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Nouvelles présences militantes

samedi 3 mars 2012, par Greg

Élise travaille en ce moment dans une école élémentaire, en tant qu’auxiliaire de vie scolaire,
auprès d’enfants en difficulté (troubles du comportement et des apprentissages).
Elle prépare le concours de prof des écoles, en candidate libre et est adhérente à la CNT depuis un an.

Émilie, 31 ans, habite et travaille à Paris comme enseignante en maternelle dans le 20 e
(titularisée depuis deux ans) après avoir été assistante d’éducation pendant cinq ans dans l’Essonne.

Aller plus loin

À lire : École, une révolution nécessaire, entretiens avec des militants de la CNT éducation, Éditions CNT-RP, 2007, 206 p., 13 €.

Ils / elles sont enseignant.e.s, en maternelle, primaire, collège ou
lycée, agents, magasiniers, étudiants, cuisiniers, ouvriers
professionnels, surveillants, anciens ou tout nouveaux dans le métier ou
à la retraite.

À Lille, Marseille, Lyon, Paris, Rennes, Nancy, Besançon..., ils
militent depuis plusieurs années ou seulement quelques mois. Ils
témoignent ici de leur engagement, alternant le « nous » et le « je »
pour faire partager leurs parcours, leurs souvenirs, leurs espoirs et
leurs projets. Ils ont emprunté des chemins différents, connu des
expériences diverses et vivent des réalités singulières.

Ils se retrouvent aujourd’hui au sein de la fédération CNT des
Travailleuses et travailleurs de l’Éducation, animés par une certitude
partagée : dans la société comme dans l’école, une révolution est
nécessaire.

Ce livre rassemble leurs témoignages et propose au lecteur de découvrir,
loin des clichés, l’action quotidienne des militants de la CNT
Éducation, un syndicat qui, au coeur des luttes actuelles, ambitionne de
réinventer un autre syndicalisme pour défendre une autre école.

N’Autre école – Quand, pourquoi et comment s’est décidée votre adhésion au syndicat ? Un élément déclencheur ou une lente maturation ?

Émilie – Mon adhésion au syndicat s’est décidée l’année scolaire passée suite à un conflit que j’ai eu avec ma directrice. Elle exigeait de moi de monter des projets pédagogiques pour tous les élèves de l’éco­le lorsque je n’étais pas appelée pour un remplacement les deux jours où j’étais remplaçante (les deux autres jours, j’étais complément d’un mi-temps dans la même école maternelle). La pression était assez importante et je n’avais pas les outils nécessaires pour me confronter à elle. Ce fut le déclencheur.

Connaissant une personne qui est à la CNT depuis des années, je l’ai contactée dans un premier temps. Puis lors d’une soirée organisée aux Vignoles, cette personne m’a mise en contact avec le STE 75 [1].
J’ai été écoutée, comprise et guidée. Cependant, je ne pensais pas que j’allais adhérer au syndicat. Je ne me sentais pas capable de m’engager. Puis, j’ai assisté à une AG [2] et après réflexion, j’ai décidé d’y adhérer.

Il me semble que j’étais déjà dans une réflexion pour un engagement mais je ne savais pas lequel. J’y réfléchissais depuis un certain temps et c’est l’élément déclencheur qui m’a vraiment décidé.

Élise – L’année dernière, j’ai décidé de lâcher mon doctorat de sociologie et de me mettre au chômage pour préparer une reconversion. J’ai pris enfin le temps de me poser et de réfléchir à ce dont j’avais vraiment envie. J’en ai profité pour participer, de façon totalement informelle, à la vie de différentes classes et écoles publiques développant des pratiques pédagogiques qui m’intéressent. J’ai aussi pris contact avec des gens de l’Icem [3] et j’ai participé à plusieurs réunions. Ça a été l’occasion de voir comment des enseignant-e-s réussissent à mettre en œuvre, dans le quotidien de leurs classes et de leurs établissements, des principes d’émancipation, de coopération, trouvent des alternatives à l’organisation hiérarchique, etc. La préoccupation pédagogique est centrale à mes yeux, mais indissociable d’une réflexion politique, appuyée sur de vraies pratiques, sur des modes d’organisation concrets. Comme ça faisait déjà un bon moment que je connaissais quelques personnes proches du milieu libertaire et de la CNT et que je participais régulièrement à des manifs, conférences, projections, etc., j’ai aussi eu envie d’aller y voir de plus près, pour en savoir plus sur leurs pratiques, leurs objectifs, leur mode de fonctionnement.

Et puis, en tant qu’étudiante salariée, j’ai toujours bossé sur des postes et avec des statuts précaires. Je me sentais rarement très impliquée sur mes lieux de travail, l’essentiel de ma vie professionnelle se jouant, à l’époque, ailleurs. En me lançant dans la préparation du concours, j’ai eu envie de m’investir de façon plus durable dans une organisation politique et professionnelle réunissant des gens bossant dans l’éducation. Une façon de découvrir le métier par d’autres moyens et de me sentir un peu plus chez moi dans ce milieu professionnel…

Aviez-vous un regard extérieur sur l’engagement, le syndicalisme, la CNT… avant votre adhésion ? Si oui, lequel ?

Élise – Le syndicalisme, c’est pour moi un moyen privilégié d’inscrire la réflexion politique dans la vie quotidienne, au travers du travail, et du coup de faire de celui-ci un vrai outil de transformation sociale. Il permet de créer des solidarités et de se sentir moins seul-e-s face à la dégradation systématique de nos conditions de travail, dans l’ensemble des milieux professionnels. C’est un outil de défense et de résistance, mais aussi de construction, de réappropriation de nos lieux et nos outils de travail. Étant étudiante, j’étais allée voir un temps ce qui se faisait du côté de Sud Étudiants, en remontant une section avec quelques copines et copains de sensibilité politique commune. Mais on a vite fait demi-tour face à l’injonction électoraliste de l’organisation.
On n’avait aucune envie de participer aux instances « représentatives » de la fac et de passer notre temps à courir après les nouveaux adhérents pour avoir plus de poids et de voix. On préférait de loin organiser des débats, monter notre petit canard ou expérimenter d’autres façons de s’organiser en AG ou en actions. Du coup on a fini par laisser tomber Sud…

Concernant le milieu libertaire et la CNT, c’est depuis plusieurs années le mode d’organisation et la grille de lecture politique dont je me sens le plus proche. Mais j’ai longtemps été réticente devant la radicalité de certaines positions, comme le rejet du système électoral ou la critique du salariat. Même si je m’y retrouve en grande partie théoriquement, je ne me sentais pas franchement capable de revendiquer l’abolition de l’État ou l’abstention aux élections, surtout vu l’état actuel des rapports de force et des consciences ! Ce qui me faisait hésiter, c’était aussi une certaine tendance, que j’avais observée chez quelques militant-e-s libertaires, à se positionner comme prescripteurs de morale, de bonnes façons de faire (de militer, de penser, de baiser… de vivre quoi !), sous peine d’être considéré-e comme un-e suppôt du capitalisme, du patriarcat, de l’autoritarisme, etc. Certaines tendances sexistes aussi me posaient problème, que j’avais pu observer dans divers rassemblements et qui me semblaient aller de pair avec l’attirail du petit militant de la CNT au même titre que le blouson ou les cheveux ras… Bref, j’étais retenue par une certaine mise en scène de soi ayant cours à la CNT et dans le milieu libertaire, que je voyais comme le signe d’un rapport intransigeant à une orthodoxie politique propre à ce milieu. Or les grandes références théoriques, les préceptes idéologiques et les étiquetages politiques me mettent mal à l’aise, même si j’en use aussi en tant que boussole. Et ce qui m’importe aujourd’hui, c’est ce qu’on peut faire localement et concrètement, au quotidien, en fonction de ce qu’on est, de nos contextes et de nos contraintes. Créer des modes d’organisation alternatifs qui fonctionnent et miser sur l’éducation politique et populaire et sur la valeur de l’exemple…

Émilie – Je n’avais pas de regard extérieur sur le syndicalisme. Je le voyais lors des manifestations, dans les tracts que je recevais mais je n’avais pas d’idées précises.

Pour l’engagement, j’avais l’impression qu’à partir du moment où on s’engageait, on se devait toujours d’être très actif. Je voyais l’engagement comme une pression (d’ailleurs ça a été la première chose que j’ai demandée quand j’ai adhéré !).

Comment définiriez-vous votre engagement aujourd’hui, votre militantisme ? En quoi vous convient-il ou ne vous convient-il pas ?

Émilie – Mon engagement et mon militantisme se résument à participer aux AG et à parler de mon syndicat dans les écoles où je travaille. J’affiche et je dépose dans la salle des maîtres les documents de mon syndicat. Pour le moment, cela me convient, je ne me sens pas encore assez « armée » pour m’engager plus. Il me faut un certain temps pour observer, réfléchir et comprendre toutes les informations que je reçois depuis mon adhésion. Peut-être qu’avec le temps j’aurais un engagement un peu plus poussé.

Élise – C’est en discutant avec des militant-e-s, et surtout en les voyant travailler ensemble, que j’ai compris que, si la base est commune, chacun-e reste libre de s’investir et de prendre position en fonction de ses possibilités et de ses convictions.
Concernant ma pratique, je ne me sens pas encore très rodée, ni vraiment compétente sur le plan de l’activité syndicale au plein sens du terme (fabrication de tracts, animation d’heures d’info syndicale, soutien aux collègues en difficulté, actions pour défendre ou revendiquer des droits, etc.). Pour le moment, je suis plus à l’aise sur un mandat interne comme celui de la trésorerie, qui me permet de comprendre le fonctionnement du syndicat et de l’orga, les sigles, les enjeux, etc. En même temps je ne me sens pas de pression particulière et si c’est parfois un peu déroutant, j’apprécie énormément le fait que, si on a besoin ou envie de comprendre quelque chose, de monter une action ou de pondre un papier, il faut juste se prendre par la main et y aller. Il y a toujours du répondant quelque part, que ce soit sur les listes mail, en AG ou parmi les militant-e-s. C’est assez énorme, pour moi qui viens plutôt d’un monde de la recherche et de l’université en voie d’atomisation avancée, de voir fonctionner cet espace de liberté et d’action, et surtout cette solidarité du quotidien, pour les petites comme pour les grandes choses.

Qu’est-ce qui vous a le plus étonné, à quoi ne vous attendiez-vous pas ?

Élise – Un truc qui m’a surprise, c’est qu’on m’encourage très rapidement à prendre en charge un mandat, que ce soit pour participer à un congrès, une commission fédérale ou pour m’impliquer dans le fonctionnement interne du syndicat. J’ai trouvé étonnant, et en même temps très mobilisateur, qu’on propose à une toute nouvelle arrivante de prendre pleinement part au fonctionnement, au même titre qu’à des militant-e-s impliqué-e-s depuis des années. Du coup, j’ai un peu mieux saisi les enjeux pratiques de ces principes d’horizontalité et d’auto-formation, pour essayer d’éviter le monopole des fonctions charnières par certain-e-s seulement et la construction de positions d’expertise. Après, on n’est pas non plus dans un monde idéal, et le fait que cette volonté d’égalisation et d’émancipation soit mise en œuvre autant que possible ne résout pas tout d’un coup de baguette magique ! On est tout de même confron­té-e-s, dans cette orga comme dans le reste du monde, à des conflits de personnes et de tendances qui peuvent être très violents, à des monopoles et des inégalités dans la répartition des tâches et des fonctions (notamment entre hommes et femmes). Mais la vigilance est tout de même bien présente et la critique comme le débat restent possibles.
Pour finir en revenant sur le thème de départ, ce qui me tient le plus dans cet engagement, c’est de trouver des gens qui se donnent les moyens, même s’ils sont limités, de faire vivre concrètement leur utopie dans leur pratique quotidienne, professionnelle aussi bien que militante. Parfois ça marche bien, parfois non, mais en tout cas, ça aide à résister au défaitisme et au sentiment d’impuissance ambiant, de façon pragmatique et pas moraliste.

Émilie – La première surprise (et c’est celle qui m’a rassurée) est que je ne vois plus l’engagement comme une pression. On m’a rapidement dit que chacun militait à sa manière et comme il le pouvait.
Ensuite, je savais que le collectif était très important mais je ne pensais pas qu’il le serait autant et c’est une très bonne surprise.
Ce qui me faisait un peu peur dans l’engagement c’était de perdre à un moment donné mon libre arbitre et de ne plus avoir de recul nécessaire dans mes réflexions. Depuis que j’ai adhéré, je n’ai pas l’impression d’avoir perdu cela mais ça reste quand même quelque chose auquel je fais attention. ■

Notes

[11. Syndicat CNT des travailleurs
et travailleuses de l’Éducation du 75. Au sein de la CNT, les adhérent(e)s sont regroupés au sein de leur syndicat départemental de branche.

[22. Le syndicat se réunit
en assemblée générale (AG),
en principe une fois par mois.

[33. Institut coopératif de l’école moderne : organisation
du mouvement Freinet.

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