère en fusillade et fait 24 morts - parmi lesquels un commandant français, est aussitôt exploité par les partisans d’une reconquête de l’ancienne colonie, au premier rang desquels figure l’amiral d’Argenlieu. Avec le soutien du ministre des Affaires étrangères Georges Bidault, l’amiral décide de rompre l’unité du Viêt Nam en créant une Cochinchine indépendante affidée à la France, en contradiction avec les accords du 6 mars.

Pour imposer leur solution au Viêt Minh et rétablir leur autorité sur au moins une partie de l’Indochine, les militaires décident de recourir à la vieille "diplomatie de la canonnière" héritée du siècle précédent. Le 23 novembre 1946, à l’instigation de l’amiral d’Argenlieu, l’armée française bombarde le port de Haïphong, attaque qui fait plusieurs milliers de morts L’événement passe inaperçu depuis la métropole et notamment du chef du gouvernement, le socialiste Léon Blum, qui n’en perçoit pas la gravité. Sur place, il n’en va pas de même. L’agression française lève les dernières hésitations de Hô Chi Minh et du Viêt Minh.

Le 19 décembre 1946, le Viêt Minh lance une offensive générale contre les Français. La centrale électrique de Hanoï est détruite, les rues barrées, les magasins et les maisons d’Européens attaqués... On compte au moins 400 victimes parmi les colons.

Le lendemain, après le massacre, l’"oncle Hô", surnom affectueux que donnent les communistes à leur chef, publie une déclaration sans ambiguïté :

"Luttez par tous les moyens dont vous disposez. Luttez avec vos armes, vos pioches, vos pelles, vos bâtons. Sauvez l’indépendance et l’intégrité territoriale de la patrie. Vive le Vietnam indépendant et indivisible. Vive la démocratie"

Hô Chi Minh entre aussitôt dans la clandestinité et son général Vô Nguyên Giap forge une armée de 60 000 hommes pour lutter pour l’indépendance du pays et chasser l’armée française.

Pour l’essentiel, l’opinion publique française était largement indifférente à cette guerre lointaine, menée par des professionnels dans des contrées éloignées. Aucun parti politique français n’en fait son cheval de bataille, pas même le Parti communiste français, seule une partie de ce parti et de la CGT, ont parfois recours à des actions violentes (destruction de matériel de guerre à destination de l’Indochine et refus de chargement de la part des dockers) ou à des actions de propagande, comme Henri Martin dont le procès mobilisera bien plus que la lutte contre la guerre.

Les combattants du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO) ne sont pas des conscrits mais des militaires de métier, des volontaires des colonies d’Afrique et d’Asie et des soldats de la Légion étrangère, y compris de jeunes Allemands, orphelins de la Wehrmacht, à l’égard desquels l’opinion publique française se sent peu d’affinités. Rien de tel du côté vietnamien : les communistes bénéficient du soutien de la population et s’assurent la maîtrise de la plus grande partie du Tonkin.

La France tente de restaurer un semblant de protectorat ou d’"État associé à l’Union française" en installant à sa tête l’ancien empereur de l’Annam, Bao-Daï. Leurs calculs sont mis à mal par la victoire des communistes à Pékin, le 1er octobre 1949. Le nouveau maître de la Chine, Mao Tsé-toung, ne va plus dès lors ménager son soutien logistique à Hô Chi Minh. En contrepartie, les diplomates américains, initialement favorables à Hô Chi Minh, lâchent le Nord-Viêt Nam lorsque les États-Unis sont amenés à repousser une attaque communiste en Corée, en juin 1950. Ils décident dès lors de soutenir massivement l’effort de guerre de la France.

Devant la difficulté de tenir les confins sino-indochinois, l’armée française décide de les évacuer. L’opération se solde à Cao-Bang, en octobre 1950, par de lourdes pertes (7 000 victimes sur un effectif de 8 000 soldats). En décembre 1950, le prestigieux général Jean de Lattre de Tassigny redresse la situation du point de vue français. Mais le "roi Jean" s’éteint à Paris le 11 janvier 1952. Son successeur intérimaire, le général Raoul Salan, futur putschiste d’Alger, poursuit avec un certain succès et malgré des moyens mesurés le travail de "pacification". Il installe dans les montagnes, au cœur des zones ennemies, des camps retranchés sur lesquels viennent se briser les offensives du général Giap. Il remporte ainsi un franc succès à Na Sam en décembre 1952 puis dans la plaine des Jarres.

Le 8 mai 1953, les aléas de la politique parisienne portent le général Henri Navarre à la tête du corps expéditionnaire, en remplacement de Salan. Le nouveau commandant en chef dispose de 250 000 hommes (près de 450 000 avec les troupes indochinoises). À Paris, les responsables politiques estiment que la guerre, officiellement qualifiée d’"opérations de pacification", n’a que trop traîné et qu’il est temps pour la France d’y mettre un terme, en se retirant du Viêt Nam, si possible "avec les honneurs".

Navarre promet une grande offensive avec l’opération Castor, qui consiste à occuper l’ancienne piste d’aviation japonaise de Diên Biên Phu pour verrouiller le passage au Laos du Viêt Minh, opération militaire qui avait pour but politique de permettre à la France de négocier à Genève la fin de la guerre en position de force. La bataille de Diên Biên Phu est perdue en 57 jours face à l’armée nord-vietnamienne dirigée par le commandant Vo Nguyen Giap. Les combats continuent avec intensité pendant trois mois.

Le nouveau gouvernement franaçis, dirigé par Mendès France, promet alors de conclure les accords de Genève au plus tard au mois de juillet 1954, ce qui advient le 22 juillet 1954. Les accords de Genève du 24 juillet 1954 reconnaissent l’indépendance du Laos, du Cambodge et le partage temporaire du Viêt Nam en deux zones de regroupement militaire (l’Armée populaire vietnamienne au nord du 17e parallèle, et le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient au sud de cette zone de démarcation militaire). La souveraineté de la République démocratique du Viêt Nam était reconnue par ces accords au nord du 17e parallèle, celle de l’État du Viêt Nam sous administration franco-vietnamienne au sud de ce parallèle, et la réunification entre les deux zones était envisagée pour 1956, après référendum.

Les élections truquées de 1956 amènent à la reprise des combats du Viêt Minh contre le gouvernement fantoche du Sud Viêt Nam soutenu par les États-Unis. C’est le début de la Deuxième Guerre d’Indochine de réunification, plus communément appelée guerre du Viêt Nam, qui durera jusque 1975.



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