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Trente ans de lycée expérimental à Saint-Nazaire

mardi 13 mars 2012, par Greg

« Nous ne sommes plus dans une époque où l’adresse d’un citoyen aux salutations libertaires
à “un camarade Ministre” [1] est possible. Nous ne sommes plus dans une époque où l’adresse
à une personnalité politique renvoie à son engagement, à ses valeurs.

Aussi, cette lettre ouverte vous est adressée, à vous, personnes de bonne volonté qui pensez que l’éducation n’a pas vocation à former des exécutants, des officiants obéissants plus ou moins élevés dans l’échelle sociale. Vous qui pensez que l’éducation vise à faire découvrir à travers la compréhension de la complexité du monde, sa propre capacité à créer sa vie. À inventer avec autrui des perspectives de société.

Il y a trente ans, Gabriel Cohn-Bendit écrivait une lettre ouverte au camarade Ministre. Il y a trente ans, profitant des cent jours de grâce d’un nouveau gouvernement au programme commun de gauche, les tribunaux d’exception étaient fermés, la peine de mort abolie, la cinquième semaine de congés payés accordée, les radios libérées, l’adresse de Gabriel Cohn-Bendit au camarade Ministre entendue.
Il y a trente ans, le lycée expérimental de Saint-Nazaire voyait le jour.
Son projet ? Accueillir les jeunes en âge d’aller au lycée désirant chercher et inventer, avec une équipe enseignante volontaire, un autre chemin pour apprendre. Un projet éducatif plongeant ses racines dans les pensées de Rabelais, Érasme, Coménius, Rousseau, Freinet, Decroly, Korczak, Rogers, etc.Tous ceux, nombreux, qui placèrent la liberté, le respect mutuel et l’humain comme les incontournables d’un rapport aux autres et aux savoirs.

Ce projet exprimait un besoin de jeunes en devenir et d’enseignants en recherche qui dressaient le constat lucide de l’école au tout début des années quatre-vingt. Constat terrible d’exclusion, d’ennui, d’uniformisation hiérarchisée.

Ce projet est-il désuet ? L’école a-t-elle changé depuis le début des années quatre-vingt ?

Oui ! La hiérarchie, le contrôle, l’évaluation, l’autorité y ont été renforcés pour garder l’illusion d’une construction solide alors que tout s’écroule à l’intérieur de l’édifice.

Le projet du Lycée Expérimental a donc de plus en plus de raisons d’être.

Depuis 1982, il a continué à se construire sur les principes de cogestion, c’est-à-dire, un lycée où les élèves et les enseignants s’organisent seuls en partageant le pouvoir et en choisissant ensemble les savoirs à travailler.

Pendant trente ans, alors que partout ailleurs, la compétitivité, l’efficacité, les données statistiques, le fichage l’emportaient sur toute velléité d’éducation émancipatrice, au lycée, nous avons continué à vivre au quotidien des valeurs telles que la coopération, la confiance, le partage, la responsabilité.

Nous avons continué à lutter contre toute vision simplificatrice du monde et donc de la vie de chacun. Nous avons continué à faire confiance, à parler de confiance. Nous avons continué à prendre en compte les paroles singulières même quand elles étaient minoritaires. Nous avons continué à penser que le travail est émancipateur et jubilatoire pour peu qu’on ait la liberté de le choisir. Nous avons continué à faire ensemble même si tout pousse ailleurs à l’individualisme et à la compétition. Nous avons continué à inventer des possibles, plutôt que de rester inertes sous le poids des impossibilités qu’on nous ânonne continuellement.
Nous avons continué à ne pas avoir peur.

Nous avons continué parce que, depuis trente ans, des parents trouvent ici une réponse à leurs recherches, parce que chaque année, de nouveaux jeunes veulent prendre leur vie en main, participer et intégrer ce projet, parce que de nombreux enseignants de France et d’ailleurs viennent échanger avec nous sur d’autres façons de faire et repartent plein de projets qui se heurtent à la frilosité politique actuelle.

Nous allons continuer parce que nous avons des réponses aux questionnements récurrents qui se posent aujourd’hui sur l’école.
Nous avons des réponses à la violence, à la déshumanisation, à la barbarie, à l’échec, à l’anonymat, à la solitude, à l’infantilisation, à la déresponsabilisation, au manque d’appétence pour les savoirs, à la mercantilisation des savoirs.

Nous allons fêter notre trentième anniversaire les 12 et 13 mai 2012. Vous à qui cette lettre s’adresse : jeunes, parents, retraité(e)s, employé(e)s, paysan(ne)s, cadres, cadres supérieur(e)s, enseignant(e)s, chômeurs (ses), journalistes, ouvriers(ères), hommes et femmes politiques, etc. vous êtes les bienvenu(e)s pour découvrir nos pratiques, réfléchir à notre école et donc à notre société.
Ensemble, nous pouvons résister aux sirènes alarmistes qui nous entourent. Nous pouvons défendre une école qui rejette les valeurs que nous impose un modèle social et économique en pleine déroute. Nous pouvons décider que la richesse de chacun ne peut se hiérarchiser à l’aune d’une société marchande. Nous pouvons décider de regarder l’autre comme une singularité en devenir.
Nous pouvons être libres, égaux, fraternels. ■

Voir en ligne : Le programme des trente ans du lycée de Saint-Nazaire

Notes

[11. C’est par cette adresse que s’ouvrait la lettre au ministre Savary (juin 1981) écrite par Gabriel Cohn-Bendit. Cet appel aboutit, en 1982, à la création de quatre établissements qui reçurent carte blanche pour tenter de trouver des réponses à l’échec scolaire. Parmi ceux-ci, le Lycée expérimental de Saint-Nazaire. (Ndlr)

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