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La terre, un processus de vie

samedi 10 novembre 2012, par Greg

Avant l’atelier

Afin de pouvoir répondre à la question : comment pratiquer la céramique en pédagogie sociale, il faut d’abord se demander : qu’est-ce qui vaut à la céramique d’être vécue aujourd’hui ?

La situation : Au récit d’ateliers pratiqués dans ou hors l’école, j’ai préféré le vécu d’une situation artistique ici, à Buno durant ces deux jours où nous avons plutôt un travail de réflexion à fournir. Nous disposons d’une petite poignée d’heures pour vivre dans le monde de la terre avec notre groupe d’une vingtaine de personnes.

Le temps : J’ai choisi d’égrener trois ateliers-terre séparés entre les temps de travail pour deux raisons : l’argile a besoin de temps pour se transformer et nous avons besoin de temps pour nous ressourcer.
La matière : La matière utilisée, l’argile, a tout en elle pour nous indiquer le sens de la vie. C’est une matière qui permet d’accueillir notre créativité directement par le contact des mains. Elle met notre désir en route. C’est aussi une matière qui met en lien. Tous les publics peuvent être concernés par cet enchantement. Pourquoi ? Comment ?

Question pour l’atelier présent : quelle situation ou quelle production durant ces deux jours pourra mettre en lien la matière, la personne, la rencontre, et permettra que se croisent création et coopération ?
« faisons des pieds et des mains pour la pédagogie sociale »
je m’« enveloppe » dans cette expression qui m’est venue en préparant le stage. Dans l’image qui s’en est suivie, je puise de quoi alimenter ma proposition.

La méthode naturelle selon Freinet et l’esprit de l’argile partagée* soutiennent ma démarche.

Proposition :

Premier atelier : laissons les traces de nos pieds ….

Une toile claire de 3 mètres sur 2 mètres est installée sur l’herbe. Elle signifie la terre . Des bacs de terres de couleurs différentes sont répartis autour de la toile. Ce sont des barbotines d’ argiles récoltées dans la carrière de mon village. Je propose, après avoir trempé nos pieds dans les pigments, de marcher sur cette toile pour y laisser des traces de nos pieds. Exactement comme si nous nous promenions à la carrière avec des amis pour chercher des cailloux. Imaginons une promenade, des pauses, des échanges, des discussions. Avec d’autres couleurs et d’autres empreintes de pas, on peut choisir d’inventer des situations. Nous sommes dans la joie du jeu collectif.

Voilà ! Les argiles de la carrière sont désormais sous nos pieds.

1 ) Observons les traces et les couleurs

2 ) Remarquons les diverses positions : deux personnes se saluent, trois personnes échangent , un groupe danse, etc... selon la position des pieds imprimés sur la toile.

3 ) L’individuel glisse tranquillement vers l’oeuvre collective

Cet atelier réalisé en extérieur a duré 30 minutes. Nous nous lavons les pieds dans des bassines d’eau et les essuyons dans l’herbe. Certains ont eu envie de garder ces belles couleurs sur leur pieds durant la journée....

Deuxième atelier : …. faisons les empreintes de nos mains.
On quitte la fluidité de la barbotine, On quitte le sol et ses deux dimensions d’argiles piétinées pour rechercher le volume grâce à la plasticité du grès. Une quantité de ce grès de la taille d’une orange est donnée à chacun pour être malaxée en forme de boudin. Plaçons l’une au dessus de l’autre nos deux mains fermées sur la terre. Je demande à chacun de fermer les yeux et de presser très fortement ses deux mains sur la terre. Ouvrons alors les deux mains doucement. Posons cette empreinte debout sur la toile.

1) L’argile a accueilli les empreintes de nos mains.

2) On remarque une unité qui peut faire penser à un personnage
Je propose d’ajouter des accessoires en terre. Chacun y va de son imagination : sac, écharpe, chapeau, lunettes, canne, ordinateur, instruments de musique, plume, colliers, animal, ombrelles....apparaissent et enrichissent les ébauches qui deviennent de véritables créations individuelles.

cet atelier de 30 minutes fût concentré et joyeux.

Troisième atelier : ...pour créer des liens

Nos personnages sont déposées sur la « carrière » de toile qui nous sert de cadre d’exposition et nous allons tenter de relier ces personnages entre eux. La proposition qui suit est de rajouter un élément pris dans la nature.

Chacun présente son personnage et le lien qu’il a établi avec les autres personnages. Les stagiaires-créateurs sont les premiers à découvrir avec étonnement et émerveillement le fruit de leur imagination. Des questions techniques ont été posées auxquelles il est hélas difficile de répondre si rapidement hors de l’expérimentation. Laissons s’éterniser ces temps d’échanges qui suivent la réalisation d’un travail collectif.

La céramique, un art de la coopération par excellence ?

Si nous rendons à la céramique ce qui lui appartient nous constatons que ce travail, en dehors du temps de la création individuelle proprement dite (mais il n’est pas que cela) nécessite en permanence échange et coopération. Observons par exemple la vie sociale d’un atelier de poterie dans les cours de village au début du siècle ou, aujourd’hui, une production villageoise en Afrique. Dans l’atelier de poterie la production est partage (la destination du bol en témoigne), les cuissons sont collectives, le défournement est joie ou déception partagées, le bol est offert. Gardons présents à l’esprit ces fondamentaux trop souvent oubliés du travail potier pour retrouver dans les ateliers-terre actuels, où qu’ils se pratiquent, à l’école ou hors l’école, avec les enfants ou les adultes, la vie sociale nécessaire à la création artistique pour une vie créative indispensable à la personne.

La trilogie matière, personne, collectif, garantit la cohérence de la démarche

Aujourd’hui à Buno, quel atelier avons-nous voulu ? A travers l’expression « faire des pieds et des mains », nous avons retrouvé la part de matérialité et de créativité individuelle et celle de la rencontre et de l’échange : après être « partis à la découverte de la terre de carrière » puis grâce à la qualité plastique de l’argile, nous avons recueilli les empreintes de nos mains. Au sein de ce groupe bienveillant nous nous sommes exposés en confiance à travers ce langage : l’attention à la matière, la liberté, la place faite au lien ont été les conditions de cette pratique artistique.

Dans ces trois ateliers nous retrouvons bien :

une reconnaissance de la matière : identité des argiles (l’hématite, l’ocre, le grès), leurs couleurs (rouge sang, ocre, noire), leurs différents aspects (fluidité, plasticité, séchée).

avec la création individuelle qui a suivi nous sommes dans la conscience (le geste évolue depuis le début de l’atelier : il passe du geste inconscient au geste conscient)
l’oeuvre terminée devient collective dans le choix de l’exposition.
Plus nous affinons ensemble notre connaissance tactile de l’argile, plus notre désir de créer augmente et plus nos échanges et nos liens se construisent autour de l’oeuvre qui advient. En cela se rejoignent dans cet atelier la démarche de l’argile partagée et la méthode naturelle de C.Freinet

Comment les participants à l’atelier ont-ils vécu ces quelques heures avec la terre ?

L’objet de cet atelier n’était pas d’en faire un atelier type qui serait un outil mais plutôt de vivre avec le groupe ici présent un processus qui permette l’expression d’un désir commun que nous partageons, qui est d’affiner et d’accroître notre recherche pédagogique à travers une pratique artistique en terre. Aussi bref fut-il, cet atelier-terre a pourtant été suivi d’échanges qui ont évoqué la joie du travail coopératif dans la pratique artistique.

Le rythme de l’atelier : deux fois trente minutes et une fois 45 minutes. Ces trois temps de création ponctuaient deux jours de cogitations intensives. Ce rythme nous a permis une respiration dans nos journées de travail.

Les créations individuelles de personnages ont été riches et variées : le musicien chante pour la petite marchande de fleurs, Robinson regarde les habitants de la terre, on a volé ses plumes à la poule, etc... toutes les personnes présentes a l’atelier ont fait des pieds et des mains pour que notre oeuvre collective aboutisse mais le défi était gros en si peu de temps.

Et pour d’autres ateliers …. ?

Partout où nous accueillons l’expression d’un désir de terre, que ce soit dans l’école ou hors structure nous pouvons installer un atelier de poterie. Faisons de chaque nouvel atelier une page blanche pour tenter de trouver un chemin de création où l’argile aura une place juste découverte au fur et à mesure d’une fréquentation attentive de la matière. Si nous y reconnaissons les signes de la transformation d’un lieu ordinaire en atelier d’auteurs, d’une affirmation de notre liberté de créer, d’un réenchantement du lien, si ce travail de création collective se fait dans la joie alors avançons sans hésiter, nous sommes au pays de la pédagogie sociale. Nous ne pouvons nous passer de l’une ou l ’autre de ces conditions.

L’argile partagée

La terre présente toutes les qualités utiles à l’éveil et au développement d’un potentiel créatif.

La créativité est une réalité propre à chaque être humain, une donne, un « appétit »présent en toute personne.

La créativité ne se transmet pas, elle « est », elle s’éveille et se nourrit.

Notre groupe de potiers de l’Argile partagée se réunit régulièrement pour donner les bases fondatrices de ce travail de terre, lorsqu’il est vécu dans des ateliers d’enfants ou d’adultes.


*Editions de la revue de la céramique et du verre

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