Commémoration critique de 14-18 : Le cinéma du peuple

Coopérative (octobre 1913 - août 1914)
lundi 22 septembre 2014
par  SUB-TP-BAM RP

La journée de « commémoration critique » (programme ici) débutera par la question de la propagande par l’image.

Les militants, syndicalistes et anarchistes, qui luttaient farouchement contre le militarisme s’intéressèrent précocement aux vecteurs de communication de masse que furent les journaux à grand tirage d’abord, et le cinéma naissant.

Nous avons donc le plaisir de vous convier, dès 13H00, à la projection exceptionnelle d’un film produit par « le cinéma du Peuple », dans les conditions de l’époque et les commentaires d’un bonimenteur syndical, puis de rencontrer pour débattre ensuite Nina Almberg, documentariste vidéo et son et auteure avec Tangui Perron d’un travail de recherche sur Gustave Cauvin et le Cinéma du Peuple.

« Mon ami Gustave Cauvin était le conférencier officiel et moi son aide bénévole pour la préparation matérielle de ses conférences avec cinéma. Mon rôle consistait à amener depuis la gare des trains de banlieue la plus proche de la salle, le matériel qui consistait, outre l’appareil de projection, en une grosse bouteille de gaz acétylène pour la projection des films, car l’éclairage électrique n’avait pas encore remplacé le gaz de ville, puis à la cadence de mes bras, je tournais la manivelle pour le déroulement des bandes, pendant que Cauvin parlait. Nous avons fait ainsi presque le tour de Paris, et plus tard de Lyon. »

Henri Poulaille : « Mon ami Calandri », Paris, Spartacus,1970,

Alors qu’en 1913, Paris possède déjà près de 200 salles de cinéma et un million de spectateurs par an, un groupe de syndicalistes et d’anarchistes, étrangers à l’industrie cinématographi­que, créent, devant notaire, le 28 octobre 1913, la société coopérative anonyme à capital et personnel variables : « Le Cinéma du Peuple ». Dans ses statuts, il est précisé : » La société s’efforcera d’élever l’intellectualité du peuple ».

Son programme d’action est publié avant même la créa­tion officielle de la société, dans le Libertaire daté du 13 sep­tembre 1913 : « Notre but est de faire nous-mêmes nos films, de chercher dans l’histoire, dans la vie de chaque jour, dans les drames du travail, des sujets scé­niques qui compenseront heureusement les films orduriers servis chaque soir au public ouvrier (…). De toutes nos forces nous combattrons l’alcool, comme nous combattrons la guerre, le chauvinisme stupide, la morale bourgeoise et inep­te. »

Gustave Cauvin (1886-1951) en sera l’infatigable propagandiste en organisant des projections dans les Bourses du travail et les Maisons du peuple, à travers la France.

Si le cinéma du Peuple projette des films disponibles sur le marché son objectif demeure bien d’en produire. Le 18 janvier 1914, il présente donc, à la salle des sociétés savantes, à Paris, son premier film, « Les Misères de l’aiguille », interprété par Musidora et réalisé par Ar­mand Guerra. Lucien Descaves l’introduit par une conférence sur le Cinéma du Peuple, et de Margue­rite Greyval, actrice du Théâtre Antoine, déclame des poèmes. Si, d’après les contemporains, la projection est quelque peu gâchée par le manque de luminosité de l’appareil, les commentaires égrenés tout au long du film par Charles Marck, de la CGT, sont appréciés.

Le 18 mars 1914, le Cinéma du Peuple récidive en projetant en avant-première : « Victime des exploi­teurs », « le Vieux Docker » et enfin « La Commune ».

L’activité débordante de cette coopérative ne cessa qu’avec le premier conflit mondial qui interrompit bien des projets. Voici l’un d’eux, publié en mars 1914 dans La Bataille syndicaliste : « Le Cinéma du peuple prendrait un film de la confection de La Bataille syndicaliste, d’un bout de sa confection à l’autre : administration, rédaction, imprimerie, etc. Ainsi combien de gens qui ignorent tout de la confection d’un quotidien seraient intéressés et aussi combien La Bataille syndicaliste, elle-même tirerait avantage de cette propagande moderne le cinéma !. Pour tourner un film ainsi, ça coûte et l’on sait que si le Cinéma du peuple n’est pas riche, La Bataille syndicaliste ne l’est pas davantage. Cependant l’idée est retenue et nous allons nous mettre d’accord et à l’œuvre pour réaliser cette intéressante proposition. »


LA PRESSE EN PARLE
« Le Libertaire » - 30 mai 1914

Une Œuvre qu’il faut soutenir

« Il y a quelques mois, lorsque le Cinéma du peuple annonçait sa naissance au public, il n’y eut qu’un cri : "Encore une œuvre mort-née !".

Les militants sont, en effet, blasés sur ces tentatives qui avortent piteusement. Pourquoi, en effet, seconder une tentative que l’on sait vouée à l’échec ? Voici pourtant un effort qui semble donner un démenti aux pronostics des mauvais augures.

Le Cinéma du peuple, fondé il y a quelque huit mois, vit encore ! Mieux, il veut se développer ! Mis au monde le 28 octobre 1913, avec un capital de 1 000 F ; l’assemblée générale du 17 mai 1914 vient de porter le capital social à 30 000 francs en créant 600 parts sociales de 50 F chacune. Savez-vous ce que le Cinéma du peuple a fait avec ce début modeste et des ressources insignifiantes ?

Voici d’abord « Les Misères de l’aiguille », un drame émouvant où une femme est aux prises avec les difficultés de la vie, et qui n’est sauvée que grâce à l’action solidaire des travailleurs. Puis « La Commune, du 18 au 28 mars 1871 », film qui fut donné avec le succès que l’on sait au palais des Fêtes, à la fin du mois de mars de cette année. Enfin, « Le Vieux docker » et « Victime des exploiteurs », deux drames très poignants où l’on voit défiler sur l’écran une page douloureuse de la vie de deux travailleurs.

Le Cinéma du peuple a cinématopraphié les obsèques de Pressencé. Pas un cinéma bourgeois n’a envoyé un opérateur "tourner" les funérailles d’un grand socialiste et d’un honnête homme. Depuis sa fondation, le Cinéma du peuple a édité 4 895 mètres de positis [3 h 30). Il a des correspondants en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Italie, en Amérique du Nord et à La Havane. C’est une œuvre qui tend à devenir internationale.

Des scénarios sont prêts à être tournés. Francisco Ferrer ! ce titre fera revivre la belle vie de Ferrer et la sombre tragédie de Montjuich. Le fondateur de l’École moderne de Barcelone sera glorifié par l’écran, pour que les générations se souviennent du fusillé de l’intolérance religieuse.

Biribi, c’est l’affaire Aernoult-Rousset qui sera reconstituée, un drame émouvant et véridique projeté sur l’écran, un drame où le peuple du travail vibrera à la vue des tortures infligées à un homme de sa classe [...].

Cela ne se fait pas sans argent — l’assemblée générale, pour sa réunion du 17 mai, a décidé de créer des « bons de prêts » de 5 F, remboursables par voie de tirage à partir de juillet 1915.

Le conseil d’administration qui a reçu le mandat de poursuivre l’édition de ces films, pour les donner au public au début de l’automne, croit que son appel sera entendu. Les bons de prêts vont être incessamment expédiés aux groupements d’avant-garde et à quelques personnalités sympathiques à l’œuvre d’éducation du Cinéma du peuple. Il prie les organisations et les citoyens de faire leur possible pour eux-mêmes ou pour des personnes de leur entourage ces bons de prêts. C’est faire de la bonne propagande que de permettre à un cinéma populaire de continuer sa bonne besogne.

Que l’on aide le Cinéma du peuple à être le contre-poison des cinémas orduriers, qui font partout, dans les villes, comme dans les campagnes, par des films souvent malsains une propagande, d’abrutissement de la classe ouvrière et paysanne.

Le conseil d’administration. »


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Séance du cinéma du peuple à Brest

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BIBLIOGRAPHIE

  • Nina Almberg, Tangui Perron, « « La propagande par le film : les longues marches de Gustave Cauvin » 1895, n°66, 2012, p. 34-49.
  • Guillaume Davranche, Rolf Dupuy, Marianne Enckell, Hugues Lenoir, Anthony Lorrry, Claude Pennetier, Anne Steiner, Les anarchistes. Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, Paris, éditions de l’Atelier, 2014.
  • Compte rendu sténographique, 10e Congrès national de la SFIO, Brest, 23-24-25 mars 1913, p.348.
  • Laurent Mannoni, « 28 octobre 1913 : création de la société "Le Cinéma du Peuple" », n° hors-série de 1895, L’année 1913 en France, 1993.
  • Eric Jarry, "Le cinéma du peuple, 1913-1914", in Le Monde libertaire, n°1251, 27 septembre-3 octobre 2001.
  • Isabelle Marinone, Anarchisme et cinéma, panoramique une histoire du 7e art français virée au noir, sous la direction de Jean A. Gili et Nicole Brenez à l’Université Paris I – Panthéon la Sorbonne en Histoire et Esthétique du cinéma et de l’audiovisuel (Arts du spectacle – UFR 03). Doctorat de l’Université. Soutenance le 14 décembre 2004, Mention Très Honorable avec Félicitations du Jury.
  • Perron Tanguy, « Le contrepoison est entre vos mains, camarades. CGT et cinéma au début du siècle », Le Mouvement social, n°172, juillet-septembre 1995.MARINONE Isabelle, « Le cinéma « Humain » ?... Retour sur une conception du cinéma défendue par Henry Poulaille », in Bassac, 1895 n°43, juin 2004, p. 5 à 14.

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