Entretien avec Aurélie Carrier : Du "Grand Soir" à "l’espoir levé à l’Est", comment le mythe révolutionnaire a-t-il perduré ?

lundi 13 novembre 2017
par  SUB-TP-BAM RP

Aurélie Carrier, correctrice de presse et auteure qui est intervenue lors de notre 4ème journée de commémoration critique du centenaire, a accepté de répondre à quelques questions autour du mythe du "Grand Soir". Nous l’en remercions.

Au delà de cette interview, nous invitons celles et ceux que le sujet intéresse à se plonger dans son ouvrage de référence :

  • Le Grand Soir (Editions Libertalia, 2017)

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Votre travail universitaire vous a orientée vers l’étude de ce que vous nommez un « rêve programmatique » de la Belle Époque. Est-ce à dire que, pour vous, l’utopie sociale ne peut s’entendre que dans une forme poétique ?

L’utopie sociale est porteuse d’un imaginaire dont la doctrine seule ne suffit à rendre compte. L’imaginaire, c’est un rêve éveillé, un moyen de se soustraire au réel, pour le critiquer, pour ouvrir des brèches – notamment par le langage poétique, mais pas exclusivement. La force du rêve, surtout quand il est grandiose comme dans le cas du Grand Soir, réside dans sa capacité à faire le lien entre la perspective révolutionnaire et les luttes concrètes, à exercer une fonction subversive. Il est l’un des ferments de l’action révolutionnaire. J’ai employé l’expression de « rêve programmatique » justement pour signifier que le « Grand Soir » n’est pas qu’une formule magique ou une parole incantatoire : c’est une figure d’explication globale (comment se fera la révolution sociale) en même temps qu’une promesse qu’il convient de garder à l’esprit tout en passant aux actes.

La Révolution russe a-t-elle, pour vous, parfaitement remplacé l’espoir du Grand Soir ?

Je rejoins Éric Aunoble (voir l’entretien en ligne) sur l’idée que la Révolution russe a incarné – pour un temps – l’espoir du Grand Soir plus qu’elle ne l’a remplacé. L’espoir du Grand Soir avait connu un sérieux revers avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, en août 1914, synonyme d’échec des mots d’ordre internationalistes (d’une possible fraternité entre les peuples et d’une grève générale pour empêcher le conflit). La Révolution russe de 1917, avec ses conseils d’ouvriers, de soldats et de paysans et le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets », ravive cet espoir et relance l’idée de révolution mondiale. Elle est accueillie avec enthousiasme par les classes populaires, on pouvait penser que le Grand Soir serait bientôt là ! Dans La Part du rêve [1], Danielle Tartakowsky écrit que les réunions préparatoires que la minorité révolutionnaire de la CGT organise à la veille du 1er mai 1919 « retentissent d’accents millénaristes et de fantasmes de “grand soir”, colorés par l’éclat de la “grande lueur qui vient de l’Est” ». Mais les tendances libertaires de la révolution russe ont vite été étouffées. La répression de la Makhnovtchina et de la révolte des marins de Kronstadt, en 1921, marque un tournant dans la prise de conscience des dérives autoritaires du pouvoir bolchévique. Et les militants anarchistes continuent d’annoncer la venue du Grand Soir, comme dans Le Chant du drapeau noir, écrit en 1922 par Louis Loréal :

« Pourquoi ce drapeau teint en noir ? / Pourquoi cette teinte sinistre ? / L’anarchie est faite d’espoir / Et la mort n’est pas son ministre. / Nous portons le deuil des méchants / Des ambitieux et des cupides, / Des capitalistes avides / Qui font couler du sang / pour leurs penchants. / Nous annonçons l’approche du Grand Soir / Où les tyrans iront au pourrissoir. / Le capital engendre tous les crimes / Et nous portons le deuil de ses victimes.  »

Pensez-vous que le Grand Soir et la révolution d’Octobre pourraient avoir pour pendant Mythe et Réalité ?

En un sens, oui. Ce parallèle avait déjà été fait pour la première Révolution russe. Un livre de Patrick de Laubier intitulé La Grève générale en 1905 a pour sous-titre « Le mythe français et la réalité russe » [2].

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Dans la première décennie du XXème siècle, le syndicalisme révolutionnaire est en plein essor en France et affiche sa volonté de donner un contenu plus concret à l’imaginaire du Grand Soir. Son instrument, c’est la grève générale, qui est tout à la fois un moyen, une stratégie et un mythe mobilisateur. De nombreuses tentatives de grève générale voient le jour durant cette période (1906, 1910, 1912…), sans qu’elles n’aboutissent vraiment.

Mais j’ajouterais que ce pendant entre « mythe » et « réalité » est imparfait : dans les représentations libertaires du Grand Soir que j’ai étudiées, le moment qui voit l’aboutissement de la révolution sociale émancipatrice et la mise en place d’une société harmonieuse est marqué par la fulgurance, le jaillissement. Le soir de la destruction de la société bourgeoise et capitaliste est presque toujours immédiatement suivi de l’aube de l’anarchie. Si cette vision de la transformation sociale semble en apparence naïve (les anarchistes savent bien que la réalité ne sera pas aussi facile), on peut y voir en creux le refus d’une nécessaire période de transition, de la dictature du prolétariat prônée par les marxistes-léninistes.

Vous insistez sur l’aspect poétique de ce fameux Grand Soir, mais les révolutions l’ont-elles jamais été ?
De nombreux textes qui appellent à la révolution ou qui célèbrent des révolutions passées sont poétiques. De là à dire que les révolutions ont déjà été poétiques…

On taxe souvent les radicaux politiques de doux rêveurs tout en les associant au chaos. Ces diverses appréciations ne sont-elles pas d’ordre à discréditer une pensée, et ses acteurs ?

Tout à fait ! Au premier abord, cette association est d’ailleurs curieuse. Et surtout méprisante. Ces appréciations sont souvent le fait des meilleurs gardiens de l’ordre social institué. Taxer les radicaux politiques de doux rêveurs ou, pire !, d’« utopistes » permet de les présenter comme étant inoffensifs, de dire qu’ils peuvent bien continuer de rêver puisqu’ils ne constitueraient finalement pas une menace pour le système en place. Mais une crainte subsiste. Le pouvoir ne redoute rien tant que l’imagination. Alors on tente de les discréditer en les associant au chaos, image aux connotations prétendument négatives, pour qu’on ne soit pas tentés d’adhérer à leurs thèses.

Vous faites un lien entre le Grand Soir et la propagande syndicaliste révolutionnaire. Au contraire du Grand Soir, la grève générale est un mythe qui perdure aujourd’hui. À votre avis, pourquoi ?

La grève générale a peut-être un peu perdu de sa prégnance, mais elle galvanise encore de nombreux militants. Si elle n’est plus envisagée comme une grève insurrectionnelle qui mènera au Grand Soir, la grève générale a toujours une visée émancipatrice pour les syndicalistes révolutionnaires. Elle se veut expropriatrice, est un moyen pour établir la justice sociale. De plus, la pratique de la grève, ce moment où le travail s’arrête, est souvent un temps de partage et de solidarité, où l’on peut réfléchir ensemble à la société de demain. C’est aussi dans les luttes que s’inventent et s’imaginent les nouveaux mondes…
Et la grève générale suscite encore de nombreuses inquiétudes. L’énergie déployée par les éditocrates et le personnel politique pour la discréditer en est une preuve assez convaincante. Ils s’échinent à la présenter comme un archaïsme, à désigner ceux qui en appellent à la grève générale comme les tenants d’un monde ancien, du « vieux monde ». Mais c’est bien parce qu’ils savent qu’ils ne pourraient rien faire face à un mouvement de grève générale réussi. Il me semble que 1995 en est un bon exemple !

Insurrectionnaliste ou syndicaliste, le Grand Soir est-il définitivement à ranger au rayon de l’Histoire ?

Je ne crois pas ! Je pense qu’il est intéressant de s’interroger sur la persistance de ce mythe qui fait partie de l’héritage du mouvement ouvrier, de le critiquer. Il serait en tout cas dommage d’en faire abstraction.

Publier aux éditions Libertalia a-t-il un sens historique, idéologique, économique ?

Tout à fait. J’avais envie de faire publier cette étude pour la partager, qu’elle ne reste pas dans les rayons d’une bibliothèque universitaire à prendre la poussière. Et Libertalia, qui vient de fêter ses dix ans, est une maison d’édition de critique sociale qui publie de nombreux bouquins sur le mouvement libertaire. J’étais donc très heureuse lorsqu’ils m’ont donné leur feu vert !

Ce travail aura-t-il des suites ?

J’aimerais bien, oui.



[1Danielle Tartakowsky, La Part du rêve. Histoire du 1er mai en France, Hachette, Paris, 2005, p. 86.

[2Patrick de Laubier, La Grève générale en 1905. Le mythe français et la réalité russe, éditions Anthropos, Paris, 1979. En France, la CGT mène une campagne d’agitation et de propagande en vue de déclencher un mouvement de grève générale à compter du 1er mai 1906 pour l’obtention de la journée de huit heures. En Russie, le mouvement révolutionnaire commencé au début de l’année 1905 connaît son apogée avec une grève générale qui paralyse le pays en octobre.


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