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Le Siècle des chefs : Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité, Yves Cohen (essai)

mercredi 9 octobre 2013, par Franck

Tout au long de ces 800 pages et plus, j’ai été émoustillé par les évocations de l’auteur, sans pour
autant le suivre en tout, loin de là, mais il offre une palette séduisante sur quatre foyers linguistiques
intellectuels (allemand, anglais, français et russe). L’ouvrage est bâti sur deux parties : la théorie,
puis la pratique, avec une conclusion pour chaque aspect et une conclusion générale, ainsi qu’une
longue bibliographie et un index des noms.
En apparence, on a donc un livre complet. La richesse est ailleurs : « […] cette étude ne respecte pas
les règles classiques de la bonne comparaison : elle admet la dissymétrie des données en raison
même de la grande différence entre les divers pays considérés (p. 65) ». Et l’apport principal est
l’analyse intelligente de deux individus d’après leurs écrits officiels et personnels. D’abord : un
ingénieur automobile, de chez Peugeot, doublé d’un théoricien, devenu le chef absolu de la
production (dans les années 1930), Ernest Mattern ; ensuite, un bolchevik géorgien connu sous le
pseudonyme de Staline. Bien entendu, ces deux chefs, dans des contextes fort différents, sont
comparés à leurs homologues et aux différents théoriciens de leur époque. Le point fort du livre est
donc une richesse d’apports dont la juxtaposition fait réagir les lecteurs. Par contre, le rejet implicite
de recul théorique me semble suspect, non pas que je pense que l’auteur soit aucunement
malhonnête, mais je crois qu’à vouloir trop être concret, il aveugle de lumière l’objet étudié, sans
voir le cloaque du contexte. En voici trois exemples qui, je le répète, ne retirent rien à la pertinence
des cas présentés.

Max Weber, celui d’après 1918, avait un projet dont « la clé de voûte serait un chef plébiscitaire élu
directement par le peuple. Ce président du Reich césarien disposerait en « droit propre » d’un
pouvoir qui le placerait au-dessus du parlement avec un veto suspensif, un droit de dissolution […]
On ne sort pas d’une épure démocratique, mais il propose, consciemment, un monarque élu […] »
(pp. 104-105). « Weber n’est pas antidémocratique ni antiparlementaire. Mais pour lui, pas de
« démocratie sans chef ». (p. 128) et Weber d’évoquer (se citant lui-même) « […] l’homme éprouve
à travailler avec le dévouement d’un croyant au succès de la cause d’une personnalité et non pas
tellement au profit des médiocrités abstraites d’un programme. C’est justement en cela que réside
le pouvoir « charismatique » du chef » (p. 134). L’auteur ne se pose pas le problème latent chez
Max Weber : ce charisme et les croyants nécessaires ne sont-ils pas une nostalgie de Luther et de
son influence sociale ? Les limites sont floues entre l’irradiation du chef et la pression religieuse
dans le rôle social de l’officier ou le rôle social de l’ingénieur (p.168-179). Et le parachèvement :
« C’est tout un peuple, c’est tout un monde vivant et se coordonnant sous une direction unique ;
c’est une multitude de rouages complexes, fonctionnant avec un ordre et une discipline qui font
l’admiration de tous ceux qu’on admet à les contempler. » (Les usines Peugeot à Montbéliard vues
par un journaliste en 1912, p. 233).
« Le siècle des chefs » c’est aussi l’embrigadement des jeunes (des « scouts » aux test
d’intelligence, pp. 71-76), les capitaines d’industrie et les grands dirigeants militaires et politiques
se prennent pour des instituteurs et des prêtres, en se fondant sur des kits de prêts à penser. Je pense
aussitôt à Adolphe…Thiers qui, au nom des valeurs républicaines, envoya ses chefs écraser la
Commune de Paris sous l’œil bienveillant de l’armée prussienne (et alliés), en fusillant tout ce qui
causait la subversion (enfants, femmes, hommes). Un autre Adolphe a fait de même à une échelle
plus industrielle et sanitaire (d’après lui) et un certain Vladimir L. a appliqué le socialisme
scientifique de l’épuration idéologique (d’après Vladimir) aux soviets libres des travailleurs sur la
double base de la Tchéka (une Inquisition modernisée) et des camps de concentration-travaux forcés
(comme les bagnes en France et dans son empire à l’époque) (1). Comme l’auteur n’a pas en tête
cette vision, il est logique qu’il soit peu capable de relier la propagande et le façonnage par les
forces de répression et les têtes pensantes (2), pesantes et présentes dans la période 1918-1991 (3) en URSS, tout aussi bien aux États-Unis, en URSS, dans les pays de l’Union Européenne, etc. Du
reste, l’auteur est peu désireux de ramasser des billes qui biaiserait son jeu (les forces anti-
hiérarchiques, vaguement citées p. 79, 239, 299 et 815-818). C’est plus que dommage car c’est
occulter que des faits révolutionnaires comme 1789 (peuple des villes et paysannerie), 1905 et 1917
en Russie, sont venus spontanément de la base. Par contre, ce sont les chefs qui ont imposé un sens,
en se posant comme orienteur d’un horizon qu’ils méconnaissaient quelques mois auparavant. Il en
va presque de même dans les entreprises, car la force collective des travailleurs est bien supérieure à
la force individuelle de chacun d’eux. Proudhon a noté que deux cents ouvriers ont pu ériger
l’obélisque de la place de la Concorde en quelques heures, mais pas un seul d’entre n’aurait pu le
faire seul en plusieurs heures pendant deux cents jours. Cette efficacité du groupe revient
principalement aux employeurs. Et en politique les résultats des luttes à la base sont souvent
accaparés par des manipulateurs (voir la Tunisie, l’Égypte et leurs religieux). Autrement dit, et sans
reprendre Pierre Clastres et sa vision du chef dans les sociétés premières, la notion de chef, - et donc
d’une divinité comme on va le voir -, repose sur une escroquerie. Mais elle est justifiée socialement
par les bénéfices reçus par une minorité au pouvoir.

Le brillant exposé des idées de haut en bas, dans un verticalisme efficace et ravageur des éléments
pas assez productifs et trop syndicalistes, d’Ernest Mattern chez Peugeot ne cache pas la
mégalomanie du personnage. Comme si son efficacité, sa proximité (ses visites quotidiennes dans
les ateliers, son entente avec les cadres et les ingénieurs, la décentralisation de la production que le
chef articule) le purifiait aux yeux de l’auteur. Pour le cas de chefs politiques, la propagande est
science indispensable et Yves Levy cite à bon escient le nord-américain Bernays. Il aurait dû ajouter
la citation qu’en fait Noam Chomsky : “ Les chefs [...] des groupes organisés les plus importants
[...] avec l’aide des techniciens [...] spécialisés dans l’utilisation des réseaux de communication,
ont été capables de faire [...] ce que scientifiquement nous appelons la fabrication du consensus
(The engineering of consent) ”, expliquait-il dans Annals of American Academy of political and
Social Science en 1947 (4). Et l’auteur de commenter fort justement : « D’un point de vue
gouvernemental, nul besoin que tout le monde obtempère, il suffit qu’à chaque fois un nombre
suffisant de personnes réagissent positivement. » (p. 409). J’ajoute que pour la minorité dissidente
c’est une illustration de la différence de traitement entre la dictature et ses escadrons de la mort
(invention de la CIA pour le Brésil à partir du putsch de 1964) et la raillerie ou l’isolement dans un
régime démocratique. Un exemple de fabrication du consensus des médias actuels français est que
les bagarres entre meneurs rivaux de partis politiques ayant pignon sur rue, genre Fillon et Sarkozy,
ne sont jamais mis au même niveau que celles entre bandes de délinquants de quartiers (encore que
dans les deux cas le dénominateur commun soit le pouvoir et l’argent). Mais c’est le critère de rixes
entre extrémistes qui est automatique mis en avant pour les confrontations idéologiques et
physiques entre partisans du nazisme actualisé et ceux d’un antifascisme à la base.

En URSS, c’est l’éloignement, le commandement à distance qui est essentiel. Djougashvili, alias
Staline (fort comme l’acier, soviétique, bien entendu). Je pense qu’il faut insister sur cette
identification à un surnom si puéril et si idéaliste. Il est nécessaire lorsque le chef en question ne
fonde son pouvoir que sur une coterie, poursuivant en cela la conduite ferme (comme un des Thiers
russes du tsarisme) et zigzagante en économie de Vladimir L, tout sur les soviets, tout sur la
répression, tout sur la NEP (consolidation d’une bourgeoisie rouge). Dougashvili ne pouvait faire ni
pire ni mieux. Le cas des dirigeants de l’usine Poutilov de Petrograd (déjà une des plus modernes en
1917) puisqu’il s’agit de produire en biaisant les ordres de plus en plus absurde, non pas du Comité
central, mais de la clique de Staline, que le CC approuvait ensuite. Et cette pratique doit se faire en
rejetant les retards sur tel ou tel groupe professionnel puisqu’il est impossible de dire que le roi est
nu. Et Yves Cohen en déduit avec raison « Le pouvoir est incapable […] de parvenir avec succès à
imposer sur le poste de travail taylorien des gestes » (p. 682). Pourtant, le petit Vladimir L. avait
écrit en 1918 « Nous devons poser la question de l’application d’une bonne partie de ce qui est
scientifique et progressif dans le système de Taylor ». Dans les années 1930, l’URSS en était toujours à la phase de développement parce que les travailleurs crachaient sur le régime par la
passivité, par l’abandon rapide des entreprises ne donnant pas des avantages en nature pour
compenser les salaires misérables et par le vol sur la production, surtout des denrées alimentaires.
Vladimir n’offrait (en bon idéaliste, comme Staline) que le bâton, sans aucune carottes, dans
« Comment organiser l’émulation », décembre 1917 : « […] débarrasser la terre russe de tous les
insectes nuisibles, des puces (les filous), des punaises (les riches) et ainsi de suite. Ici, on mettra en
prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au
flanc (à la manière de voyous, comme le font de nombreux typographes à Petrograd, surtout dans
les imprimeries des partis). Là, on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au
sortir du cachot, d’une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants
jusqu’à ce qu’ils se soient corrigés. Ou encore, on fusillera sur place un individu sur dix coupables
de parasitisme. […] Plus l’expérience générale sera variée, meilleure ! […] plus les progrès du
socialisme seront sûrs et rapides […] »
On constate comment les délinquants et les mauvais ouvriers dans le sens patronal sont sur le même
plan. De plus, les typographes étant les plus cultivés dans le prolétariat de la fin du XIX siècle et le
début du XX siècle, on comprend qu’ils aient été la proie des assassins depuis 1886 : certains des
martyrs du premier mai à Chicago étaient des typographes et furent pendus, les militants ouvriers
capables d’être journalistes ont été exterminés tant en URSS (Lev Tchorny) qu’en Espagne
(Salvador Seguí, Mauro Bajatierra). La réutilisation de la couleur jaune, comme au Moyen âge et
dans le nazisme et la décimation à la romaine sont une assez bonne définition d’un certain
socialisme, dont les progrès […] sûrs et rapides étincellent en 2013 surtout en Chine et en Corée du
nord. C’est la même panacée que la « liberté du marché » si efficiente en 2013 en Grèce, en
Birmanie et pour des millions de nord-américains, Français et Espagnols, etc., sous le seuil de
pauvreté.

Dougashvili a grandement amélioré le léninisme avec les milliers d’exécutions en 1936-1939 qui
ont permis à de nombreux jeunes dirigeants de prendre la place des vieux, donc de devoir leur place
à Staline. Cela, plus l’embrigadement des jeunes scolarisés dans les Jeunesses communistes (les
autres étaient des vagabonds errants) et le sursaut patriotique et religieux en réaction à l’invasion
nazie (encouragé à partir de 1941 par Dougashvili) ont forgé une image d’Épinal que l’auteur aurait
dû évoquer. Et dans ce cas aussi, le renoncement au point de vue idéologique pousse l’auteur à nous
présenter un Dougashvili, presque omniprésent et efficace. Et cela tend à faire oublier ce que
l’auteur présente : un Dougashvili vivant dans une fiction de réalité où les poteaux d’exécution et les
camps de travaux forcés sont sensés "purger" la société qui va vers un horizon éclairé par "le soleil
stalinien", comme des chansons et des poèmes des années 1930-1953 le rabâchaient en russe et dans
les autres langues de la "grande patrie socialiste". Évidemment il ne faut pas décourager le
« Billancourt intellectuel de gauche ». Mais est-ce un bon cadeau que de les enferrer dans des
âneries hiérarchiques autour du Chef, du Grand Futur Parti de gauche ? Pourquoi, dans la foulée, ne
pas reprendre les schémas des chefs charismatiques comme Enver Hodja, Hugo Chávez Frías,
Erdogan, etc. ?

Finalement, je crois que le livre d’Yves Cohen (en dépit du bâillon et du bandeau oculaire que
l’auteur s’impose) a le mérite d’apporter sur un plateau de multiples citations de plusieurs langues
et d’ouvrages et d’archives difficiles à consulter. Et ce qui me frappe dans la richesse des
informations que donne l’auteur, c’est l’incapacité des quatre sources idéologiques, - durant presque
un siècle -, de définir le chef (don génétique ou acquis), tenant compte, ou pas, des sous-chefs qu’il
commande, ou en intégrant les plus soumis et doués. Bref, il ne reste qu’un « je ne sais quoi qui
séduit », le charisme, si proche de la pitrerie éloquente et qui ne vaut qu’avec une armée de
propagandiste des médias. Le charisme ne peut perdurer (de Weber, aux partisans d’Hitler,
Roosevelt et Staline – par ordre alphabétique) que par un au-delà du chef, plus ou moins clairement
exprimé selon les langues, avec des termes comme Führer, Vožd, Duce, (j’y ajoute Caudillo,
Conducator). Une sorte d’équivalent mystique de « Père de la patrie » pour Pétain (5) - si prisé à un moment par le philosophe Ricœur - ou de « Líder Máximo » dans le léninisme cubain. Autrement
dit, et les momifications des grands leaders scientifiques ne le démontrent que trop, on tombe du
charisme, et du parti chargé d’entretenir ce charisme, dans son identification aux valeurs nationales,
à la création d’une religion (le Culte de l’Être suprême, écrivait déjà Robespierre). Ce n’est
nullement un paradoxe, c’est une obligation de la hiérarchie que de se forger une supériorité
physique et intellectuelle, à l’image des obscurantismes religieux (en dépit des décors
démocratiques bourgeois et socialistes de tout acabit). Une autre approche qui démontre que le chef
et la divinité sont deux faces de la même supercherie, qui se transmet de génération en génération à
travers des pseudo sages. L’ensemble ne peut survivre que par l’adoration obligatoire et la
répression des impies (Iran 2013 et toute l’histoire du léninisme en URSS), c’est-à-dire la dictature.
Le plus grand paradoxe du livre est l’absence (sauf pour de grandes entreprises industrielles dans
certaines périodes) d’une pratique politique de chefs qui ait fonctionné au-delà de la coterie qui
l’avait soutenu. Tout est brinquebalant et friable chez les politicards, même si certains ont des
éclairs de conscience pratique éphémère (Clémenceau vis-à-vis de demandes de Louise Michel).
L’horizontalisme l’est-il moins ? Franchement, je pense que les chefs crétins y sont nombreux
(quelque que soient les étiquettes dont ils s’affublent) et en attente d’une éclosion de parti orienteur.
Ce n’est que du foisonnement, de la tolérance empathique et des liaisons sur des points concrets que
les pratiques à la base ont un horizon pour l’avenir, pour que les chefs ne soient que des orateurs
vaguement écoutés, comme Pierre Clastres les a évoqués chez les Guaranis.
Frank Mintz (18.08.13)

1)Les colonies de l’empire français ont utilisées le travail forcé jusqu’au milieu du XXe siècle.
2) Bergson, entre autres choses, le spécialiste du rire, a su laisser une pensée hilarante sur la
démocratie, en 1918 : « communauté d’obéissance, librement consentie, à une supériorité
d’intelligence et de vertu » (p. 343). Des avions renifleurs de Valéry G. à l’autogestion presque
généralisée de François M., sans compter les créations d’emplois du petit Nicolas S et la fidélité aux
annonces promises du peu grand François H., je ne peux qu’apprécier l’humour marxiste (plutôt
Groucho) de Bergson.
3) Date de l’écroulement interne de l’URSS sans sabotage trotskiste ou des services de contre-
espionnage chinois et nord-américain, le léninisme en soi étant suffisant.
4) Noam Chomsky « les intellectuels et l’État, 1977 (http://www.fondation-
besnard.org/article.php3 ?id_article=723
).
5) La piste, amorcée page 328, du pétainisme des chefs dans l’industrie française (Vive Renault),
voire des Églises, mérite des approfondissements.

Le Siècle des chefs : Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité, Yves
Cohen, Amsterdam, 2013, 864 p. 25 €.

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