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Le soutien des inégalités

mardi 6 juillet 2010, par Greg

Par Nicole Chosson

La mise en place du soutien a entraîné de nombreuses discussions même dans les écoles où le refus et la désobéissance n’ont pas été signifiés. Des enseignants ont déployé
des trésors d’ingéniosité, de générosité pour « remplir leur devoir ». Les désobéisseurs
eux dénoncent le mensonge des réformes réactionnaires, et se rendent compte que
« développer le soutien scolaire est une idée néfaste », comme l’écrit Nestor Romero dans son blog http://www.rue89.com/restez-assis. Nous vous livrons ici des extraits de ses textes.

Romero nous rappelle, en citant Antoine Prost, que le mot démocratisation n’est pas dans le vocabulaire des fondateurs de l’école et que la diffusion de l’instruction n’avait pas pour but la promotion des individus. « Ainsi s’accommodaient-ils très bien d’un dualisme qui exclut toute passerelle entre l’école du peuple et le secondaire. »
Il pointe que l’argument du « taux d’encadrement » – qui serait satisfaisant en France – révèle surtout que, pour le gouvernement actuel, le but de l’école est d’enfermer les élèves dans un cadre ; non pas de les accompagner et les guider, avec « aux quatre coins de la clôture : compétition, mérite, élitisme, argent ». Qualifiant le soutien de « double peine », il souligne que la phraséologie actuelle reprend « mot pour mot le slogan qui présida à la création des ZEP sous le ministère d’Alain Savary en 1982 » (donner plus à ceux qui ont moins) mais que le soutien et les stages de remise à niveau pendant les vacances renforcent les déterminismes sociaux.

Le mensonge des réformes

Romero dénonce le cynisme de ceux qui préconisent un changement de méthode alors que « travailler autrement a toujours été la préconisation essentielle d’une frange de pédagogues que les conservateurs n’ont cessé et ne cessent de combattre ».
« Quand les conservateurs disent qu’il faut, pour améliorer le système éducatif, travailler autrement, ils ont raison. Quand ils disent que le problème est, aujourd’hui moins celui du nombre d’élèves par classe (ce qui n’est pas vrai partout bien sûr) que celui des méthodes pédagogiques mises en œuvre, ils ont raison.
Mais alors vient le moment d’examiner de plus près le contenu de ce “travailler autrement” conservateur ».
« On a déjà dit ici, à maintes reprises, pour ainsi dire à satiété, comment du b-a ba au “par cœur” en passant par une instruction civique au service d’une propagande nationaliste (debout les enfants, tous en cœur à mon commandement...) le néo-conservatisme tourne au cynisme le plus réactionnaire. »
« Il n’en va pas autrement de la “théorie du soutien” qui est donnée comme le fondement humaniste du « travailler autrement ». Soutenir les élèves en difficulté par une aide individualisée devient, dans le discours ministériel, la panacée, le nec plus ultra de la réflexion pédagogique qui débouche en outre sur le bon sens, le gros bon sens.
En réalité il s’agit simplement d’une mauvaise ac­tion de la part d’un pouvoir qui ne sait où donner de la tête, hanté par l’éventualité toujours possible d’un nouveau “soulèvement de la vie”. Il s’agit en tout cas d’un mensonge proféré car on n’ose croire qu’il puisse s’agir d’ignorance.
Pendant des années, en effet, le fameux soutien auquel était joint l’approfondissement, a été pratiqué peu ou prou dans tous les collèges quand il est devenu évident que le “travailler autrement” préconisé par les réformateurs du début des années 1980 et depuis longtemps par les divers courants de pédagogie active, ne serait pas mis en œuvre.
Le soutien est apparu alors comme la mesure simple à mettre en œuvre et qui permettrait de se donner bonne conscience à peu de frais (il suffisait, déjà, de payer des enseignants volontaires en heures supplémentaires ce qui montre que le pouvoir actuel est d’une remarquable créativité). Et ce fut un échec. »

L’échec du soutien

« Pire, ce soutien s’est révélé comme un instrument ou, pour être moins radical, comme un adjuvant efficace de la ségrégation sociale produite par le système éducatif lui-même.
Ce qui est passé sous silence dans cette démarche c’est tout simplement l’essentiel, l’implication de l’enfant dans sa scolarité, dans son accès au(x) savoir(s), implication qui n’est pas donnée comme une grâce à chaque enfant mais qui dépend essentiellement des conditions sociales, économiques et culturelles dans lesquelles il naît et il vit.
La preuve a été faite que le soutien, non seulement n’est d’aucun secours pour les enfants en échec scolaire, mais se révèle comme particulièrement contre-productif.
Car, reprenant les mêmes leçons, les mêmes exercices avec les mêmes méthodes à quelques variantes didactiques près, en fin de journée (nécessairement puisque les emplois du temps sont sacrés), alors que enseignants et enfants n’en peuvent mais, et que l’on entend les copains s’esclaffer dans la rue, ce soutien ne fait que confirmer et conforter l’élève dans sa situation d’échec.
Il n’a plus alors qu’une envie : quitter ce lieu de malheur, ce lieu qui est celui de son malheur.
Car le soutien ainsi dispensé, contribue à confirmer cet enfant dans sa « nullité », dans son incapacité qu’il éprouve comme une malédiction, pour ainsi dire constitutive de son être.
C’est ainsi que la discrimination sociale va son train, par l’ancrage, dans l’esprit de ces enfants, de la conviction de leur propre incapacité. »
Pour Romero, les exemples de tel ou telle sauvé(e) par le « soutien » « occultent la masse de celles et ceux qui n’ont pas été sauvés et occultent surtout la perspective d’une autre école possible dans laquelle le « travailler autrement » rendrait le soutien, ce soutien-là, superflu.

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