LE LOGEMENT, UN ENJEU IDEOLOGIQUE

Une approche syndicale de la question du logement (1)
lundi 29 mars 2021
par  SUB-TP-BAM RP

Dans le cadre de l’appel à mobilisation pour :
« La journée d’action européenne pour le droit au logement l’arrêt des expulsions et le gel des loyers »
Dont notre syndicat est signataire, nous avons souhaité réaffirmer notre position et les actions directes que nous préconisons, par une suite d’articles

Avant-propos
Notre place dans le cycle de production, notre forme d’organisation syndicale, et notre projet révolutionnaire induisent une implication essentielle dans l’acte de construire. Si ce dernier ne se résume pas à la question du logement, il reste indéniable qu’en tant que totalement producteurs de ces espaces, et usagers de leur part dite « sociale », notre intérêt est particulièrement vif à leur endroit.
Si, comme producteurs notre contrôle se limite malheureusement aujourd’hui à l’implantation que nous avons dans les entreprises, notre structuration en syndicat d’industrie, rassemblant localement, à travers tous les métiers du BTP (du manœuvre au charpentier, du plombier à l’architecte, de l’agent immobilier au couvreur, du métreur au maçon, du concierge au géomètre, etc.), tous ses acteurs, nous permet, par nos principes d’échanges mutuels, d’envisager les orientations et les moyens d’une intervention révolutionnaire sur le sujet.

Ce texte, parmi d’autres qui le complète, s’interroge sur la conception, la construction et la gestion d’un habitat collectif auquel doit répondre notre objectif de syndicalisation des moyens de production pour l’abolition du salariat. Dès aujourd’hui, mais pour demain, nous bâtissons les moyens d’une réelle autonomie prolétarienne.

1. Où naquit l’utopie socialiste germa l’idée de ville idéale.
Les premiers socialistes français et anglais, dit « utopiques », ont rêvé d’une société harmonieuse, illustrée dans l’invention d’une ville idéale sensée assimiler progrès techniques et sociaux. Ce « socialisme des origines » peut être considéré tout à la fois comme le produit et l’antidote de la société industrielle naissante.
Loin cependant de se contenter de visions prophétiques (qui quelquefois donnèrent au xxe siècle les projets urbains les plus concentrationnaires), ils ont essayé – au moyen de communautés qu’ils créèrent – de bâtir une nouvelle société urbaine, dans un mode socialisé des rapports humains, allant même comme Fourrier (1) jusqu’à décrire avec précision les nouvelles pratiques des relations sexuelles dans son ordre amoureux vers 1830.
On peut évoquer Étienne Cabet (2) décrivant dans le Voyage en Icarie (1840) une société militarisée quelque peu effrayante, à l’urbanisme mécanique, dont les expérimentations successives américaines (Texas, Iowa, Californie) se prolongèrent de 1847 à 1895.

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Ou Charles Fourier pensant le phalanstère ; Victor Considérant (3) vulgarisant l’idée, pour qu’enfin Jean-Baptiste Godin (4), en 1860, réalise le familistère (ou Palais social) de Guise (Aisne), comme un vaste ensemble destiné à 900 personnes, et constitué d’un habitat modulable, d’une crèche, d’une école, d’un théâtre, de bains et de lavoir.

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Projet de phalanstère

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le familistère de Guise

Ou encore Robert Owen (5), réformateur dans sa manufacture de New Lanark en Angleterre qui créa ensuite New Harmony en Amérique.

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New Lanark
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New Harmony

Tous ont rêvé le socialisme dans une représentation urbaine.
L’idée faisant son chemin, sera approfondie par des architectes du vingtième siècle, de ce qu’on nommera « l’école moderne », qui à travers le monde tenteront de mettre leur art au service de l’idée. La « cité radieuse » (6) de Le Corbusier (7) n’est-elle pas la projection verticale du rêve phalanstérien de Charles Fourier ?

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La Cité Radieuse

2. Où s’épanouit le capitalisme s’encaserne le prolétaire.
Comme le décrit P. Ariès (8), avant 1850 toutes les classes sociales se mélangent dans le tissu urbain.
« La surpopulation ne permet aucune spécialisation sociale. Il n’y a pas de quartier populaire ni de quartier bourgeois, mais une même masse grouillante d’humanité où s’entassent pêle-mêle toutes les conditions. Un même immeuble abrite au fond d’une cour paisible et provinciale un hôtel aristocratique où l’on vit noblement, et sur la façade bruyante et malpropre des boutiques obscures, des appartements loués par étages les uns bourgeoisement, les autres pauvrement, misérablement, souvent sous les toits dans les attiques. »

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Mais la bourgeoisie décide, dès le milieu du 19ème siècle de reconquérir, à son seul profit, les centre-villes rejetant méthodiquement les classes populaires à leurs périphéries.
Deux phénomènes peuvent être considérés à l’origine de cette décision qui induira la loi sur les logements insalubres et permettra l’expropriation de taudis et l’expulsion de 350 000 habitants du centre de Paris. Si le premier est la terreur provoquée par l’épidémie de cholera de 1849, le second est indéniablement la montée des luttes ouvrières.
Dès 1853 et sous l’impulsion du Baron Haussmann (9), on reconstruit le centre du Paris et sa demi-couronne ouvrière : dix gares, vingt-cinq théâtres, deux cents kilomètres de façades bourgeoises pour les uns et vingt mairies, quinze casernes de gendarmerie et quatre prisons pour les autres. A l’approche des grandes agglomérations les voies ferrées vont créer des pôles de peuplement près des gares : c’est la naissance de la banlieue, qui n’aura de cesse de s’accroitre.
Pour loger, après relégation, ce qu’elle considère comme la classe dangereuse la bourgeoisie va aller dans deux directions :

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Le Paris d’Haussmann

3. Du grand Ensemble …
Au 19ème siècle, dans les villes anciennes, le terrain est cher, souvent morcelé entre divers propriétaires voulant profiter du développement urbain pour mieux percevoir leur rentes, et la population ouvrière, forte d’une proportion importante de célibataires (due à une immigration rurale sélective), reste socialement turbulente. Malgré ses réticences, (à l’exemple de ce qu’en dit ici Villermé (10)), la bourgeoisie va réaliser des ensembles collectifs destinés aux classes populaires comme la cité de la rue Rochechouart ou le nouveau quartier de l’avenue Daumesnil à Paris.

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la cité de la rue Rochechouart

« …pour ne point favoriser ces conversations sans mesure et toujours indiscrètes qui ont si souvent lieu entre portes, entre voisins. On sait que ces conversations les détournent des soins du ménage et créent des guerres, des querelles, des inimitiés, des habitudes de paresse !
Comment prévenir ces fâcheuses rencontre d’un grand nombre d’individus montant et descendant chaque jour le même escalier, parcourant les mêmes corridors ou bien s’apercevant à la portes des cabinets malheureusement communs (…) les précautions les plus nécessaires à la décence que l’on s’accoutume à ne plus observer (…). Il ne faut donc de cité ouvrière que pour les familles dans des conditions de salubrité et d’isolement compatibles avec leur position d’ouvriers et de personnes mariées, honnêtes, laborieuses, qui élèvent leurs enfants dans les principes de la religion et de la morale et en particulier, leurs filles dans la modestie et la retenue.
Tout en reconnaissant combien il serait à désirer que les ouvriers ussent tous des habitations salubres, commodes et peu couteuses, il ne faudrait pas en rassembler des multitudes dans des sortes de grandes casernes où les mauvais exercent constamment une mauvaise influence sur les bons (…). Dans les mêmes maisons, on ne ferait qu’exciter leurs folies socialistes s’ils en sont atteints et fortifier leurs mauvais penchants en les mettant en commun. »
Annales d’hygiène publique et de la médecine légale. 1850 - Villermé

Sans refaire le détail des transformations subies par le logement dit social au cours du vingtième siècle, il nous paraît important de s’arrêter sur la production des années cinquante dont nos villes conservent malheureusement la trace.
C’est l’instant où le capitalisme financier, pour permettre aux capitaux investis de s’approprier la part maximum de la plus value au détriment de la rente foncière, s’engage dans la construction massive (sur les terrains les moins soumis à la spéculation) de ces concentrations d’habitat ouvrier appelées ZUP valorisant les seules fonctions « techniques », (tant de construction que de strict fonctionnement de la production-reproduction) au détriment de l’usage social.

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A aucun moment, les habitants ne sont alors considérés comme un groupe social de référence, seule l’unité familiale ou l’individu justifie le discours de « l’habiter ». Alors même que la concentration, le dimensionnement des modules expriment ouvertement dans le paysage français que ce n’est pas l’individu ou de sa famille qu’il s’agit, mais bien de groupes sociaux…d’une classe sociale entière.
Si l’état constructeur peut prétendre apporter une réponse aux contradictions internes du capitalisme, le contrôle politique de la classe dominée trouve mal son application dans la réalisation des grands ensembles. Certaines couches de la population comme les adolescents, pour lequel le poids du fonctionnement de la cellule familiale compte peu, s’organisent une vie sociale autonome en marge des cadres dominants de la sphère de la reproduction.

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A notre époque, où l’emploi déserte des pans entiers du territoire, ces concentrations voient se développer à leurs marges une économie dite « parallèle » et de nouvelles structures identitaires et communautaires, qui tout en étant dénoncées par l’Etat ne sont qu’une nouvelle forme de contrôle social de la classe ouvrière au moyen de valeurs qui sont celles du capitalisme (débrouille personnelle, renforcement de la famille patriarcale, religion, …)

4. … Au chacun chez soi !
Depuis sa prise du pouvoir, la bourgeoisie n’a cessé de construire la réalité de la famille ouvrière, sa morale, son espace, à sa propre image. Elle a forgé, contre le « choléra socialiste », une arme de destruction massive : la propriété privée ouvrière.

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« Avec une maisonnette et un jardin, on fait de l’ouvrier un chef de famille vraiment digne de ce nom, c’est-à-dire moral et prévoyant, se sentant des racines et ayant autorité sur les siens (…). C’est bientôt la maison qui le « possède », elle le moralise, l’assied, le transforme … »
L’Economiste Français » 27 Août 1881 – E. Cheysson (11)
Présentant cette « évolution » comme la suite logique d’un habitat rural la bourgeoisie fait œuvre de falsification. En effet, si l’habitat rural se composait d’habitations unitaires, il avait un caractère collectif dans la mesure où il rassemblait la famille élargie (ascendants, familles monogamiques de frères, etc.) et regroupait une unité de production. L’habitat pavillonnaire, voulu par la bourgeoisie, crée en quelque sorte un modèle d’homme social :
« Les familles qui vivent en pavillon sont souvent repliées sur elles-mêmes, épuisées par les sacrifices qu’il a fallu faire pour construire la maison, ne s’intéressant que médiocrement à la vie publique, plus coupées de l’action syndicale dans l’entreprise, etc. elles sont plus attachées aux survivances d’une structure patriarcale, plus dépendantes des influences traditionnelles, moins éloignées de la vie rurale. Le développement des pavillons a donc des conséquences très importantes sur l’orientation des transformations sociales et sur la vie politique d’une nation »
P.H Chombart de Lauwe (12). La vie quotidienne des familles ouvrières Ed. du CNRS


5. Le logement comme marchandise

Si l’intérêt immédiat du promoteur (construire et revendre vite), est de développer l’accession à la propriété pour accroitre la vitesse de rotation du capital ; la bourgeoisie sait aussi le capitalisme sujet à des crises cycliques, et la classe ouvrière capable de s’organiser.
Pour sa sauvegarde elle a alors, patiemment tissé les fils qui, à chaque grève mettent l’ouvrier en contradiction avec ses intérêts de classe : le crédit, les traites pour l’auto, l’électro-ménager, et finalement les mensualités d’accession à la propriété du logement.
Les consommateurs devenant progressivement et majoritairement des prolétaires, la bourgeoisie s’était trouvé devant une contradiction manifeste : en restreignant le salaire des travailleurs, le taux de profit théorique augmentait, mais moins on écoulait de marchandises. Si les salaires permettent la consommation, ils ne doivent pas compromettre la reproduction des rapports sociaux. Pour cela, ils doivent être effectivement consommés. Le plus sur étant qu’ils soient consommés avant d’êtres perçus.
En tant qu’objet et cadre matériel, le logement est lié à d’autres marchandises dont il est le support (mobilier, bricolage, etc.), créant un sous-système de consommation qui utilise une forte part du salaire et du « temps libre » en système capitaliste. Le propriétaire plus que le locataire, dont le logement résulte de nombreuses années d’économies et d’efforts, se sent poussé mécaniquement à investir pour « l’embellir »
Au début des années 2000, une hausse rapide du prix des logements dans les pays développés, fit rapidement doubler leur valeur (bulle immobilière). Son éclatement dans de nombreux pays (États-Unis, Espagne, Royaume-Uni, France) provoqua d’abord une réduction de l’activité dans le secteur de la construction. S’ils n’ont pas à eux seuls provoqué une crise d’une telle ampleur, les prêts hypothécaires américains à risque (subprime) ont été l’élément qui a déclenché la crise financière qui a entraîné la crise économique de 2008-2010.
Expression ultime d’un cynisme capital, on a pu constater, lors de cette crise aux Etats Unis, que l’idéologie du « chacun propriétaire » a retenu les millions de familles prolétaires, jetées à la rue du jour au lendemain, d’exprimer collectivement une juste colère dans l’unité de classe retrouvée.

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Notes :

(1) Charles Fourrier : (1772/1837)
Philosophe français, plusieurs communautés utopiques, indirectement inspirées de ses écrits, ont été créées au 19ème siècle

(2) Etienne Cabet : (1788/1856)
Il écrivit en 1840 Voyage en Icarie, description d’une cité idéale ; et fonda en 1848 une communauté utopique nommée, Icarie, sur les bords de la rivière Rouge, au Texas.

(3) Victor Considerant : (1808/1893)
Philosophe, économiste et polytechnicien, adepte et vulgarisateur du fouriérisme.

(4) Jean-Baptiste Godin : (1817/1888)
Industriel français, écrivain et théoricien politique. fabricant de poêles en fer et influencé par Charles Fourier , a développé et construit une communauté résidentielle et industrielle au sein de Guise appelé le Familistère ( palais social).

(5) Robert Owen : (1771/1858)
réformateur social Gallois et l’un des fondateurs du socialisme et du mouvement coopératif .

(6) La « cité radieuse » :
Fut construite à Marseille de 1945 à 1952 par Le Corbusier, qui l’a conçu comme un « village vertical » appelé « Unité d’habitation ». Elle compte 360 appartements en duplex séparés par une « rue intérieure ».

(7) Le Corbusier (Charles-Édouard Jeanneret-Gris) ( 1887/1965)
Architecte, urbaniste, peintre et homme de lettres de nationalité suisse, naturalisé français en 1930. est l’un des principaux représentants du mouvement moderne avec, entre autres, Ludwig Mies van der Rohe, Walter Gropius, Alvar Aalto, Theo van Doesburg.

(8) Phillipe Ariès : (1914/1984)
Journaliste, essayiste et historien français.

(9) Le Baron Haussmann : (1809 /1891)
Préfet de la Seine de juin 1853 à 1870, a dirigé les transformations de Paris sous le Second Empire en élaborant un vaste plan de rénovation.

(10) Louis René Villermé : (1782/1863)
Médecin et sociologue français, considéré comme un pionnier de la médecine du travail.

(11) Emile Cheysson (1836/1910)
Polytechnicien, il participe auprès de Frédéric Le Play à l’organisation de l’Exposition universelle de 1867. Il est directeur des usines du Creusot de 1871 à 1874, professeur d’économie politique et sociale à l’École libre des sciences politiques et professeur d’économie industrielle à l’École des mines, puis inspecteur général des Ponts et chaussées.
Avec Jules Siegfried, Léon Say et Aldebert de Chambrun, Émile Cheysson est l’un des fondateurs du Musée social. Il est élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques en 1901.

(12) P.H Chombart de Lauwe :(1913/1998)
Précurseur de la sociologie urbaine en France.
En 1945, il mena, au sein du Centre national de la recherche scientifique, ses premiers travaux sur l’espace urbanisé, et a fondé en 1949 le Groupe d’ethnologie sociale qui s’est intéressé particulièrement au milieu ouvrier.
De nombreuses enquêtes sociologiques aboutirent à la publication de la Vie quotidienne des familles ouvrières (1956). Après Mai 1968, il a orienté ses recherches sur les mouvements sociaux et le rôle des intellectuels.

Paris 2021


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