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La Commune n’est pas morte. Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Éric Fournier

lundi 7 octobre 2013, par Greg

Mémoires de lutte et lutte des mémoires

De meetings politiques en salles de cinéma en passant par les étals des libraires, le « spectre de la Commune » est revenu nous hanter depuis une dizaine d’années. Le meilleur y côtoie le pire mais souligne, après la longue période de silence qu’ouvrent les célébrations du centenaire en 1971, la persistance du « mythe ». À la fresque épique de Vautrin et Tardi répond la morgue d’un Lorán Deutsch dans son histoire de Paris. La relecture expérimentale et libertaire de Peter Watkins (réalisateur du film La Commune), est contemporaine du retour en force des « néo-Versaillais » et de leur réhabilitation du discours des bourreaux, que ce soit dans les propos de campagne de Sarkozy en 2007 sur la « crise sanglante », ou dans les colonnes de Figaro (« L’ivrognerie était l’élément de cette révolution scandaleuse », Jean Sévillia, 2003).

Sursaut patriotique et populaire face à l’envahisseur ou mise en œuvre d’une république sociale, « brouillon » de la révolution russe de 1917 ou expérimentation radicale d’une démocratie directe et libertaire, les mémoires de la Commune en disent plus long sur ceux qui la célèbrent ou la conspuent que sur son histoire à proprement parler. C’est le point de départ de la réflexion d’Eric Fournier qui se propose avec La Commune n’est pas morte d’interroger « les usages politiques du passé de 1871 à nos jours ».

Pour l’auteur, c’est l’occasion de revenir sur cette guerre des mémoires qui, si elle s’est malgré tout quelque peu érodée, à longtemps accompagnée l’histoire des luttes sociales, et pas seulement en France. D’autant que ses bourreaux ne se sont pas contentés d’éliminer physiquement les communards et les communardes mais ont également œuvrer à l’éradication de son souvenir. Pendant dix ans, le simple fait d’évoquer cet épisode était interdit par la loi. Cette damnatio memoriae, donc l’école de Jules Ferry fut l’un des instruments les plus efficaces, s’accommodait cependant mal du besoin de célébrer la victoire de l’Ordre moral, d’expier les crimes des partageux ou de conjurer la grande frayeurs des possédants. Le massacre ne suffisait pas, il fallait maintenir la peur du rouge, et salir leur mémoire. Les bourreaux se sont alors aussi fait cannibales.

En réaction, Eric Fournier nous rappelle les efforts des vaincus pour maintenir vivante la flamme. De cérémonies d’hommage (600 000 personnes au pied du Mur des Fédérés en 1936, selon l’Humanité) en colloques universitaires « cadrés » par le PCF, de démonstrations de rue, sous haute surveillance policière et parfois réprimées avec violence, en publications d’ouvrages partisans, c’est aussi à une analyse de l’histoire du mouvement ouvrier au fil de ses relectures de la Commune que nous convie l’auteur. De Marx à Peter Watkins, en passant par Henri Lefebvre, la mémoire de la Commune éclaire le présent. Très vite, l’accent porté aux martyrs et au tragique dénouement de la révolution l’emporte sur le souvenir des réalisations sociales : une manière consensuelle d’évacuer les divergences politiques.

Trois parties structurent l’ouvrage : « Mémoires vives (1871-1917) », « Cette grande lueur à l’ouest (1917-1971) et « Entre fantômes, sphinx et chimère (de 1971 à nos jours). Chacune d’elles nous décrit comment la mémoire de la Commune s’est façonnée, sans toujours résister aux diverses tentatives d’instrumentalisation.

Le rapport entre l’École de la République et cette mémoire communarde est rapidement ébauché. L’auteur choisit de porter son regard davantage sur les manifestations populaires ou les éclairages universitaires que sur la transmission de cette histoire et son usage scolaire. Les rapports avec l’École républicaine sont pourtant loin d’être anecdotiques et ne réduisent pas au fait que Jules Ferry était maire de la capitale au moment de l’insurrection... Quand Félix Pécaut, au cœur des exécutions de la Semaine sanglante met en garde les bourreaux (« Si vous voulez une saine domination des classes supérieures, il ne faut pas fusiller le peuple, mais l’instruire. ») Jules Ferry retient la leçon et défend son projet d’école publique en déclarant « Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. On y exalte l’Ancien Régime et les anciennes structures sociales. Si cet état de chose se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. »

Un ouvrage indispensable, que l’auteur a voulu résolument engagé, pour inviter le lecteur à nourrir ses combats d’aujourd’hui en s’armant des luttes d’hier.

La Commune n’est pas morte. Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Éric Fournier, Libertalia, 2013, 187 p., 13 €.

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