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Idéologique, corporel : le sport un écran total

jeudi 15 juillet 2010, par Greg

Par Fabrice, STE 75

Déambulant en ville, l’omniprésence des écrans sportifs ne peut pas passer inaperçue.
Il est même essentiel de les remarquer. « Tous les matches de l’équipe de France
retransmis sur écran géant ». « Les JO sur grand écran »...

La retransmission sportive est devenue un argument de vente presque incontournable dans les lieux publics. Impossible d’aller boire un verre dans un bar, de manger au resto sans l’écran qui scotche l’attention des convives transformés en consommateurs de produit sportif. Consommer, c’est le but. Pas d’achat, pas de bonheur. Il faut parfois marcher un bon moment pour trouver un bar sans écran télé. Et pas seulement là. Toute mairie de grande ville soucieuse du plaisir de ses administrés se doit d’installer des écrans géants pour masser des foules devant le spectacle sportif. En l’espace de quelques années seulement, la Grande Compétition sans cesse re­commencée s’est imposée dans tous les recoins de notre champ visuel, et de notre corps, à tout instant possible. Ce qui compte, pour la croissance du marché sportif, que ses promoteurs aimeraient sans fin, c’est, comme pour tous les autres domaines économiques, la saturation des activités sensorielles des consommateurs. Solvables, bien sûr. En­core que... Même dans les villages zapatistes de la forêt Lacandone on trouve toujours une télévision diffusant une rencontre sportive. L’ensorcellement sportif permet en ef­fet la participation active, souvent farouchement revendiquée, des dominés eux-mêmes. Il est probable que cet aspect revienne un peu plus loin dans notre histoire.

Ce qui sépare

Le mot écran vient d’un terme néerlandais qui signifie « ce qui sépare ». L’écran s’interpose, empêche de voir. C’est avant tout un paravent fait pour occulter.
Afin d’éviter à sa maîtresse, l’impératrice Catherine II de Russie, en visite le long du Dniepr, la vision désolante d’une campagne paupérisée à l’extrême, le prince Grigori Alexandrovitch Potemkine, fit dissimuler les masures derrière des décors de bois peints. Ainsi, les rives du fleuve se couvrirent-elles de villages aussi pittoresques et riants que fantomatiques. Ne laissant rien de côté, Potemkine avait aussi recruté des figurants endimanchés pour jouer les moujiks ravis de leur sort. Catherine II tomba dans le panneau et revint enchantée de sa croisière en milieu rural. D’autres historiens situent ce voyage de dupe en 1787, sur les terres de Crimée, récemment arrachées aux Turcs.
Le spectacle sportif nous présente une façade du même acabit. Passons donc derrière pour voir ce que cet écran essaye de nous faire oublier.


Du sang et des larmes

On cache la misère et la brutalité de la répression. En Chine, cet­te année, comme à Berlin en 1936, Mexico en 1968, ou en Argentine pour le mundial de foot en 1978. Les camps de travail forcé, les internements au loa-gaï [1], les déplacements for­cés d’habitants, les exécutions, dans la Chine d’aujourd’hui, sont masqués derrière le « miracle » économique et les mé­dailles gagnées. Malgré les dénonciations qui ont réussi à fil­trer ici et là, le discours dominant se satisfait du ré­sultat. Comme en sport. Après tout, qu’importent les moyens, si la Chine est devenue une puissance économique ma­jeure, c’est sûrement qu’elle utilise les bonnes méthodes. À Berlin en 1936, toutes les bourgeoisies européennes s’étaient extasiées devant la démesure et la splendeur de la mi­se en scène nazie. Coubertin s’enthousiasma : « Quoi ? Les Jeux défigurés ? L’idée olympique sacrifiée à la propagande ? C’est entièrement faux ! La grandiose réussite des Jeux de Berlin a magnifiquement servi l’idéal olympique. » (Le Journal, 27 août 1936). Aucun camp de concentration, au­cune loi antisémite, aucune arrestation en masse de juifs, de communistes ou d’homosexuels ne pouvaient apparaître der­rière l’écran du spectacle sportif. Il est permis de considérer que la modernité de ce spectacle est née à Berlin pour ces JO [2].

Dans nos villes sportives européennes aussi, on cache le net­toyage social de la misère pour le développement des struc­tures capitalistes, au moyen du discours et des images de la compétition sportive (ce qu’on appelle pudiquement la « mise en valeur » du territoire). Par exemple, la ville de Bar­celone a rasé de vastes quartiers, expulsé des milliers de pe­tits pêcheurs et d’ouvriers le long de ses côtes, sous la houlette du sulfureux marquis Juan Antonio Samaranch. Alors président du Comité International Olympique, l’ancien délégué national aux sports de Fran­co a permis à la capitale catalane, grâce aux JO de 1992, d’entrer de plain-pied dans le tourisme juteux, dont la première vague fut sportive. Bien évidemment, il fallait s’intéresser de près à ces restructurations urbaines pour découvrir les coups de for­ce cachés. Ceci vaut pour toutes les villes qui organisent de grands événements sportifs. L’argent public est utilisé pour adapter les infra-structures au capitalisme ac­tuel. Le coût humain est soi­gneusement occulté par l’écran de la compétition. Mais d’autant plus invisible qu’il n’y a pas plus aveugles que ceux qui ne veulent pas voir.


Ensorcellement, hypnose

Car nous ne voulons pas savoir ce que coûte en peine, en souffrance et drames, la fabrication d’un champion. Nous ne voulons pas savoir ce qu’ont vécu les pauvres chassés des villes pour construire les villages olympiques (« Vous êtes au village... » serine le « n° 1 » dans la série télé des an­nées 1960 Le prisonnier qui tente vainement de s’échap­per de ce village où tout est merveilleux, fabuleux, parfaitement hiérarchisé et sous contrôle.) En fixant nos yeux sur l’écran, domestique ou géant, de la compétition sportive, en participant à la transe collective na­tionaliste et chauvine de la coupe du monde ou des jeux olympiques, en réclamant volontairement l’hypnose sportive, car l’hypnotisé participe activement à sa fascination, nous tentons d’échapper à notre ennui, à notre an­goisse, celle de ne trouver aucun moyen satisfaisant d’être tranquillement heureux. L’angoisse nous étreint par­ce que nous ne trouvons pas le moyen d’échapper à notre misère existentielle et matérielle. Il nous pèse de ne pas trouver le chemin de la joie pure d’exister : simplement être là où l’on est et n’avoir besoin, au sens de besoin vi­tal, de rien ni de personne. Surtout pas de spectacle sportif où le battage mé­diatique et l’effet de foule nous aliène – nous transforme en un autre, in­connu, ou plutôt refoulé.
Alors nous accrochons nos pensées à des futilités qui ne dépendent pas de nous. Une médaille aux JO, un maillot jaune, la victoire de notre équipe favorite comme espoir de joie possible. Et, forcément, nous échouons dans la tris­tesse, car en faisant ainsi, nous n’avons aucune prise sur notre humeur. La couleur de notre moral va dépendre de ressorts qui nous échappent totalement. Pantins sans importance, nous sommes ballotés de ci de là au gré des victoires et des défaites. Et comme il n’y a toujours qu’un seul vainqueur, les déçus sont forcément plus nombreux.

Un fléau qui brise le corps [3]

Cependant l’écran n’est pas seulement devant nos yeux. Il se trouve aussi aux creux de notre corps, le long de nos fibres musculaires, installé aux points névralgiques de notre motricité. Ce qui implique évidemment le cerveau, et ce qui y est inscrit, comme organe central. Il n’y a pas de nouveauté dans le fait que notre corps se fabrique une armature plus ou moins rigide qui refoule à l’arrière-plan une infinité de possibilités, souplesses et libertés corporelles. Ces mots-ci sont à entendre sur le plan concret comme sur le plan abstrait. Les actions motrices se développent, se diversifient, mais aussi se rigidifient, se fixent suivant des sché­mas qui ont tendance à « occuper le terrain » sans par­tage. Cette armature, que Reich appelait « cuirasse » est le résultat du vé­cu : des sensations, des émotions, des ac­tions, des sentiments et des idées.

Dire que l’armature sportive fait écran, c’est exprimer le fait que, peu à peu au cours de la vie, le corps ne croit plus à ce dont il est capable véritablement. À notre époque, et dans nos sociétés, c’est le vécu sportif qui est inculqué et valorisé. L’école, le mouvement sportif, les médias en sont les vecteurs institutionnels. C’est par ces institutions que chacun d’entre nous vit son activité physique comme « sportive ». « Le sport colonise presque toutes les activités physiques et s’étend au-delà » [4]. Par une démarche voulue, la propagande sportive a imposé peu à peu l’équivalence du terme « sport » avec « activité phy­sique ». Je monte chez moi par les escaliers, donc je fais du sport. Toute activité physique est devenue du sport.

Or, c’est faux. Parce que le sport est, dès l’origine, un sys­tème d’affrontement réglé, mesuré. C’est une institution basée sur la compétition. « Le sport est une emprise sur l’activité physique, une clôture pour la rentabiliser. Il tient le corps dans sa poigne de fer. Il enferme ses jeux, ses efforts, dans un système de mesures, afin de classer, comparer, hiérarchiser. Il presse l’activité physique sans fin pour en exiger une plus-value perpétuelle. On ne peut pas séparer le sport de la logique compétitive imposée aux êtres humains. À l’affrontement sportif cor­respond la lutte pour la survie, le struggle for life du capitalisme. » [5]

Et pour décoloniser nos corps, il nous semble essentiel de ne pas confondre sport et activité physique. Concrètement, il s’agira de jouer, sans aucune espèce de volonté de gagner. Le plaisir du jeu, c’est tout. La rivalité, qui est réelle, peut être dépassée. C’est difficile, mais il s’agit plus de tendre vers cet idéal que de le décréter à priori. Ce n’est pas un jugement moral qui nous y aide, mais une éthique presque intime. À partager.

Dans cette éthique, on veillera alors à ne pas mesurer son activité physique. « Pour exploiter la rivalité inhérente au jeu, le sport se sert du temps. Quand apparaît un chronomètre, il est déjà trop tard. » [6]. Le fameux « dépassement de soi » est la réintroduction de la logique compétitive contre soi-même, souvent à son insu. C’est le refus de soi, de ce que l’on est. Vouloir se dépasser, c’est se faire violence, ad­mettre l’idée de la souffrance bienfaisante, en venir en toute logique au dopage. C’est renforcer, au final, l’emprise sur l’activité physique dont nous cherchons à nous libérer.

Voilà pourquoi le sport est un écran qui masque nos po­ten­tialités phy­siques. À l’inverse, un texte classique du yoga nous indique que la posture, c’est « l’art de maintenir une posture stable et agréable. » Ou encore, selon une traduction plus belle encore, « être fermement établi dans un espace heureux ». Comme nous l’enseignent d’autres activités physiques venues d’Orient, c’est là une toute autre conception de l’activité physique...

Notes

[11. Le Laogai est un système de camps de concentration voulu par Mao Zedong utilisant les prisonniers de droits communs et politiques comme esclaves. La Laogai Research Foundation estime que 4 à 6 millions de personnes y seraient emprisonnées, que plus de 50 millions de prisonniers chinois sont passés dans ces camps depuis l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir en 1949 et que 20 millions d’hommes et de femmes y sont morts (froid, faim, maladie, fatigue, exécutions sommaires, etc.). Laogai Research Foundation : www.laogai.org

[22. Jean-Marie Brohm, 1936, les Jeux olympiques à Berlin, André Versaille éditeur, collection Histoire, 2008, 244 p.

[33. Gustav Caroll, Contre le sport, Anabet, Paris, 2008.
« L’enjeu est simple mais grave : il s’agit de reprendre possession de son corps, de le sauver de l’embrigadement sportif et de son modèle industriel. Vanté par toutes sortes d’experts, le sport est devenu un fléau qui brise les corps. Ceux des champions ou pourquoi pas des enfants. Il corrompt et bêtifie le reste. Car rien ne pousse sur le chiendent des pelouses synthétiques. Avec Pierre de Coubertin, il prétendait « rebronzer une jeunesse veule et confinée », dans une ferveur quasi religieuse. Avec ses successeurs, le sport occupe désormais tous les instants et tous les lieux. Son idéologie tient en quelques slogans d’un vide parfait. »

[44. Gustav Caroll, Contre
le sport, p 71.

[55. Le blog de Zinedine Z. http://le-sport.over-blog.org/

[66. Gustav Caroll, Contre le sport, p 72.

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