Mémoire de pierre : Qu’est-ce que la conscience de métier ? (4/7)

samedi 23 septembre 2017
par  SUB-TP-BAM RP

Mémoire de pierre : Des tailleurs de pierre syndiqués à la CNT

Partie 4/7 : Qu’est-ce que la conscience de métier ?

Fred :
On souhaite que la pierre qu’on amène à cet édifice, ne résulte pas d’une démarche inconsciente ou stupide. On a cette conscience de métier, qui fait qu’on est ouvrier...pas de simples exécutants, de simples techniciens.

Louis :
On est anonyme. Notre nom ne reste pas alors que la pierre, elle est.

Fred :
On peut donner des noms de grands cuisiniers, d’artisans, de grands sculpteurs, mais citez-moi un nom de tailleur de pierre. Personne n’en connaît. Michel-Ange [1] a commencé tailleur de pierre et a fini architecte. Mais ce n’est pas en tant que tailleur de pierre qu’on le connaît.
Le métier de tailleur de pierre regroupe un éventail très technique de connaissances. Il y a ce qu’on appelle l’art royal, l’art du trait, puisqu’on n’a pas un rôle de créateur, on nous demande d’exécuter, mais est-ce qu’on trouve notre place en tant que simple exécutants ?
Nous cherchons à avoir, au sein de la chambre syndicale, une réflexion sur le rôle du tailleur de pierre sur un chantier, sur la connaissance qu’il peut apporter à la restauration d’un édifice. On parle de la restauration parce que c’est sur ce secteur qu’on est implanté, et c’est ce qui sensibilise le public, comme au travers des Journées du Patrimoine. C’est de la branlette, d’accord, mais il y a la presse et la télé, il y a les compagnons qui travaillent sur les cathédrales, avec les outils anciens de l’époque et du XIIème et tout, ça c’est du pipeau [2]. Aujourd’hui c’est rentabilité, bécane à fond, machine à fond, donc on essaie d’avoir une analyse vis-à-vis de ça, de faire comprendre la malfaçon, de dénoncer les malfaçons. Je me suis fait virer d’un chantier parce que j’avais refusé de faire de la merde. C’est un choix personnel.

Frank :
Et là vous êtes dans la tradition de la CGT du début du siècle [3], dénoncer la merde, le sabotage. Au départ, le sabotage, chez Pouget, c’était dénoncer la malfaçon [4].

Fred :
Le sabotage, c’est particulier, j’ai lu Pouget, on conseille à nos camarades de le lire. Mais c’est vrai que parfois on passe pour des vieux réacs, avec des camarades du Syndicat sur Avignon, qui ne sont pas tailleurs de pierre, on a sorti un tract sur les règles d’or du métier de tailleurs de pierre, sur tout travail commencé par un tailleur de pierre doit être terminé par ce même tailleur de pierre, C’est une règle qui a été basée de liberté, sur la qualité, pour nous ce sont des règles qui poussent à l’autogestion, d’une certaine manière parce qu’on est maître de notre travail, Aujourd’hui, les patrons cherchent à fragmenter les connaissances, c’est la polyvalence.
Aujourd’hui il y a des boîtes qui embauchent des tailleurs de pierre pour faire de la maçonnerie, de la peinture, etc. donc on fait tout et n’importe quoi. On n’est plus reconnu, on n’est plus payé en fonction de la qualification. On a également des contacts au niveau international. Les premiers contacts que j’avais eus, c’est par Charmine Just (ajouter note), par le biais aussi d’un compagnon maçon tailleurs de pierre qui a fait partie de la FOBB, la Fédération Ouvrière du Bois et du Bâtiment en Suisse [5], un syndicaliste révolutionnaire ami d’André Bösiger [6], du mouvement libertaire.

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C’est quand on a sorti le journal des travailleurs du Bâtiment, où j’avais un article sur un syndicaliste du compagnonnage, et suite à ça, il y a un ancien qui m’a envoyé une lettre : « on m’a donné ton article, j’apprécie, moi ça fait 50 ans que je suis compagnon, ça fait 50 ans que je suis syndiqué ».
Ce camarade écrit et il pense effectivement qu’il peut y avoir un retour d’un certain esprit vis à vis du travail, du savoir faire, le côté noble du compagnonnage, ce qu’il n’est pas aujourd’hui. Le mot noble de compagnon au sens où on se partage le pain, dans le sens de fraternité ouvrière.
Ce camarade était Pierre Bauman, qui avait presque 70 ans. Nous avons eu une longue correspondance. Il m’a aussi parlé du syndicat en Allemagne, parce qu’il y a aussi un compagnonnage en Allemagne, et tous les compagnons là-bas sont syndiqués. Pour nous c’était intéressant aussi de savoir ça. Et lui faisait partie de la FOBB, et le descendant aujourd’hui de la FOBB c’est le SIB : Syndicat de l’Industrie du Bâtiment [7]. Et donc par ce biais là on a pu avoir des contacts avec des tailleurs de pierre de la Suisse, et également par hasard en tombant sur le sigle de la CSN, Confédération des Syndicats Nationaux au Québec [8], où il y avait des infos sur une grève de tailleurs de pierre qui avait eu lieu en 1996, lock out, etc., On a donc aussi un contact avec eux.
Dans notre bulletin, on a fait paraître leur chanson de lutte. On essaie d’avoir des contacts au niveau international, on essaie également des contacter avec différentes associations de tailleurs de pierre, qui existent en France, comme Pierre sans Frontières, qui regroupe en fait des artisans, des salariés, mais avec une sensibilité très proche du savoir faire traditionnel. On essaie d’avoir des contacts avec ces gens la aussi pour ouvrir et on a bon espoir d’avoir des relations avec ces gens la, et aussi avec des camarades de la CGT qui sont en Bretagne, et que les camarades du SUB TP avaient rencontrés quand ils ont fait grève au mois de novembre. Ils ont apprécié aussi la tenue de notre bulletin « La Fraternelle » et du coup ont fait un article sur les tailleurs de granite en Bretagne de 1900 à 1945, toute l’histoire de la corporation, les grèves, etc.

Pour accéder à la suite de l’entretien : Partie 5/7 : « Un apprenti est là pour en chier dans le bâtiment » : la formation des tailleur.se.s de pierre

Pour revenir au début de cet entretien :
Partie 1/7 : État du syndicalisme dans le bâtiment
Partie 2/7 : Taille de pierre et compagnonnage
Partie 3/7 : « La Fraternelle »



[1Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni (né le Caprese, 6 mars 1475 - mort à Rome le 18 février 1564), dit en français Michel-Ange, est un sculpteur, peintre, architecte, poète et urbaniste florentin de la Haute Renaissance. Ses œuvres les plus connues sont universellement considérées comme des chefs-d’œuvre de la Renaissance, tels David (1504), lequel a longtemps orné la façade du Palazzo Vecchio de Florence avant d’être transféré dans l’Académie des Beaux-Arts de la ville, La Pietà (1499), exposée dans une chapelle latérale de la basilique Saint-Pierre de Rome ou encore Le plafond de la chapelle Sixtine - peint entre 1508 et 1512. Placé à l’âge de 6 ans en nourrice chez une femme et fille de tailleurs de pierre, il apprend à dégager des blocs de pierre de la carrière voisine, expérience qu’il jugera à l’origine de son art.

[2Le 16 septembre 2017, à l’occasion des journées du Patrimoine, le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer en déplacement dans un lycée des métiers du bâtiment à Saint-Jean-de-Braye (45) ne trouvera rien de mieux que de "tweeter" : "Avec la belle équipe du Lycée Gaudier Brzeska, tailleurs de pierre et autres métiers alliant tradition et modernité."

[3Le syndicalisme révolutionnaire a représenté un état d’esprit dominant dans la CGT française entre 1895 et 1914. En fédérant différentes sensibilités qui défendaient l’autonomie ouvrière contre les arrière-pensées politiques des socialistes guesdistes, il s’est reconnu comme un courant majoritaire lors du congrès de Bourges en 1904, puis lors du congrès d’Amiens en 1906 où fut voté un ordre du jour célèbre que l’on appela plus tard la Charte d’Amiens. La Fédération du Bâtiment s’inscrivait alors comme l’une des fédérations les plus combatives

[4Pour les ouvriers dont le travail est exploité, " saboter ", c’est enrayer la machine de production. Syndicaliste militant et cofondateur de la Confédération générale du travail, Emile Pouget (1860-1931), publie vers 1911-1912 un véritable manuel de résistance. Subversif, méthodique, il expose avec humour la théorie et la pratique du sabotage, du " vas-y-mollo " à la grève du zèle, en passant par toutes les manières de ruiner l’image d’un patron... Car saboter n’implique pas forcément détruire. Étymologiquement, c’est "travailler comme à coup de sabot", faire du mauvais travail. Si, comme on nous le dit, le travail est une marchandise, alors pour avoir du travail de qualité, il faut que les patrons y mettent le prix : "A mauvaise paye, mauvais travail !".

[5La Fédération suisse des ouvriers du bois et du bâtiment (FOBB) est issue en 1922 de la fusion de la Fédération des ouvriers sur bois et de la Fédération des travailleurs du bâtiment. Devenu Syndicat du bâtiment et du bois (SBB) en 1974, le SBB fusionna avec la Fédération du personnel du textile, de la chimie et du papier (FTCP) en 1993 pour former le Syndicat industrie et bâtiment (SIB). Le SIB a fusionné en 2004 avec d’autres fédérations syndicales pour devenir Unia, plus grand syndicat suisse, de tendance réformiste Pour en savoir plus

[6Né le 22 juillet 1913 à Perrefitte (Jura bernois, Suisse) et mort le 13 avril 2005, André Bösiger a été militant de la Ligue d’Action du Bâtiment à Genève, collaborateur du Réveil anarchiste et du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme à Lausanne. Accéder à sa biographie sur le Maitron en ligne

[7Voir note précédente

[8La Confédération des syndicats nationaux (CSN) est une centrale syndicale québécoise fondée en 1921. Elle comprend huit fédérations dont une fédération Construction. Issue de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) déconfessionnalisée, la CSN est de tendance réformiste après avoir revendiqué un syndicalisme de lutte de classes dans les années 1970/1980.


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