LES GROUPES MEDVEDKINE : d’A bientôt j’espère à classe de lutte

samedi 6 octobre 2012
par  SUB-TP-BAM RP

JPEG - 35.4 ko A l’occasion dela projection de films des Groupes Medvedkineau cinéma Le Luxy à Ivry-sur-Seine les jeudis 11 et 25 octobre 2012, le ciné-SUB-Version revient sur l’histoire des ouvriers-cinéastes de Besançon et Sochaux, histoire dans laquelle le Syndicat Unifié du Bâtiment s’inscrit modestement par ses activités culturelles d’appropriation des moyens d’expression cinématographiques pour et par la classe ouvrière.


« Je pense que le réalisateur est un incapable... (...) et je pense plutôt, et je le dis crûment aussi, qu’il y a simplement une exploitation des travailleurs de Rhodia par des gens qui, paraît-il, luttent contre le capitalisme » (Un ouvrier de Rhodiacéta s’en prenant à Chris Marker, à propos d’A bientôt, j’espère [1])
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Alexandre Medvedkine est celui qui a créé le cinéma-train, méthode qui consistait à prendre le train, et à filmer la population rencontrée sur le trajet.

« Un train, un homme qui mettait le cinéma "entre les mains du peuple" (comme Medvedkine nous le dirait lui-même plus tard), cela avait de quoi faire rêver un demi cinéaste égaré dans cette jungle où le professionnalisme mondain et le corporatisme se rejoignent pour empêcher le cinéma de tomber entre les mains du peuple. J’ai donc passablement brodé sur le thème du "ciné-train", pour découvrir, en rencontrant Medvedkine, que tout ce que j’avais inventé était encore très au-dessous de la réalité. On se demande quelquefois ce qui a décidé un groupe d’ouvriers français, débutant précisément dans cette difficile entreprise de prendre le cinéma entre leurs mains, à choisir de se baptiser Groupes Medvedkine. Je suis heureux d’apporter pour la première fois une réponse historique à cette importante question. C’est exactement au moment où, racontant le ciné-train à Besançon en 67, l’année des grandes grèves, dans la cuisine de René Berchoud en compagnie de Georges, de Yoyo, de Daniel, de Pol, de Geo et de quelques autres, que j’ai cité Medvedkine : nous emmenions avec nous des cartons déjà tournés, pour insérer dans les films. Et il y en avait un que nous prenions en bobines entières, parce qu’il servait toujours, dans tous les films. Celui qui disait : « CAMARADES, ÇA NE PEUT PLUS DURER ! » » (Chris Marker, « Le ciné-Ours - Revue du Cinéma - Image et Son », n°255, décembre 1971)

La jonction entre le monde de l’usine et l’univers de la création put s’opérer dans le cadre d’une association née au sortir de la guerre, Peuple et Culture. René Berchoud, est l’animateur du Centre Culturel de Palente les Orchamps, dans la banlieue ouvrière de Besançon. Projections de films, pièces de théâtre, expositions, créations originales constituent le programme de ce Centre Culturel bisontin qui tente de (re)nouer le lien entre l’ouvrier et la culture.

Dès l’écriture des statuts de l’association, le Centre Culturel reconnaît (et revendique) sa filiation avec le mouvement d’éducation populaire Peuple et culture né en 1944 sous l’impulsion entre autres de deux grandes personnalités du cinéma, le critique André Bazin et le cinéaste Chris Marker. Et c’est ce dernier, auteur de La Jetée et plus tard du Fond de l’air est rouge qui va être l’inspirateur puis l’initiateur de la naissance des Groupes Medvedkine. Berchoud établit des liens privilégiés avec Chris Marker, qui vint notamment y tourner et présenter À bientôt, j’espère en 1967. Mais, comme en témoigne le débat enregistré dans le film La Charnière, les ouvriers de l’usine Rhodiacéta de Besançon ne se reconnurent pas dans le film co-signé par Chris Marker et Mario Marret. Naquit alors l’idée, révolutionnaire en son principe, de ne plus parler en lieu et place des ouvriers mais de leur donner les moyens de prendre eux-mêmes la parole. Grâce à l’initiative de cinéastes et techniciens, des pamphlets aussi violents que brillants sont réalisés à partir de 1967 sous l’égide de l’infatigable et génial Pol Cèbe, bibliothécaire au comité d’entreprise, d’abord par des ouvriers de l’usine Rhodiacéta de Besançon, puis de l’usine Peugeot à Sochaux.

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Citons le nom de quelques uns d’entre eux : Suzanne Zedet (l’héroïne de Classe de lutte), Georges Binetruy, Henri Traforetti, Georges Maurivard, Christian Corouge, René Ledigherer.

Treize courts et moyens métrages, documentaires, fictions documentées, furent réalisés en 16mm. Classe de lutte (1969), la série Images de la Nouvelle Société (1969-1970) ou Sochaux 11 juin 68 (1970) accomplissent pleinement le projet ainsi défini par Bruno Muel : « montrer ce qu’il faut surmonter d’interdits culturels, on pourrait dire ‘usurper’ de savoir, pour se donner les moyens de lutter à armes égales contre ceux qui pensent que chacun doit rester à sa place » .

Dans les films des Groupes Medvedkine, la simple description des faits vaut pour une protestation, l’information vaut pour un appel, pas de propagande mais un permanent sentiment de révolte. On voit dans les films Medvedkine ce qu’aucun film industriel n’a jamais envisagé de montrer : la façon dont le travail abîme le corps, les affects, les rapports entre les êtres. La façon dont la vie tout entière est quadrillée par l’entreprise capitaliste, de la naissance à la mort. La façon dont les espoirs et les velléités de changement peuvent être facilement étouffés ou brisés. Comment un homme ne peut plus caresser sa femme tant ses mains sont abîmées par le travail sur la chaîne, comment une petite fille est privée de ses parents et de son enfance, comment une jeune femme renonce à penser.

JPEG - 56.1 ko L’expérience s’achève en 1974 sur un chef d’œuvre du cinéaste Bruno Muel, Avec le sang des autres, essai implacable sur le désespoir ordinaire qui s’attache à la condition ouvrière dans une société de contrôle.

Texte adapté à partir des présentations de Nicole Brenez sur le livret DVD des Editions Montparnasse et de Laurent Devanne pour KINOK.

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La nouvel saison du Ciné-Club SUB-Version est dédié à Chris Marker disparu cet été.


[1A bientôt, j’espère était une invitation de Marker aux ouvriers de Rhodiacéta à ce qu’ils prennent les choses en main, et notamment la caméra. De cette expérience des Groupes Medvedkine, on retiendra la production par la classe ouvrière de sa propre image, d’un faire cinématographique autant esthétique que politique. Et elle nous rappelle que « le cinéma est un instrument de classe (…). C’est une arme terrible. Il ne faut pas que tout le monde s’en serve. Nous, on s’en sert. »


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