13 décembre 1924 : mort de Samuel Gompers, syndicaliste américain

jeudi 13 décembre 2018

Né à Londres en 1850, de parents d’origine hollandaise qui émigrent en 1863 à New York, Samuel Gompers devient ouvrier cigarier. C’est en travaillant dans les petites entreprises de fabrication de cigares de la région new-yorkaise qu’il connaît ses premières expériences d’action syndicale. Gompers adhère en 1864 au syndicat des cigariers (Cigarmaker’s Union), mais celui-ci s’effondre pratiquement en 1873 quand commence une grave période de dépression économique. En 1877, les cigariers se lancent dans une longue grève, au terme de laquelle ils connaissent une sévère défaite. Pour Gompers, cet échec démontre l’insuffisance des syndicats existants, peu structurés, aux faibles moyens, fonctionnant essentiellement comme lieux de discussion sur les mérites comparés des doctrines coopérative, anarchiste ou socialiste. Gompers et Strasser, un autre dirigeant syndicaliste américain, réorganisent le syndicat des cigariers, d’abord localement, puis à l’échelle nationale. L’organisation de ce syndicat est rapidement copiée dans d’autres branches professionnelles et, en 1881, est créée la Fédération des syndicats des États-Unis d’Amérique et du Canada (Federation of Organized Trades and Labors Unions of the United States of America and Canada), dont Gompers préside le comité constitutif.

En 1886, la fédération devient l’A.F.L. (Fédération américaine du travail — American Federation of Labor). Gompers en devient le président ; il le restera jusqu’à sa mort, avec une interruption d’un an, en 1894-1895, pendant une nouvelle période de crise économique. Dans ses principes d’organisation, l’A.F.L. rompait avec la tradition syndicale américaine et même européenne. Un seul syndicat par métier pouvait s’y affilier, cela pour éliminer le risque de concurrence entre travailleurs, dangereux en cas de grève. La représentation à la tête de l’A.F.L. se faisait par métier et non par région, et proportionnellement au nombre d’adhérent·es.

Samuel Gompers est à l’origine d’une doctrine syndicale, le "gomperisme", selon laquelle le rôle des syndicats consiste à occuper l’espace et à exercer de l’influence dans les structures politiques traditionnelles sans jamais s’y impliquer directement. De son côté, l’État doit se garder d’intervenir dans les conflits ouvriers et ne pas s’immiscer dans la relation syndicat-patronat. Le gomperisme vise plus à s’intégrer au monde du capitalisme et à en tirer le plus d’avantages possibles qu’à le combattre ; cette doctrine voit le syndicalisme comme un vecteur de l’amélioration économique du niveau de vie des travailleurs et de leur famille. Les syndicats doivent se concevoir comme des agents économiques au même titre que les industries et les corporations. C’est grâce à la négociation et à l’expression d’un rapport de force, notamment en s’adonnant à la grève ou en détenant un monopole de la main-d’œuvre, que les syndicats pourront négocier de bonnes conditions pour leurs membres. Cette doctrine continue aujourd’hui à influencer les syndicats d’affaires et l’AFL-CIO, et s’oppose farouchement au syndicalisme révolutionnaire dont nous nous revendiquons au SUB TP BAM RP - CNT-f.

Le "gomperisme" se caractérise par une approche conservatrice (réformiste dirions nous aujourd’hui pour le contexte français) qui veut améliorer la condition ouvrière au sein du système capitaliste et Gompers combattra farouchement les Industrial Workers of the World. Emma Goldman, à qui nous laissons les derniers mots, le relate dans l’extrait ci-dessous, paru dans le journal Road to freedom en mars 1925, après la mort du dirigeant syndical :

Gompers était loin d’être un Lénine, mais à sa petite échelle, son dirigisme a causé beaucoup de torts aux ouvriers américains. Il suffit d’examiner la nature de la American Federation of Labor, sur laquelle Mr. Gompers a régné tant d’années, pour voir les résultats néfastes du dirigisme. On ne peut pas nier que le défunt président a obtenu quelques pouvoirs et améliorations matérielles pour l’organisation mais, dans le même temps, il a empêché la croissance et l’évolution de ses membres vers un but et un objectif plus élevés. Durant toutes ses années d’existence, la A. F. L. n’a pas été au-delà de ses intérêts professionnels. Elle n’a pas non plus compris l’abîme qui séparait le monde ouvrier de ses maîtres, un abîme qui ne peut jamais être comblé par la lutte pour des seuls gains matériels immédiats. Cela ne signifie pas, cependant, que je suis opposée au combat que mène le mouvement ouvrier pour de meilleurs conditions de vie et de de travail. Mais je tiens à souligner que, sans un but ultime de complète émancipation sociale et industrielle, le monde ouvrier n’obtiendra rien de plus que ce qui est dans les intérêts de la classe privilégiée et restera donc dépendante de cette classe.

Samuel Gompers n’était pas idiot, il connaissait les causes qui fondent les luttes sociales, mais il s’en est résolument détourné, Il s’est contenté de créer une aristocratie du travail, un trust syndical pour ainsi dire, indifférent aux besoins des autres travailleurs extérieurs à l’organisation. Mais, avant tout, Gompers n’avait aucune idée sociale émancipatrice. Il en résulte que après quarante ans de dirigisme de Gompers , la A. F. L. est restée dans l’immobilisme, sans sentir ni comprendre les facteurs de changement qui l’entouraient.

Les ouvriers qui ont développé une conscience prolétarienne et un esprit combatif ne sont pas à la A. F. L. Ils sont chez les Industrial Workers of the World. L’opposant le plus acharné à cette bande héroïque de prolétaires américains était Samuel Gompers. Alors, Mr. Gompers était intrinsèquement réactionnaire. Cette tendance s’est affirmée à plus d’une occasion dans sa carrière. (...)

Bon, Samuel Gompers est mort. Il faut espérer que son âme ne marchera pas dans les rangs de la A. F. L. Les conditions aux États-Unis tracent de plus en plus une ligne rigide entre classes. Il devient de plus en plus impératif pour les ouvriers de se préparer aux changements fondamentaux qui sont devant eux. Ils devront acquérir la connaissance et la volonté ainsi que la capacité à reconstruire la société dans des directions sociales et économiques qui éviteront la répétition de la débâcle tragique de la révolution russe. Partout les masses devront prendre conscience que le dirigisme, d’un homme ou d’un groupe politique, conduit inévitablement au désastre.



Nous suivre sur Facebook Nous suivre sur Twitter Nous suivre sur RSS Faire un don

<<

2018

>>

<<

Octobre

>>

Aujourd’hui

MaMeJeVeSaDiLu
      1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031     
Aucun évènement à venir d’ici la fin du mois

Annonces