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Homme de livres. Entretien avec Jean-Louis (éd. CNT)

dimanche 28 mars 2010, par Greg

L’itinéraire de Jean-Louis dépasse l’anecdote. C’est que la lecture réfléchie est un contrepoint indispensable à la fébrilité de nos vies militantes, aux tensions de nos vies enseignantes.


Pourrais-tu présenter en quelques mots ton parcours professionnel, militant, tes mandats, et plus généralement évoquer tout ce qui dans ta vie tourne autour des livres ?

Jean-Louis – Formation artistique dans un CET. Nous sommes en 1971 et c’est le début de mes activités militantes. Dans ces années-là, nous croyons que nous allons vivre et faire la révolution !
Notre engagement se veut global, il va des cheveux longs à la remise en question de toutes les oppressions. Il n’y a de place pour aucune ambition à parvenir ni pour certains d’apprendre un métier un continuant les études scolaires. Je me retrouve donc à 18 ans OS chez Renault Billancourt, c’est d’ailleurs à cette époque que j’adhère une première fois à la CNT par conviction anarcho-syndicaliste. Puis appelé au service militaire, je choisis l’insoumission et reste clandestin pendant sept ans. Divers petits boulots au noir pour survivre. Enfin, en 1981, avec la victoire de la gauche et constatant que nous vivions une autre époque, j’apprends sur le tas le boulot de conducteur offsettiste dans une imprimerie autogérée pendant deux ans et demi. Je la quitte, reste un an au chômage et finalement en 1986 je suis embauché comme magasinier à la Cité des sciences qui vient de se créer, j’y suis encore.
J’ai donc fabriqué et imprimé des livres, parfois même illustré certains. Aujourd’hui comme employé à la médiathèque de la CSI, je poursuis ma relation « privilégiée » avec l’univers du livre.


Quelle place occupe les livres, les écrits, la lecture dans tonitinéraire militant, ton engagement ? Comment cette rencontre s’est-elle faite ? Par d’autres militants ou seul dans ton coin ?

J-.L. – Importante et ce depuis le début de mon engagement militant qui en même temps correspond en gros à celui de mon intérêt pour la lecture.
En fait, avant je n’ai pour ainsi dire jamais lu de livres. Ma pratique de lecture dans ma jeunesse se réduit à lire des illustrés — ma génération se souvient encore de Blek le roc et Pilote au moment même où cet hebdomadaire se transforme suite à mai 1968. J’ai une dette envers ce journal au moins pour la partie culturelle. Pour revenir plus spécifiquement à ta question, c’est d’abord grâce à un copain que je découvre tout d’un coup la littérature, un domaine immense et jamais épuisé. Des romans d’abord et puis par mon intérêt pour l’anarchisme que je viens de découvrir, je suis amené à lire les écrits disponibles de ce courant. Au début c’est une démarche personnelle et sans aide de militants, heureusement à cette époque on trouve facilement des livres de poche à des prix accessibles pour une bourse légère ! Des livres comme L’Anarchisme de Daniel Guérin ou Ni dieu ni maître dans la fameuse collection de poche Maspero sont alors une lecture « obligatoire » et comme un passage pour un jeune sympathisant.
Dans cette recherche, il y a un souci de connaître son sujet. Cette première frontière franchie, mon engagement militant va s’accompagner de lectures qui bien sûr se poursuivent jusqu’à aujourd’hui.
Revenons sur les années soixante-dix, suite à 68, il existe dans la jeunesse une énorme demande de livres politiques à laquelle répond une profusion d’offres d’ailleurs relayée par les éditeurs commerciaux. On lit à profusion des brochures, des journaux et des livres dont le contenu est débattu et source de polémiques inépuisables. Il faut se rappeler que nous étions dans une atmosphère où la critique théorique avait une place essentielle dans notre univers militant. Nous devions connaître toutes les expériences révolutionnaires du passé et celles qui se déroulaient dans ces années-là. Lire à cette époque obéissait à une raison militante avant d’être une source de plaisir. Aujourd’hui, je pense qu’on lit d’une manière plus sereine ! Le succès du polar à la fin des années soixante-dix en est à sa façon un signe.
Quoi qu’il en soit, certains livres ont eu une importance capitale. Pour aller vite, je citerai Les Habits neufs du président Mao ou même L’Archipel du goulag. Pour nous il y a eu La Société contre l’État, L’Espagne libertaire ou encore La Révolution inconnue, etc. Ces livres ont changé des vies et des pensées !
La lecture nourrit la pensée et la parole du militant dans un rapport parfois intime avec un auteur dont les réflexions lui donnent les moyens de déchiffrer le monde qu’il cherche à comprendre pour le changer ! On peut dire qu’il y a une soif d’apprendre que seul le livre peut parfois apaiser…
Mais cette démarche n’est pas qu’individuelle car c’est en discutant avec d’autres qu’on a des tuyaux sur des livres à lire.
Combien d’entre nous ont lu certains livres suite à des conseils. J’ai en tête des titres comme le fameux Sans patrie ni frontière, par exemple, et bien d’autres !
Cependant, il ne faut pas oublier le rôle très important des revues. C’est par elles que j’ai connu des écrivains comme Istrati, Zévaco, Poulaille ou encore Simone Weil. Pour ce passage d’une revue au lecteur que j’étais dans les années soixante-dix, j’ai beaucoup apprécié les anciennes revues libertaires dans lesquelles on trouvait de bonnes critiques de livres.
En même temps, il y a dans notre milieu un encouragement contagieux à lire. J’ai eu la chance de rencontrer les vieux militants notamment étrangers, la plupart d’origine ouvrière. Chacun d’eux était eux-mêmes des livres ! Pour cette génération où on trouvait une majorité d’autodidactes types, le militantisme accompagné par des lectures acharnées avait remplacé l’école.
Un exemple, il y a plus de trente ans aux Vignoles, les camarades de la CNT-E – encore nombreux à l’époque – organisaient chaque année une fête et ce jour-là, il y avait une tombola, eh bien, le premier cadeau était un livre !
Pour conclure sur un clin d’œil, j’irai jusqu’à dire que nous participons malgré notre attachement impératif et caractéristique à la pratique de l’action directe à ce que l’on pourrait définir comme « un mouvement du livre » mais bien sûr sans texte sacré !

Peux-tu nous exposer en quelques mots tes activités de « libraire » et « d’éditeur » au sein de la CNT ?

J-.L. – En fait il y a deux réponses possibles à ta question. Car ce sont deux activités sans doute très liées et complémentaires, surtout de notre point de vue, mais qui peuvent s’exercer séparément. En effet le côté « libraire » relève au moins d’une partie « commerciale » dans la mesure où il y a la vente des livres. Quant à celui « d’éditeur » d’autres aspects sont sollicités comme celui de choisir les textes à éditer selon plusieurs critères et opportunités, sans parler qu’une décision de le faire se fait d’une manière collective avec des avis pas toujours unanimes. Mais ce point à lui seul mériterait de plus larges développements qu’on pourra aborder une autre fois.

Toi qui es de l’autre côté du stand de livres, peux-tu nous dire si les militants sont des lecteurs, qu’est-ce qu’ils lisent, comment, pourquoi ?

J-.L. – Oui, assurément. Comme je l’ai dit précédemment et pour s’en convaincre pensons au nombre de bibliothèques, de librairies et pour ces dernières années de salons de livres créés et organisés par notre mouvement !
À ces initiatives, il faudrait ajouter les présentations et les débats organisés autour d’un livre. Quant à ce qu’ils lisent ce n’est pas facile de répondre mais disons que j’ai quelques pistes. Les « classiques » de la subversion sont recherchés mais pas seulement, tous les domaines intéressent les camarades comme le cinéma, le théâtre, le polar mais aussi des auteurs en rapport avec l’actualité ou par rapport aux sensibilités du jour sont demandés. De plus, il n’existe pas qu’un sens unique car moi-même je vais recevoir des conseils.

As-tu senti une évolution au fil des années ?

J-.L. – Sans aucun doute au moins du côté de l’offre. Pensons que pour la région parisienne, la CNT dispose d’une « maison d’édition » qui a édité plusieurs titres notamment des classiques introuvables comme La Coutume ouvrière ou même Nationalisme et culture et que ce travail d’édition de textes historiques ou actuels se poursuit sans difficultés majeures.
Aujourd’hui nous ne dépendons de personne pour éditer. Ce qui après plus de trente-cinq ans de militantisme me semble être significatif car quand j’ai commencé à militer il n’y avait pour ainsi dire rien de comparable à ce qui existe aujourd’hui. En revanche, je ne sais pas encore si cette profusion en matière d’édition est la conséquence des facilités et des avancées techniques d’impression ou d’une réelle demande accompagnant les militants en pleine mutation ou en interrogation sur la pensée libertaire. Ce qui est certain, même en prenant en compte les invariants, je crois que le mouvement ouvrier n’est plus le même que celui du xxe siècle et cette lucidité doit aussi prendre en compte impérativement la question écologique. Dans cette perspective il est clair que la réédition des « classiques » ne peut pas à lui seul répondre aux questionnements contemporains !
Finalement, sans doute les deux hypothèses concourent au besoin des camarades de s’interroger et que le livre garde un statut incontournable !
Ajoutons que nous sommes toujours en butte à la diffusion et à la conquête de lecteurs autres que les convaincus.
Quant à des conseils de lecture, je répondrai qu’il ne faut rien s’interdire, parfois se laisser aller à découvrir, suivre l’actualité éditoriale mais qu’on peut raisonnablement se fier à des lectures classiques et il y en a un paquet et ce dans toutes les directions !
Je connais des camarades qui restent bloqués par un seul livre, ce n’est pas mon cas. Mon appétit dans ce domaine me semble sans fin.
Pour conclure avec une dose de malice et après avoir je crois magnifier le livre, j’ajouterai qu’à côté de celui-ci, il y a la vie. ■

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