Commémoration critique de 14-18 : Le carnet « B »

« LA PROPAGANDE PAR L’ACTION : Ou comment saboter la mobilisation ? »
mardi 7 octobre 2014
par  SUB-TP-BAM RP

Après avoir abordé précédemment : « La propagande par le verbe », et vu de quelle manière : anarchistes socialistes et syndicalistes avaient lutté contre la loi des 3 ans, et le militarisme en général, nous aborderons leur attitude face au conflit à venir et le parcours de certains durant la guerre.

A cette fin, il est impossible de faire l’impasse sur la menace personnelle qui pesait sur certains d’entre eux du fait de leur possible inscription au mystérieux Carnet B.

LE CARNET « B »

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Liste des antimilitaristes inscrits au carnet B résidant dans la circonscription du commissariat spécial de police de Lens le 25 juillet 1914.

  1. Bacqueville, Émile-Léon, né le 15 juillet 1882 à Arras, terrassier, domicilié à Sallaumines (rue de Douai), inscrit à Arras.
  2. Beudot, Émile, né le 30 juin 1880 à Harnes, mineur, domicilié à Harnes.
  3. Broutchoux, Benoît, né le 7 novembre 1879 à Essertenne (Saône-et-Loire), secrétaire de l’Union des syndicats ouvriers du Pas-de-Calais, domicilié à Lens.
  4. Coquidé, Édouard, né le 20 novembre 1879 à Arras, mineur, domicilié à Lens (88, rue de Lille), inscrit à Arras.
  5. Corroenne, Edmond, né le 22 juillet 1881 à Liévin, mineur, domicilié à Hénin-Liétard (cité Armand-Voisin n° 30).
  6. Dupuy, Henri, né le 26 avril 1876 à Béthune, mineur, domicilié à Avion, rue Voltaire.
  7. Falempin, Georges, né le 13 août 1875 à Gaudiempré (Pas-de-Calais), marchand ambulant, domicilié à Fouquières-lès-Lens.
  8. Godefroy, Henri-Joseph, né le 22 mars 1881 à Arras, terrassier, domicilié à Lens (15, rue Basse), inscrit à Arras.
  9. Lacour (dit Delacour), Pierre-François, né le 23 décembre 1878 à Meurchin (Pas-de-Calais), ancien ouvrier mineur (marchand de chiffons), domicilié à Fouquières-lès-Lens.
  10. Lebrun, Jules, né le 6 mai 1879 à Guinguamp (Côtes-du-Nord), mineur, domicilié à Lens.
  11. Lefebvre Émile, né le 15 janvier 1873 à Vermelles (Pas-de-Calais), mineur, domicilié à Fouquières-lès-Lens (cité du n° 7-240).
  12. Locqueueux, Jean-Baptiste, né le 11 mai 1875 à Onnaing (Nord), mineur, domicilié à Fouquières-lès-Lens (au Vert Tilleul).
  13. Simon (dit Ricq), Pierre, né le 6 avril 1868 à Dorignies (Nord), délégué mineur fosse n° 3 des mines de Courrières, domicilié à Méricourt-Village.

Le 1er août 1914, en France, l’ensemble du mouvement ouvrier, militants politiques et syndicalistes, adhère à l’Union sacrée pour défendre le territoire contre l’Allemagne. Ce ralliement entraîne l’annulation des mesures de répression prévues par l’Etat contre ceux, parmi les militants ouvriers, identifiés comme dangereux en cas de mobilisation, et fichés dans chaque département au carnet B.

Par l’arrêté préfectoral du 14 février 1914, sont en effet considérés comme dangereux : « tous les individus dont l’attitude et les agissements sont de nature à permettre de les considérer comme susceptibles d’entraver le bon fonctionnement de la mobilisation par le sabotage ou la destruction du matériel de la télégraphie, des chemins de fer […] ou de fomenter des désordres au cours de la période de la mobilisation. »

Créé en 1886 par le général Boulanger et géré par les préfectures et les gendarmeries, le carnet B était à l’origine destiné à recenser les individus soupçonnés d’espionnage, mais, en 1914, sur environ 2 500 noms inscrits, 1 771 le sont pour une autre raison. Ce sont avant tout les anarchistes, les syndicalistes et les antimilitaristes que l’on répertorie.

Une inscription au carnet B signifiait que l’individu pouvait être mis en état d’arrestation sur une simple décision du préfet qui devait juste remplir un formulaire blanc, préparé à l’avance, et joint au dossier.

Il faudra attendre le 18 juillet 1947 pour que le Carnet B soit définitivement abrogé.

Aucune arrestation … sauf

Dans le bassin minier du Pas-de-Calais où les syndicalistes révolutionnaires font l’objet d’une surveillance toute particulière. Le 2 août 1914, on compte seize inscrits au carnet B, dont la plupart sont des mineurs ou d’anciens mineurs, tous militants de l’ex-Fédération syndicale des mineurs du Pas-de-Calais (créée en 1902 et fusionnée en 1910 avec le Syndicat des mineurs) ou de groupes assimilés.

Benoît Broutchoux, le secrétaire de l’union départementale CGT du Pas-de-Calais, avait conduit le mouvement de grève enclenché après la catastrophe de Courrières. L’Action syndicale, journal qu’il anime, se déclare : "anticléricale, antimilitaire, anticapitaliste et antifumiste".

Le 2 août 1914, il signe un article intitulé "Contre la guerre", où malgré l’attitude confédérale, il invite les syndicats à faire de l’agitation contre la guerre et à organiser des rassemblements de protestation.

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Tribune minière. Fédération nationale des travailleurs du sous-sol et parties similaires. Circulaire aux syndicats fédérés. Contre la guerre.

Le bureau fédéral rappelle à tous les syndicats fédérés, les décisions prises au congrès de Denain en 1907 et renouvelés depuis, dans tous les congrès nationaux, en dernier lieu, au congrès de Lens le 28 janvier 1914. Camarade secrétaire,

En présence des événements graves qui se déroulent en ce moment et qui tendent à compromettre la paix du monde, il vous appartient de prendre toutes mesures nécessaires afin que les décisions de nos congrès nationaux soient rigoureusement appliquées le cas échéant.

Ces décisions devenant exécutoires dans chaque milieu sans aucun avis spécial, il vous appartient de les revoir dans la brochure du dernier congrès de Lens et vous mettre en mesure de les appliquer si besoin est. Nous vous invitons donc dès maintenant à faire le nécessaire à protester énergiquement contre les forces chauvines, manifester dans les meetings votre désir de la paix et vous préparer à conserver cette paix si utile par tous les moyens en votre pouvoir. Salutations syndicalistes, Le bureau fédéral.

Union départementale des syndicats ouvriers du Pas-de-Calais. Circulaire aux syndicats. Contre la guerre. Camarade secrétaire, De nouveau la paix semble menacée par la querelle austro-serbe. Nous vous rappelons un extrait de la résolution votée par la conférence des bourses et fédérations le 1er octobre 1911 : Les décisions des congrès confédéraux sur l’attitude de la classe ouvrière en cas de guerre deviennent exécutives à partir du moment où la guerre est déclarée. Le cas échéant, la déclaration de guerre doit être, pour chaque travailleur, le mot d’ordre pour la cessation immédiate du travail.

À toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent, sans délai, répondre par la grève générale révolutionnaire. Nous vous invitons donc dès maintenant à faire de l’agitation contre les bruits de guerre. Ne perdez pas de temps. Organisez de suite des meetings de protestation sur le sujet suivant : nous ne voulons pas la guerre. Salutations syndicalistes, Benoît Broutchoux.

Si le jour de la mobilisation, le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy, rassuré par l’attitude collaborationniste des syndicats, envoie un télégramme à tous les préfets, leur demandant de ne pas appliquer le carnet B, celui du Nord et le Pas-de-Calais a déjà procédé à des arrestations.

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Louis Malvy - arbitre de la faim française

Broutchoux, incarcéré à la prison de Béthune pour "association de malfaiteurs", ne sera relâché que le 2 octobre, pour être incorporé aussitôt au 59e territorial et envoyé sur le front d’Alsace.

Nature du télégramme et destination : Béthune. Origine : Lens. Numéro : 908. Nombre de mots : 813. Heure de dépôt : 12 h 25.

Commissaire spécial à Intérieur, sûreté générale de Paris, préfet Arras, sous-préfet Béthune.

Bureau fédération socialiste Pas-de-Calais s’est réuni ce matin à mairie Lens. Il a été décidé qu’il se réunirait à nouveau demain à 3 heures soir au même lieu. Dès à présent 9769 (manifestation) 9934 (contre) 9457 (guerre) ont été décidées. Elles auront 1766 (lieu) à 88229 (Lens) demain à 17 heures, après demain à 16169 Carvin et à 11209 (Hénin-Liétard) également 17 heures. Ces 9769 (manifestations) auxquelles prendront part 6546 (élus) 5298 (socialistes) 6271 (militants) 5298 (socialistes) et 1503 (syndicalistes). Seront suivies de 3370 (meeting).

Et quelques problèmes, ailleurs, pour d’autres inscrits

Le 5 août 1914, lors du défilé de départ du 262e régiment de Lorient, le quotidien local relate :

« Tout à coup, au moment où toutes les têtes étant découvertes devant le drapeau qui allait tourner l’angle de la rue du Cimetière, régnait un silence relatif, un cri surgit de la foule : « A bas la guerre ! » La stupéfaction est telle que personne ne bouge, quand à nouveau, la même voix s’élève, plus aiguë encore : « Vive l’Allemagne ! » Cette fois on n’a pas rêvé : Un homme est là, face au drapeau, la tête couverte (lui seul), gesticulant de façon provocatrice. [1] »

L’homme malmené par la foule, le visage ensanglanté, est arrêté par des gendarmes et encadré d’une foule haineuse est conduit au poste de police. Il s’avère alors que Jean-Michel Ihuel est depuis 1911, inscrit sur la liste du Carnet B.

Ouvrier charpentier à l’arsenal de Lorient, âgé de 33 ans, libertaire et syndiqué il est l’ami avec le secrétaire de la bourse du travail, Yves Trévennec. Poursuivi en 1907 pour colportage de chansons révolutionnaires, il est au moment des faits, correspondant du journal l’Émancipateur de Toulon et collaborateur du Prolétaire du Morbihan [2], l’organe de la bourse du travail de Lorient.

Le Nouvelliste du Morbihan imprime le 7 août : c’est un « Sans patrie » qui pour cette raison, mérite la prison. Cependant son procès devant le Conseil de Guerre maritime va donner lieu à plusieurs audiences contradictoires. En effet, l’accusé conteste avoir tenu des propos antimilitaristes, et les témoins ne sont plus sûrs de les avoir entendu.

Lors de la première audience, les témoins à charge qui affirment que le militant a effectivement crier « Vive l’Allemagne » sont peu nombreux ; d’autres témoins qui étaient juste à côté de l’accusé affirment n’avoir rien entendu ! Les gendarmes et les policiers n’ont eux non plus rien entendu alors qu’ils étaient proches de la scène. La seule chose dont on soit sûr est que l’accusé n’a pas ôté son chapeau comme le reste de la foule en signe de respect pour le drapeau.

Il l’explique par le fait qu’il était concentré pour essayer de trouver un cousin qu’il pensait être mobilisé au 262e régiment qui défilait. Le conseil de guerre réuni le 19 août ajourne sa décision en demandant un complément d’enquête, laissant l’accusé en liberté provisoire.

Au même moment, d’autres affaires similaires ont lieu : ainsi à Brest, un ouvrier accusé d’avoir lui aussi crié des slogans pacifistes est jugé le 4 septembre 1914 et est condamné à un mois de prison. Le procès n’a duré que quelques minutes et le prévenu n’a pas contesté ce qu’on lui reprochait.

Le 7 octobre 1907, il est défendu par un avocat de Paris, Maurice Juncker : membre de la SFIO, défenseur régulier, comme l’avocat Pierre Laval, de syndicalistes, et directeur de la revue Le Droit ouvrier. C’est, on peut le penser, une action engagée par la Confédération, à la demande d’Yves Trévennec. Léon Jouhaux, saura, lors des débats syndicaux houleux de l’après guerre se constituer des majorités de congrès en rappelant ces quelques « services » à ceux qu’on aurait pu croire hostiles au réformisme.

Le jour de l’audience, il n’y a plus de témoin qui a entendu directement l’accusé crier des slogans pacifistes et l’interrogatoire montre la difficulté qu’il y a à établir la vérité :

« M.Yves Trévennec, secrétaire général de la Bourse du travail, connaît intimement le prévenu. Celui-ci lui a exprimé, bien avant l’incident son indignation contre les Allemands, qui avaient violé la neutralité de la Belgique. Il estime qu’il y a eu machination pour perdre Ihuel. D’ailleurs, à la Bourse du Travail, en raison des agissements des ennemis, tous les camarades se sont montrés patriotes et ont même créé une caisse de secours pour les blessés ou leurs familles. » [3]

Ihuel est cependant condamné à 45 jours de prison, et sur le conseil de son avocat se pourvoie en cassation contre le jugement.

La dernière audience a lieu le 5 novembre 1914 : mais l’ouvrier n’ayant pas d’avocat, le conseil de guerre désigne comme défenseur le gendarme qui était chargé du service d’ordre dans la salle !

Jean-Michel Ihuel est condamné cette fois-ci à 30 jours de prison.


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NOTICE INDIVIDUELLE DE BENOIT BROUTCHOUX - Établie le 26 juin 1900 par la Préfecture de Saône et Loire
Plus de renseignement sur le site http://benoitbroutchoux.wordpress.com/

[1Le Nouvelliste du Morbihan, 7 août 1914.

[2Ce journal est consultable en ligne sur le site des Archives départementales du Morbihan.

[3Le Nouvelliste du Morbihan, 7 octobre 1914.


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