Les nouveaux dealers

 

Nous sommes animateurs socio-éducatifs intervenant en toxicomanie dans un foyer en milieu semi-ouvert, fonctionnant depuis une vingtaine d'années et d'une capacité d'accueil de quinze personnes. Nous y exerçons un rôle éducatif, d'écoute, de dialogue, de gestion de lieux de vie au quotidien (respect des règles de vie en collectivité, non violence...) d'animation (sorties, ateliers...). Nous gérons la prise de traitements médicamenteux et la substitution, méthadone et Subutex principalement.

La méthadone se prend dans des centres spécialisés qui établissent des protocoles strictes empêchant le patient de cumuler plusieurs prises de méthadones. Cela n'est absolument pas le cas avec le Subutex, qui peut être prescrit par n'importe quel médecin. Comme il n'existe aucun contrôle, les toxicomanes peuvent obtenir autant de prescriptions voulues auprès de médecins dupes, ou complaisants.

Etant donné qu'il y a au moins 70 000 usagers de subutex, que les consultations et les prescriptions sont remboursées à 100% grâce à la carte CMU et donc payées par les cotisations de la sécurité sociale, on s'aperçoit que cela représente un marché plus que juteux pour le laboratoire Schering-Plaugh. Ainsi que pour les pharmaciens et les médecins.

 

Les dégâts de la substitution

 

Pour les usagers, au contraire, c'est la catastrophe, 60% d'entre eux se shootent au Subutex (qui contient, entre autres joyeusetés, de l'amidon de maïs). Ce qui entraîne des abcès et des infections peu reluisantes. Et si on a pas encore constaté d'overdose, on connaît déjà des cas d'amputation.

L'addiction à la méthadone ou au subutex est d'ailleurs plus forte qu'à l'héroïne. Le sevrage est donc bien plus long et difficile.

Et comme de toutes façons les " polytoxicomanes " comme on les appelle aujourd'hui, surdosent le subutex et l'associent à d'autres défonces médicamenteuses au crack, à la coke ou à l'alcool, leur dépendance n'en est qu'accentuée. On en arrive à ce que l'accès aux soins et aux médicaments - carte Paris-santé et CMU - participent en fait au délabrement physique des exclus... au plus grand profit des laboratoires.

 

Au profit de l'Etat...

 

Pour l'Etat au contraire c'est tout bénef !! La gratuité du produit entraîne la baisse de la petite délinquance, le nombre d'overdose est en baisse - on meurt moins mais on vit cliniquement déglingué plus longtemps - et le trafic d'héroïne s'écroule. C'est pour toutes ces raisons de profit que nous nous situons en dehors du débat sur la légalisation des drogues " douces " ou " dures ". Car si bien sûr, la répression de l'usage est absurde et criminelle, la légalisation n'est qu'un leurre dont l'effet serait de permettre à l'Etat et aux laboratoires d'asseoir d'avantage leur hégémonie sur le trafic, de récupérer l'argent des économies parallèles liées au deal, de pousser ses acteurs à se recycler dans d'autres activités tout aussi illégales et de justifier ainsi une marginalisation, et un cycle de répression accrue à l'encontre de populations dites " dangereuses ".

Nous sommes persuadés que l'Etat se fout totalement de soigner les toxicomanes mais entend : les maintenir en vie grâce à la substitution et à sa politique de " réduction des risques " ; les sociabiliser un minimum - ils consomment donc ils sont rentables - afin d'éviter des débordement généralisés, grâce à la gratuité des " soins " ; mais surtout les maintenir dans leur dépendance, un RMIste défoncé est suffisamment assisté pour accepter son sort mais par trop réduit à l'état de survie et passif pour représenter un réel danger pour le système. Tout ceci alors que le pouvoir tend à agrandir le fossé entre " les bons citoyens " et les exclus, qu'il alimente par son discours sécuritaire les pures fantasmes fascisants en amalgamant insidieusement la délinquance, le trafic de drogue et l'immigration.

Il faut quant à nous mener un travail approfondi de recherche et d'information afin de montrer que les trafiquants les plus dangereux sont l'Etat, les petits et gros épiciers de la santé, et qu'étant donné la manne et le formidable outil de contrôle social que représente ce marché, seule la lutte permettra d'inverser la tendance.

A SUIVRE...

Paris le 11 mars 2000

Thierry et Rico, animateurs socio-éducatifs

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