Une histoire du 33

mardi 22 mai 2012
par  SUB-TP-BAM RP

JPEG - 176.9 ko Il s’agit de ce lieu parisien mythique : le 33 rue de la Grange-aux-belles [1], que certains syndicalistes gardent au cœur. C’est la mémoire de cette CGT naissante et combative qui, après avoir été expulsée de la Bourse du travail de Paris [2]
, et grâce au prêt du jeune ingénieur Robert Louzon [3], avait pu poser ses valises dans ce haut du 10ème arrondissement, au cœur des faubourgs industriels et ouvriers de l’est parisien.

En ce début d’année, les éditions Créaphist, qui nous ont habitués à des ouvrages magnifiquement illustrés, a mis à la vente : « La Grange-aux-belles, maison des syndicats 1906-1989 » de danielle Tartakowsky et Joël Biard, d’un format presque carré, volumineux, une même photo, tournant sépia, partagée par une tranche de couleur rouge, en faisait la couverture prise dans un cartonnage épais.

Tout ceux qui s’intéressent à ce lieu connaissent cette fameuse photo de 1913 prise depuis la rue, avant le portail, et devant lequel se tiennent deux hommes l’un à casquette et l’autre en blouse. Le mur de clôture, haut et couvert d’affiches antimilitaristes, porte un large panneau indiquant : MAISON DES SYNDICATS.

Au delà du portail on voit une grosse maison de maître, haute de 2 étages plus combles. Si corniches et macarons restent visibles sur les façades, un qualicot, ou une enseigne peinte, barre le linteau du rez-de-chaussée, et annonce : « UNION DES SYNDICATS OUVRIERS DE … » le reste, sûrement : « … LA SEINE », est masqué par le mur de clôture.

JPEG - 30.1 ko Ce n’est cependant pas cette photo qui illustre le livre. Celle la, plus récente, montre l’assistance d’un meeting en 1920.

A cette date, la CGT est encore unie, mais plus pour longtemps [4]. Il y a fort à parier que c’est ici une réunion de la minorité (cependant majoritaire dans le bassin de la seine) qui formera dans quelques mois la CGT-U [5].

La salle est archi bondée et on distingue des gens debouts près des portes. Ce sont plusieurs centaines de personnes qui assistent à ce meeting où cravates et melons ne sont pas rares. Les femmes, nombreuses, portent aussi chapeaux et robes apprêtées. Il y a de l’attention mais aussi des sourires sur les lèvres. Un ou plusieurs orateurs sont certainement à gauche de la photo, en dehors du cadre, car toute une partie des regards est tourné vers cette direction, les autres paraissent nous regarder, comme happés par le flash du photographe, qui nous les rend si vivants.

Au premier plan de l’image, un chef d’orchestre et quelques musiciens, confinés par la multitude, semblent attendre la fin d’une allocution pour entamer un récital que l’on devine galvanisateur.

Déception au premier abord en arrachant cette pépite à sa gangue polymère !

Si ce livre contient 10 photos, dont les deux déjà cités, c’est bien le bout du monde. Ce que regrettent d’ailleurs les auteurs dans leur conclusion : » Lorsqu’ils ont entrepris ce travail, les concepteurs de cet ouvrage imaginaient se trouver à la tête d’une imposante iconographie, propre à dire les liens étroits qui se tissèrent entre les ouvriers parisiens, la capitale, et ce qui fut qualifié de « citadelle ouvrière ». Grande fut leur surprise (et leur déception) de constater qu’il n’en était rien. Il existe assurément de nombreuses photographies représentant les tribunes ou l’assistance aux congrès ou conférences qui se succèdent dans les grandes salles de Mathurin-Moreau ou de la Grange-aux-belles mais les clichés de l’impasse Chausson sont rares et répétitifs et ceux de la place du Combat, devenue place du Colonel Fabien, exceptionnels… »

Non, cet ouvrage est un livre de comptes, un recueil établi à partir des archives tenues, pendant près d’un siècle, par les administrateurs syndicaux de ce lieu.

Ce qui peut paraître rebutant est toutefois un formidable ouvrage qui nous révèle en creux l’histoire d’un syndicalisme dont nous sommes les continuateurs et qui doit nous rappeler que notre histoire s’écrit aussi dans des murs qui permettent de fêter les victoires comme de panser les défaites et font vivre les projets émancipateurs dont nous rêvons.


[1Si La rue doit son nom à l’ancienne ferme qui s’y trouvait, qui en étaient les « belles » ? Il semble, jusqu’à aujourd’hui, elles aient conservé tout leur mystère.

[2Le 1er mai 1906 fut l’occasion pour la CGT d’évaluer la force du syndicalisme révolutionnaire en France, en appelant les travailleurs à cesser le travail après huit heures. Si la journée elle-même n’eut pas eu le succès espéré, elle effraya suffisamment la bourgeoisie qui fit des réserves de nourriture ou fuit vers la Suisse, et permis par un mouvement de grève général qui continua sur plusieurs jours, voir plusieurs mois, à plusieurs industries d’obtenir une réduction du temps de travail.

La CGT fut cependant expulsée de la Bourse du Travail de Paris, et dû rapidement trouver des locaux pour l’héberger.

[3Louzon, Robert (1882-1976) : Issue d’une famille bourgeoise, enrichie lors de la vente des biens nationaux, Robert Louzon est Dreyfusard, et fréquente les milieux socialistes et anarchistes qui le conduisent au syndicalisme d’action directe. Après un doctorat en droit il devient directeur de l’usine à gaz de saint-Mandé.

Convaincu de l’importance de la technique et de la connaissance économique, il est persuadé que des intellectuels bourgeois, doivent aider, sans prétendre diriger, la classe ouvrière dans son combat révolutionnaire.

Orphelin de bonne heure et libre de sa fortune, il achète, en 1907, pour 110 000 francs, l’immeuble du 33 rue de la Grange-aux-Belles qu’il apporte en actif dans la Société Griffuelhes et Cie pour loger la CGT. Pour cela, la direction du gaz le révoque. Il devient alors journaliste économique … sans être jamais rétribué puisqu’il n’écrira, pendant plus d’un demi-siècle que dans des revues comme La Vie ouvrière et La Révolution prolétarienne qui correspondent à ses engagements.

En 1913, propriétaire d’une exploitation agricole en Tunisie où il expérimente des méthodes d’agriculture moderne, il s’engage dans la lutte anticolonialiste. Après la Première Guerre mondiale, il assure le secrétariat de la Fédération communiste tunisienne et la direction de son journal, puis celle d’un journal en langue arabe, vite interdit. Condamné en 1922 à six mois de prison et à l’expulsion, il s’installe sur la côte d’Azur où il vit de ses rentes.

Dans les années1930, pacifiste, il est néanmoins partisan d’une lutte armée, contre le fascisme. Après un voyage au Maroc, pour tenter d’empêcher le recrutement des Marocains par les franquistes, il s’engage dans l’armée républicaine dont il est un des plus vieux combattants.

En 1939, il signe le tract "Paix immédiate". Après un premier non-lieu, il est arrêté au début de 1940 et envoyé au camp de Bossuet en Algérie dont il est libéré en 1941. Après la création d’Israël il affirmera violemment ses convictions pro-arabes.

[4La scission syndicale de 1921 : Lors de son congrès de Lille, en juillet 1921, La CGT évite la scission alors que majoritaires (réformistes) et minoritaires (révolutionnaires) sont au coude à coude, mais la division est consommée en décembre.

Suite à l’exclusion de la Fédération des cheminots, les révolutionnaires quittent la CGT, et créent la CGTU (Confédération générale du travail unitaire), où vont dorénavant s’affronter les différentes tendances (communistes, anarchistes, syndicalistes révolutionnaires).

[5Confédération générale du travail unitaire (CGTU) (1921-1936)
Après le départ des minorités anarchistes et syndicalistes révolutionnaires (1924) la CGTU sera étroitement liée, pendant toute son existence, au Parti communiste français (ex-SFIC). Lors de la réunification de 1936 les syndicat de la CGTU fusionnent avec ceux de la vieille maison (CGT)


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