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Se passer des notes à l’école ? En attendant la « révoluation »

vendredi 20 mai 2011, par Greg

Par Grégory Chambat, CNT Éducation 78

La note à l’école a une histoire (voir N’Autre école, n° 25) que malheureusement bien peu de collègues connaissent. Devenue obligatoire en 1890 « La notation chiffrée vise notamment à affiner la hiérarchisation des résultats, en vue de faciliter la sélection d’une élite. Dans cet esprit, c’est la note sur 20 qui est privilégiée, plus pointue que celle sur 10, en vigueur à l’école primaire. Elle s’accompagne toujours de classements et de prix, avec une théâtralisation des résultats. La note chiffrée, c’est aussi un moyen de discipline jugé « très efficace » : l’arrêté de 1890 classe la mauvaise note parmi les punitions autorisées, aux côtés du devoir à refaire ou de la retenue… » [1]

Il faut attendre les suites de mai 1968 (circulaire du 6 janvier 1969) pour que soient préconisées les « appréciations globales » (très satisfaisant, insuffisant… et/ou lettres ou chiffres de 1 à 5) en remplacement de l’évaluation chiffrée. « Il est bon de prendre conscience de la relativité de la note, par suite d’écarter les procédés dont la précision apparente est trompeuse » précise le texte. Mais en juillet 1971 les notes sur 20 sont à nouveau prônées dans les classes qui comportent un examen (3e, terminale), pendant que l’usage des lettres ou autres symboles (couleurs, icônes, scores de réussite) se diffuse surtout à l’école primaire.

Le carnet de notes disparaît avec la Loi d’orientation de juillet 1989 qui organise les cycles à l’école maternelle et élémentaire et officialise le passage du bulletin au livret scolaire pour rendre compte des résultats des élèves. Si l’instauration du livret personnel de compétences pose la question du maintien de la note, on semble s’orienter vers la coexistence d’une double évaluation, confortée par l’intensification de l’usage de l’informatique (bulletins et procédures d’orientation).

Alors que le système scolaire finlandais – tant vanté – ne délivre pas de note avant l’âge de 12 ans, en France, en revanche, la « notation » est bien inscrite dans les obligations statutaires des enseignants du second degré (voir encadré).

On ne s’étonnera donc pas que la science de la notation (la docimologie) soit une invention française. Et on se souviendra aussi que « si la note “parle”, c’est qu’elle donne des renseignements précieux… sur l’enseignant lui-même » (C. Pépinster). Mais, depuis quelques années, le vent de la contestation se lève avec la dénonciation de la « constante macabre », le mouvement « pour l’objection de conscience à la note », le site « panote » ou l’appel de personnalités hostiles à cette tradition. Face aux divers conservatismes, des solutions existent, applicables « ici et maintenant ».

Quelques pistes

Sans révolutionner nos modes d’évaluation, qui s’inscrivent de toute façon dans un ensemble de pratiques et de principes pédagogiques généraux, quelques pistes permettent de mettre en cause l’évaluation chiffrée. En voici une liste non-exhaustive sans autre prétention que de privilégier des pratiques immédiatement transférables.
La première des démarches est peut-être d’amener élèves (et pourquoi pas les parents) à une réflexion sur la note et sa subjectivité. On pourra mettre à profit les « exercices » et les déroulés de stage proposés sur le site « panote ». Cette réflexion est probablement un préalable à toute modification des pratiques d’évaluation.

- La note décalée dans le temps

Les devoirs sont rendus sans note, mais avec un commentaire général. L’élève est ensuite informé de sa note avec un décalage dans le temps (une semaine plus tard ou en fin de trimestre). On peut lui demander, en fonction de l’appréciation et de la correction, de proposer lui-même un chiffrage argumenté et de le mettre en parallèle avec la note de l’enseignant.
On peut également maintenir un chiffrage sur 20 mais en modifiant le sens de celui-ci, en détournant la fameuse « moyenne ». « 20 » correspondrait à « totalement acquis », « 10 » à « en voie d’acquisition »…
Autre possibilité, imaginer une évaluation limitée à la validation des compétences tout au long du trimestre, qui se transforme ensuite en note, à partir d’un simple calcul : (nombre de compétences acquises *1) + (nombre de compétences en cours d’acquisition * 0,5) * 20 / nombre de compétences évaluées). Ce système a l’avantage d’évaluer chaque élève en fonction du nombre de compétences qu’il a pratiquées et non au regard de l’ensemble de la classe.

- La note sans chiffres

Remplacer la note par des symboles est une option qui n’a que l’imagination comme limites : « cibles » indicatives (ou des « marguerites » de spécification), sur des graduations lisibles (en des « thermomètres » d’intérêt marqué ou de difficultés rencontrées) ; sur des « bilans » condensés en « points forts » et de « points faibles » : entre autres. Cette pratique se heurte de plus en plus à l’informatisation des bulletins et à leurs choix binaires (noté/non-noté).

- Changer d’évaluateur

Autre piste : l’auto-évaluation (proposée par un individu), la co-évaluation (proposée par un groupe), le mixte des deux… Là encore, la note chiffrée existe toujours, mais elle prend une autre dimension.

- Notation et compétition

Le système de péréquation de notes, relatives à plusieurs individus, peut être utilisé pour favoriser la coopération entre pairs et freiner la compétition.

- Le chef-d’œuvre pédagogique

Pratiqué dans la pédagogie Freinet et dans les mouvements d’Éducation nouvelle, le chef-d’œuvre pédagogique, qui vient couronner une séquence pédagogique ou une année de travail est une alternative intéressante à l’évaluation sommative et aux examens. ■

C. Freinet : Vers des écoles sans notes ni classements

Il n’y a ni notes ni classement dans nos écoles. Et vous regrettez le temps où vos enfants vous revenaient, le soir, avec, en mains, leur tableau de chasse : « J’ai eu trois bons points ! »… « J’ai gagné deux places… » Mais le « mauvais écolier », celui qui n’a pas de bon point, ou qui a reculé au classement – et il faut bien qu’il y en ait qui reculent si d’autres avancent – celui-là se cache, dépité et honteux, ou se vante, ou ment, tout comme le chasseur qui s’en revient bredouille de sa randonnée.

Vous dites qu’il faut de l’émulation, et nous le pensons avec vous. Mais pour qui joue cette émulation, et qui en est victime ? Pour deux ou trois têtes de classes orgueilleux de leur victoire, combien de pauvres enfants découragés de leurs échecs s’en iront rejoindre la grande armée des cancres qui réagiront à leur façon contre la position inférieure où vous les aurez rejetés !

Il y a mieux à faire et nous nous y essayons.

Les notes et les classements sont établis avec une fausse mesure. Ce n’est pas parce que votre enfant était parmi les derniers qu’il doit être condamné. Il nous suffira parfois de découvrir ses aptitudes et ses vraies lignes d’intérêt pour lui redonner confiance et préparer un bon départ.

Les notes et les classements sont injustes. Ils récompensent le « bon élève » qui réussit sans effort et punissent, découragent, le travailleur acharné qui n’a pas bonne mémoire ou qui s’intéresse à des activités que l’École juge superflues.

Nous voulons, nous, que chaque enfant puisse avoir sa part de réussite et de succès.

Les notes et les classements sont dangereux. Ils apportent dans notre école une atmosphère immorale de mauvaise compétition, de tricherie, de marchandage et de jalousie.

Nous vous dirons comment, sans rien négliger de tout ce qui peut encourager l’effort, nous nous appliquons à faire de notre classe une grande communauté de travail où chacun peut, à quelque moment, prendre la tête du peloton.

Et le travail intelligent porte en lui-même sa récompense.

Freinet C., Appel aux parents, Paris, Bibliothèque de l’école moderne, 1969.

Les notes à l’école, ce qu’en disent les textes...

Le Guide juridique du chef d’établissement (fiche 12) définit ainsi les missions du professeur enseignant en collège ou lycée : « La préparation des heures d’enseignement, la correction et la notation des devoirs et des interrogations, l’évaluation des élèves et la participation aux travaux du conseil de classe. Ressortissent également de ces obligations […] la communication en temps utile des appréciations portées sur les élèves, la participation aux jurys et au déroulement des examens sur convocation de l’autorité académique, l’assiduité à la prérentrée des enseignants et aux réunions de rencontre avec les parents d’élèves… »

L’obligation de noter et de communiquer les notes et appréciations concernant le travail des élèves pour les enseignants
Cette obligation est mentionnée dans les circulaires du 20 avril 1961 et du 4 juillet 1961 (RLR 700-4). Elle a été rappelée dans une note du 9 mars 1989 (BOEN, n° 12 du 23 mars 1989 – RLR 550-2).

Cf. T.A. Nantes, M. T et autres, 3 mars 1993, n° 90-1034 et autres.

Cf. C.E. Mme Gassies 17 janvier 1996 : il y a absence de service fait lorsqu’un enseignant s’abstient de transmettre les bulletins scolaires des élèves de ses classes.

Cf. C.E. SNLC 10 juin 1994 : la transcription des notes sur les bulletins scolaires constitue une tâche matérielle indissociable des obligations de service.

La retenue sur traitement doit être opérée par trentièmes indivisibles à compter de la date limite fixée pour la remise et pour la durée de la carence, c’est-à-dire jusqu’à la remise des notes ou bulletins.
Par ailleurs, le refus volontaire de communication de notes, qui serait constaté hors de la situation de grève, peut justifier qu’il en soit tenu compte à l’occasion de l’appréciation annuelle de la façon de servir de l’agent (notation, notamment administrative). Cela peut donner lieu également à sanction disciplinaire pour manquement aux obligations de service.

D.P.E. – Cellule des affaires contentieuses et disciplinaires


[11. Claude Lelièvre, Le Monde de l’Éducation, n° 344, février 2006.