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Paroles Sans Papiers, ouvrage collectif et Là où vont nos pères, Shaun Tan

vendredi 26 mars 2010, par Greg

Sans-papiers, pas sans-paroles

La bande dessinée n’est pas en reste quand il s’agit de traiter de problèmes de société. Deux albums récemment sortis, Paroles Sans Papiers et Là où vont nos pères semblent se répondre sur les mêmes thèmes de l’émigration et de l’immigration. Sur un problème qui, en France, n’est plus évoqué par les média que du côté du fait divers, l’album collectif à l’initiative de José Muñoz (célébrissime auteur d’origine argentine), essaie dans la multiplicité des anecdotes, dans la polyphonie des témoignages mis en scène et dans la variété expressive des styles des différents dessinateurs, de redonner la parole aux émigrés et exilés. Paroles Sans Papiers réussit non seulement à restituer la part d’humanité de ceux à qui d’État français (et l’administration européenne) refuse tout droit, mais encore à évoquer très précisément leur quotidien infernal : on cherche à quitter la misère et la mort et on se trouve souvent clandestinement exploité dans le pays de destination. Un dossier et une bibliographie exhaustive – qui renvoie notamment aux publications de la Cimade et à l’activité de RESF – concluent l’album en incitant à la réflexion et en bousculant les lieux communs sur l’immigration.

Pas de parole et encore moins de texte dans Là où vont nos pères. Le choix narratif et esthétique de Shaun Tan est très différent du premier : le graphisme somptueux, tout en dégradé de valeur et en modelé évoque avec beaucoup de maîtrise la photographie et le cinéma du début du xx e siècle. L’absence de dialogue et la rareté des textes, rédigés la plupart du temps dans un alphabet inventé, participent de l’effet d’étrangeté dans lequel nous plonge délibérément le récit : des personnages échappés de photos sépia fuient la guerre, la terreur totalitaire et la misère pour échouer dans un port cosmopolite, puis s’envolent vers une citée fantastique flottant dans les airs. Ce récit symbolique à la limite du récit de science-fiction utopique parle de façon très positive du destin d’immigrés qui réussissent à s’intégrer à la vie étrange d’une citée idéale. Certes ici et là des êtres cauchemardesques leur rappellent les dangers qu’ils ont quittés et d’autres annoncent ceux qu’ils devront affronter (lutte pour le territoire, incompréhension, solitude), mais le propos reste optimiste : dans la dernière planche, l’histoire se conclut avec la petite fille du personnage principal qui, récemment arrivée, accueille à son tour un nouvel immigrant. On peut reprocher en cela à ce récit utopique de rater son objectif critique et d’en rester au niveau de la fable.
Même si elles ne s’inscrivent pas dans le même contexte politique et idéologique, les deux bandes dessinées défendent une idée très positive de l’immigration. Il faut remarquer à ce propos que l’album de Shaun Tan était au départ une commande du Ministère australien de l’immigration. Là où vont nos pères est une bd très séduisante et qui flatte notre espoir de voir l’humanité vivre dans une citée-monde sans frontière : on comprend bien pourquoi il vient de recevoir le prix du meilleur album de bd du Festival d’Angoulême. Mais on peut lui préférer l’âpreté des récits mis en scène dans Paroles Sans papiers et entendre dans toutes ses conséquences politiques l’avertissement de José Muñoz à tous les pauvres de la planète exclus et exploités, ici et là : « je ne suis pas né exilé, je le suis devenu ». (E. Z.)

Là où vont nos pères, Shaun Tan, édition Dargaud.
Paroles Sans Papiers, ouvrage collectif dirigé par Alfred et David Chauvel, rédaction Michael Le Galli, édition Delcourt.

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