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Management pédagogique

dimanche 4 mai 2014, par Greg

Comment penser les effets des récentes réformes du système scolaire sur les personnels de l’éducation,
sur leur rapport à l’enseignement et à l’institution ? Jean-Yves ouvre une réflexion sur la dimension pédagogique
du management tel qu’il est mis en œuvre à l’école, avec des enseignant-e-s qui ne sont pas tout à fait
des travailleuses et travailleurs comme les autres, notamment du fait que la « matière première » ce sont les élèves.

Hiérarchie vs autonomie ?

Depuis une dizaine d’années, les modes de gouvernance des établissements publics d’enseignement secondaire suivent une évolution paradoxale. D’un côté, on assiste à un renforcement des pouvoirs de direction des chefs d’établissement sur les personnels (entretien d’évaluation, possibilité d’embauche, etc.) et au rapprochement, ouvertement revendiqué par certains personnages politiques de droite, du statut des chefs d’établissement vers celui des chefs d’entreprise. Mais, parallèlement, on assiste à l’introduction de mesures allant apparemment dans le sens du renforcement de l’autonomie des personnels et des établissements. Ce dernier point semble au premier abord satisfaire certaines revendications des mouvements pédagogiques qui ont toujours critiqué le centralisme excessif du système scolaire français et revendiqué une plus grande autonomie des établissements afin de favoriser l’innovation pédagogique et la mobilisation des équipes éducatives. L’ambiguïté introduite par ces nouveaux modes de gouvernance est à l’origine d’un certain désarroi, car sur le terrain, certains agents, même s’ils critiquent le renforcement de l’autorité des chefs d’établissement, peuvent être tentés de participer aux projets et initiatives. C’est notamment le cas de la réforme des lycées de Luc Chatel (2010), soutenue par l’Unsa et le Sgen favorables à l’évaluation par compétences et à l’instauration du socle commun au collège.

Le management pédagogique : un outil de récupération

Il manque, dans l’analyse critique de ces évolutions, un concept opératoire capable de rendre compte de cette ambivalence et c’est ce manque que nous entendons combler à travers le concept de management pédagogique. Nous définirons le management pédagogique comme l’ensemble des dispositifs visant à améliorer l’efficacité des établissements scolaires grâce, à la fois, à l’augmentation de l’implication professionnelle des personnels et à l’accentuation du contrôle hiérarchique sur leur travail. L’originalité du management pédagogique tient notamment dans son caractère hybride. En effet, s’il s’inspire de l’idéologie néo-libérale qui prétend améliorer le fonctionnement de l’école en y important des modes de gestion et de management issus du secteur privé, il s’inspire aussi de la critique pédagogique de l’école, qui impute ses difficultés actuelles au maintien de pratiques pédagogiques autoritaires et élitistes. Certes, ces deux critiques partent d’horizons politiques différents, mais elles se rejoignent sur de nombreux plans et partagent souvent un vocabulaire commun (autonomie, efficacité, évaluation collective, participation, mobilisation, etc.).

Le management pédagogique : un outil de régression

Les conséquences du management pédagogique sont multiples : il permet, d’une part, de disqualifier l’accroissement des moyens comme solution à la crise de l’école, en accréditant l’idée que l’école peut désor­mais être plus efficace en étant mieux « gouvernée ». D’autre part, il discrédite les discours syndicaux, notamment des plus radicaux, en les désignant comme une force de blocage face aux « indispensables » réformes de l’éducation auxquelles en général ils s’opposent. Enfin, ce type de management fragilise des personnels, qui jouissaient auparavant d’une forte identité professionnelle, qui leur permettait de résister individuellement et collectivement à d’éventuelles pressions hiérarchiques. L’analyse critique du management pédagogique s’avère d’autant plus nécessaire qu’il se donne pour objectif l’amélioration de l’efficacité de l’école afin de réduire les inégalités scolaires, objectif qui informe l’action des enseignants et des organisations progressistes. Reste alors à déterminer comment des salariés et leurs syndicats peuvent résister à des pouvoirs qui les assujettissent au nom de valeurs que, par ailleurs, ils partagent ? ■

Jean-Yves Mas,
professeur de SES au lycée Jean-Jaurès de Montreuil (93).

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