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Pourquoi criminaliser les familles ? entretien avec Fabienne Messica (AITEC)

samedi 27 mars 2010, par Greg

Le coup d’accélérateur libéral de l’actuel gouvernement s’est accompagné, fort logiquement, d’un durcissement idéologique, d’un retour à l’autoritarisme réactionnaire sous couvert de politique ultra-sécuritaire. Nombreuses sont les cibles - mais celles-ci ont en commun d’être toutes “pauvres”... - comme le dit l’adage “classes laborieuses, classes dangereuses”. Plus rares sont les poches de résistances, celles qui cherchent à combattre sur le terrain cette pollution des esprits, cette corruption des consciences qui contaminent malheureusement les victimes elles-mêmes... rencontre avec un groupe de réflexion et d’action sur les nouveaux visages de la pensée totalitaire.

Comment est né le groupe AITEC “contre la criminalisation des familles” ? Qui retrouve-t-on dans cette association et quels sont ses objectifs ?

Fabienne Messica - Ce groupe est né d’un double constat : le discours sur “l’exclusion” et les pratiques de prise en charge sociale et éducative ont changé. Il y a une nécessité aujourd’hui de repolitiser l’approche socio-éducative et juridique car nous assistons à la fois à une criminalisation de la pauvreté et à une attaque de toutes les libertés. Notre groupe est composé de travailleurs sociaux, de juristes, d’enseignants, de syndicalistes, militants , sociologues et philosophes dits “de terrain”.

Votre réflexion ne se limite pas à la question des familles marginalisées, mais en quoi le traitement réservé à ces familles vous semble-t-il révélateur des nouvelles orientations en matière de “gestion de la misère” ?

F.M. - La famille ne peut pas faire uniquement l’objet d’une approche de classe mais il est clair que ce sont les populations les plus pauvres et les plus marginalisées qui sont principalement visées par les nouvelles mesures Sarkozy, Perben, Darcos et Ferry. Cette politique n’est visible que si on la prend dans sa globalité, c’est à dire à la fois l’aspect sécuritaire, la décentralisation comme porte ouverte à des politiques de discrimination et le renoncement à lutter au sein de l’école contre les inégalités. Là où nous pouvons dire que l’ensemble de la société est visée même si ce sont principalement les pauvres, c’est dans la manière dont les questions sociales et politiques sont renvoyées à des questions de moeurs, c’est à dire la famille ou la communauté. C’est une dépolitisation qui conduit à un ordre moral, donc une attaque des libertés et cette tendance concerne tout le monde. Cependant, les destinataires de cette politique sont principalement les populations qui sont l’objet d’une intervention juridique et socio-éducative.
On peut discerner quatre tendances qui ont toujours cohabité mais correspondent tout de même à des étapes historiques. La première tendance au xixe siècle est caritative et philantropique : elle vise l’amélioration des conditions de vie des ouvriers, l’amélioration de l’hygiène et la moralisation des liens familiaux (stabilisation de la famille ouvrière). Puis il y a eu, avec le Front Populaire, le marxisme et les mouvements sociaux, une prise de conscience de la question sociale comme question collective ou de classe et non plus comme question “familiale”. L’éducation populaire est née de cette volonté de “collectiviser” les questions sociales et éducatives, de lutter contre les inégalités, d’émanciper massivement. à cette vision a succédé, après les désenchantements des années 70, une approche plus individualiste, visant l’émancipation de l’individu. Cette aprroche prend en compte les apports de la psychologie, elle mobilise la bonne volonté de l’individu, elle met en avant le sujet de droit et elle propose des formes de contractualisation avec les exclus, chômeurs, marginaux, délinquants etc... Ce modèle “bourgeois” d’émancipation fondé sur l’individu marque le renoncement à toute émancipation collective mais conserve la notion de sujet de droit et d’appartenance citoyenne. L’individu même s’il est pauvre, fou, marginal est sujet de liberté mais il n’y a plus de sujet collectif. Avec cette approche, on assiste néanmoins à une “pathologisation” de la pauvreté au détriment d’une vision sociale : la pauvreté est conçue comme une maladie, un handicap, un “moins”. L’individu peut sauver sa peau mais pas s’émanciper collectivement. Bien entendu, tous ces courants ne se sont pas substitués mécaniquement les uns aux autres mais se sont nourris ou affrontés
Quel est le changement ? C’est qu’à ces deux approches, collective ou individuelle, s’est substituée une approche familiale et communautaire qui est le degré zéro de la politique. En effet, la famille peut être un lieu d’amour, de solidarité, de fidélité mais elle n’en demeure pas moins de l’ordre de la détermination. Personne ne choisit sa famille, c’est aussi simple que cela. Donc la famille n’est pas un lieu de liberté ni individuelle, ni collective bien qu’elle ait des capacités de resistance à l’état par fidélité aux siens (on ne livre pas ses enfants à la police très facilement). Malgré tout, toute émancipation s’effectue hors de la famille. C’est vrai dans la dimension individuelle de l’émancipation comme dans sa dimension collective par l’engagement politique et la solidarité qui “dépassent” la famille, les origines, la communauté sans les supprimer bien-sûr. Si tout ce qui fait l’objet d’une intervention socio-éducative ou juridique est renvoyé à de la responsabilité familiale, il n’y a plus ni liberté individuelle, ni liberté collective (politique) ; la communautarisation de la responsabilité est une négation de la liberté individuelle et collective. C’est le stade ultime.

Pourquoi la politique actuelle de criminalisation des familles menace-t-elle l’ensemble des individus ? Concrètement, comment se manifeste cette criminalisation ? Pourquoi s’en prendre aux “familles” ?

F.M. - La criminalisation des familles signifie qu’il est possible de punir tous les membres d’une famille pour un acte qui a été commis par l’un de ses membres. Concrètement, si des parents n’ont pas payé la cantine à temps dans une école, on exclut les enfants de la cantine et on les humilie publiquement. C’est bien entendu contraire à la mission de protection de l’enfance qui est une mission publique, un devoir pour la société. Inversement, les parents n’ont plus seulement une responsabilité civile en cas de manquement de la part de leurs enfants mais ils sont jugés au penal avec des risques de peines de prison. On s’en prend à la famille pour deux raisons : par la famille, on est toujours sûr de punir quelqu’un même si l’enfant est trop jeune pour encourir une peine de prison. Par la famille, on attaque des moeurs, des habitudes et on moralise la question sociale. Cela dit, la responsabilité parentale n’est pas une nouveauté. Ce qui est nouveau, c’est qu’elle se substitue entièrement au devoir de protection de la société et de l’état envers l’enfant. C’est un recul social d’une ampleur phénoménale qui se présente sous l’apparence du bon sens, de l’évidence. La société se déresponsabilise, elle “privatise” le social, elle nie toutes les libertés et par un tour de passe-passe, le pouvoir fait passer ce formidable recul social pour un effet “du bon sens”.

Quelle place occupe l’école dans ce dispositif ? Quelles actions peuvent mener les acteurs de l’éducation ?

F.M. - La place de l’école dans ce dispositif nous semble fondamentale. L’école doit affirmer que l’obligation scolaire par exemple est d’abord et avant tout une obligation de la société envers l’enfant. La déscolarisation est aujourd’hui entièrement imputée aux parents et non à la pauvreté ou à l’inadaptation du système. Il faut être prudent quand on parle d’inadaptation du système car Luc Ferry l’entend certainement différemment de nous.
L’école hérite des difficultés sociales des élèves. Elle doit donc nécessairement s’ouvrir à des acteurs sociaux, à des associations, à la prévention spécialisée, aux familles et à tous ceux qui s’occupent aussi des enfants. L’école doit aussi résister fait l’objet de nombreuses attaques très contradictoires : on lui reproche de creuser ou de reproduire les inégalités ou bien de ne pas satisfaire aux exigences des classes moyennes. Mais elle peut être un rempart infranchissable pour les politiques de libéralisation, de précarisation et de repression des plus pauvres.

L’école doit se repolitiser, réaffirmer sa mission de lutte contre les inégalités par l’apprentissage pour tous et travailler avec d’autres professions. On a souvent dit que dans l’enseignement, c’était trop politisé : c’est un enjeu politique central, un lieu de socialisation, un moyen possible de lutter contre les inégalités. C’est donc politique.
En lisant vos textes, on constate une volonté marquée de développer, parallèlement à une réflexion nourrie par vos actions sur le terrain, les conditions d’une résistance associant professionnels, militants et les familles. Comment envisagez-vous cette résistance  ?

F.M. - La criminalisation des familles et de la pauvreté traverse un ensemble de pratiques. Elle concerne autant des personnes qui travaillent dans des crèches, des médecins de la Protection Maternelle et Infantile que des enseignants, des travailleurs sociaux, des juges, des avocats, des psychologues ou psychanalystes (par exemple dans les Centres médico-psycho-pédagogiques). Et elle concerne évidemment aussi au premier chef les familles elles-mêmes. Pour le moment, le travail de notre groupe a été un travail d’élaboration : il faudrait que se créent des coordinations qui rassemblent ces différents acteurs comme c’est déjà le cas en Seine-Saint-Denis par exemple et à Nantes. Ces coordinations se créent à partir d’un axe de lutte puis elles s’ouvrent à la problématique dans son ensemble. Il y a tout un travail de maillage à faire auquel nous allons essayer de contribuer en prenant contact avec ces différentes coordinations, en organisant des rencontres. Si l’on prend l’exemple des assistantes sociales, elles commencent à se mobiliser mais elles pensent souvent que si elles font grève, ça ne sert à rien parce qu’elles n’ont pas le même rôle que les infirmières dans les hôpitaux par exemple. Quand l’éducation nationale se mobilise, c’est perçu comme corporatiste et décrédibilisée parce qu’il y a des grèves souvent. De surcroît, on oppose artificiellement le public et le privé parce qu’on ne se saisit pas du concept de service public. C’est ce qui doit changer : il faut que les gens travaillent ensemble, se mobilisent ensemble avec aussi les associations et fédérations familiales. En ce cas, c’est un mouvement social qui englobe les services publics et les publics, c’est à dire nous tous.

Le débat est souvent enfermé dans l’opposition répressif / éducatif. Le groupe se positionne-t-il dans ce cadre-là ?

F.M. - Nous essayons de sortir de l’opposition répressif /éducatif parce qu’il nous semble que la “punition” fait partie de l’arsenal éducatif. Mais, pour aller vite, il y a deux sortes de punition : la punition “inclusive”, qui est une sorte de réparation d’un tort qu’on a causé à autrui ou à la collectivité, et la punition qui exclut. Le répressif, c’est la punition qui exclut, c’est la condamnation, la discrimination donc l’exclusion. Les politiques répressives actuelles ne sont pas éducatives mais de discrimination, d’exclusion.

Vous utilisez une formule pour résumer les fondements de cette politique libérale/sécuritaire : “chacun est responsable de son malheur ou de son bonheur“, pouvez-vous l’expliquer ?

F.M. - “Chacun est responsable de son malheur ou de son bonheur” renvoie à cette politique sécuritaire et “libérale” qui impute toute la responsabilité à l’individu et à la famille. Cette politique est liberticide car l’individu ici n’est pas sujet de droit : il est jugé moralement par ses moeurs, coutumes, habitudes familiales, par exemple le fait de laisser les enfants vivre dehors.

Dans le domaine social, la réponse “magique” est souvent “plus d’État”, vous inscrivez-vous dans cette logique “charitable”, “caritative” ? En quoi le mouvement social (syndical, associatif...) pourrait-il porter un autre modèle, une autre forme de réponse ?

F.M. - Plus de respect des droits par l’état a une signification : par exemple, dans le domaine du droit au logement ou de l’ensemble des droits socio-économiques, à l’éducation, à la santé, etc... Il y a des luttes dans ce domaine là et elles sont parfaitement légitimes même quand elles consistent à réclamer des moyens supplémentaires. Plus d’intervention de l’état a une tout autre signification : c’est une arme à double tranchant. Il faut donc se demander : quelle intervention, par qui, comment, pour quelle finalité ? Par exemple, les discours sur la restauration de l’autorité de l’état (délit d’insulte au drapeau français), des enseignants, des parents se situent clairement en réalité dans un plus d’intervention de l’état, un modèle de pouvoir étatique et patriarcal. On voudrait bien faire de la famille un mini-état, un relais de l’état, c’est même la figure “positive” de la famille telle qu’elle a été mise en valeur par Vichy et telle qu’elle demeure sous-jacente à l’obsession nataliste des politiques familiales.
Le mouvement social a un combat à mener contre toutes ces politiques et il est porteur de pratiques alternatives diverses, pas forcément d’un modèle unifié et codifié. Partout où la politique dit qu’elle combat les mauvaises moeurs, le mouvement social dit qu’il combat un mauvais modèle social et économique. Mais ça n’est pas aussi aisé qu’il y parait. Car lorsqu’on vous brandit à la figure la violence scolaire ou l’insécurité et qu’on vous dit : “Vous n’êtes pas d’accord avec le gouvernement, mais c’est quoi la solution ?”, vous pouvez toujours dire que tout cela est exagéré (ce qui est vrai) mais ce n’est pas convaincant. En réalité, il y a, sinon des réponses, des résistances et des alternatives dans les interventions sociales et éducatives et même dans la psychanalyse “du lien” que développe le philosophe Miguel Benasayag. Mais l’objectif de ces luttes et de ces pratiques alternatives n’est pas de mettre fin à toute conflictualité dans la société.
C’est pourquoi la question est piégée : les alternatives sont portées par le mouvement social comme modalités de lutte et non comme solution (donc dissolution) de ces mêmes luttes. Elles ne sont pas une réponse à la question sécuritaire parce qu’elles renvoient à une autre question plus vaste et plus complexe : comment la société peut-elle remplir son devoir de protection et d’éducation des enfants, garantir l’égalité des chances, la reconnaissance de chacun comme sujet de droit, le droit au logement, au travail, etc... ?

Coordonnées

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21 ter, rue Voltaire 75011 Paris - tél. 01 43 71 22 22 - fax 01 44 64 74 14
E-mail : aitec@globenet.org Internet : http://www.globenet.org/aitec

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