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Gérer collectivement, apprendre à entreprendre solidairement : l’OCCE en pratique (et en valeurs)

mercredi 17 avril 2013, par Greg

Entretien avec Marion Bertin Sihr, enseignante détachée de l’EN, employée par l’OCCE de la Nièvre (propos recueillis par G. Chambat pour N’Autre école)

On peut manipuler des sous sans but de profit, gérer de manière collective… mais ça s’apprend.
L’OCCE, née d’une volonté coopérative, a d’autres raisons d’être que le petit « plus » financier
des projets scolaires : c’est une entreprise pédagogique, comme cette praticienne nivernaise nous l’explique.

Peux-tu nous présenter l’OCCE, son histoire, son organisation, ses actions… ?

Marion Bertin Sihr – L’Office central de la coopération à l’école (OCCE) est né du mouvement coopératif. Il est officiellement créé en 1929. Aujourd’hui, c’est une fédération d’associations départementales, « autonomes et solidaires ». Chaque association départementale regroupe les coopératives scolaires de son territoire, surtout du 1er ou du 2nd degré et est gérée par un conseil d’administration (principalement des enseignants) et dotée d’un animateur (enseignant détaché de l’Éducation nationale ou, depuis peu, animateur de droit privé).

Je travaille pour l’Office départemental de la coopération de la Nièvre. Je suis enseignante détachée de l’EN, employée par la fédération.
Les actions de l’OCCE au niveau fédéral sont :

– la promotion de la coopération à l’école, à travers des actions fédérales (actions pédagogiques déclinées ou non dans les départements) comme le festival vidéo « Lire et écrire des images », du théâtre (projet théâtre/les droits de l’enfant), du jardinage scolaire, etc. et la Semaine de la coopération à l’école. L’objet est de faire le lien entre la coopération scolaire et la coopération adulte, notamment dans les entreprises coopératives (Scop) ;

– le suivi comptable et juridique des coopératives scolaires, associations dans l’école.

D’où vient ce projet de « semaine de la coopération » ? En quoi consiste-t-il ?

M. B. S. – Il vient de l’histoire même de l’OCCE, car les premières coopératives regroupaient des coopératives de consommation. Les premières coopératives scolaires étaient plutôt des mutuelles scolaires (elles produisaient et commercialisaient pour déboucher sur de l’action sociale : récolte de plantes médicinales par les enfants, pesées, conditionnées à l’école et vendues au profit de la coopérative). Pendant la guerre, certaines d’entre elles ont joué un rôle important de solidarité (les jardins d’école ont parfois approvisionné des cantines). De vifs débats ont eu lieu ensuite pour s’accorder sur la nature et le sens des coopératives : « entreprises dans l’école » ou « supports pédagogiques » ? Selon les époques, l’un ou l’autre aspect a été davantage mis en valeur. (Freinet fut adhérent à l’OCCE et avant sa mort il devait rédiger un texte intitulé « De la coopération à l’autogestion »). Idem pour la reconnaissance institutionnelle du mouvement : selon les époques, on voit clairement des rapprochements ou des éloignements avec l’Éducation nationale.
Bref, l’histoire de l’OCCE est liée à celle de l’économie sociale, puisqu’il en est issu.

Quelles sont les valeurs défendues ? Sont-elles compatibles avec les évolutions actuelles du système éducatif (ou même ses valeurs « constitutives ») ?

M. B. S. – Les valeurs défendues sont la coopération : solidarité, respect, autonomie… Difficile de dire si elles sont « compatibles » ou non avec le système éducatif, mais elles vont clairement contre les valeurs libérales de la société actuelle. Cependant, l’enseignant dispose d’une marge de liberté qui l’autorise à mettre en pratique la coopération dans son enseignement : aménagement de la classe favorable à l’autonomie des élèves, mise en place de conseil d’enfants, activités d’expression de soi, d’écoute et de création, travaux de groupes, dispositifs d’entraide… L’OCCE propose ainsi un Agenda coopératif, pour les élèves, et son Livre du maître. Il permet de guider l’enseignant dans diverses pratiques visant les « habiletés coopératives » (estime de soi et des autres, conscience du groupe et sentiment d’appartenance, capacité d’agir dans le groupe, écoute et expression, confiance, etc.). À voir sur : http: www.occe.coop/agenda
Le but est de développer chez les élèves l’esprit critique et la faculté de penser par soi-même (moments philo, médiation par les pairs).

Peux-tu présenter quelques-unes des très nombreuses actions pédagogiques qu’on peut voir sur le site de l’OCCE ?

M. B. S. – Il y a la déclinaison de l’action « Semaine de la coop » que nous faisons vivre dans la Nièvre, et depuis cette année en Bourgogne. C’est une action de sensibilisation auprès de lycéens (surtout aux classes de 2ndes SES). L’idée est d’amener un questionnement sur ce que l’on met derrière le terme « entreprise », et apprendre que l’on peut entreprendre « autrement » dans le cadre d’une coopérative. Pourquoi un groupe de personnes choisit-il de travailler en coopérative ? Quelles en sont les particularités ?

Même si le statut n’est pas à lui seul garant des valeurs et d’un climat de travail idéaux, nous amenons les élèves à se questionner sur ces sociétés qui permettent de décliner dans l’entreprise des valeurs comme la liberté d’adhésion, de s’associer, l’égalité des membres, la gestion démocratique et le principe une personne = une voix, la fraternité dans la solidarité, le partage des bénéfices, et le projet commun de maintenir l’emploi avant la recherche d’un profit individuel.
Pour cela, l’animation est elle-même « coopérative », de manière à revenir, en fin de séance, sur les difficultés, les modalités (organisation nécessaire), les intérêts d’un travail coopératif.

Depuis trois ans, cette animation est conduite dans une 3e DP6 (découverte professionnelle en LP), et une visite est organisée dans la foulée dans une Scop fabricant des cuves à lait. Cette entreprise appartenait à un grand groupe et, vouée à être délocalisée, son site de Nevers devait être fermé. Les quelques salariés qui ont pu reprendre l’affaire sous la forme d’une Scop intéressent les élèves. Les ouvriers leur font découvrir les machines, ces travailleurs qui sont impliqués dans la société se sentent responsables de sa réussite. Mais ce n’est pas toujours facile !

Cette animation a été aussi proposée à une classe de 3e DP3 (découverte professionnelle au collège) ; elle est couplée à la rencontre de deux associés d’une Scop de la Loire (fabrication de bateaux traditionnels et événementiels sur la Loire). Les élèves discutent avec les associés, découvrent l’atelier, comprennent la raison pour laquelle ces deux-là ont créé une Scop : travailler en étant libre, autonome. L’après-midi, ils descendent la Loire en canoë, accompagnés par le guide de la Scop qui leur fait découvrir sa passion pour le fleuve.

À travers ces rencontres, d’autres aspects du « travail » sont abordés : qu’est-ce qui donne du sens à son « travail » ? quelles marges de manœuvre a-t-il ? Ce choix du statut coopératif ne se fait pas au hasard et les raisons déstabilisent parfois les élèves : ne pas s’en mettre plein les poches mais vivre, être bien dans ses baskets, en cohérence avec ses idées, sans « petit chef ».

Comment est préparée, organisée, planifiée, relayée cette semaine au niveau de l’OCCE ?

M. B. S. – Concernant la Semaine de la coopération à l’école, un groupe national travaille sur la proposition fédérale et des outils (voir sur le site www.semaine.coop/ outils) : élaboration du jeu Planète coop, qui veut sensibiliser à l’économie sociale et solidaire (en tout cas à mettre « en jeu » des connaissances sur les coopératives, les associations et les mutuelles). Un autre jeu est en cours de réalisation : Le Jeu du triple H.

Avez-vous aussi une vision critique parfois de certaines dérives de l’économie solidaire ? Ces interrogations transparaissent-elles dans la semaine ?

M. B. S. – La dimension critique doit toujours être présente. Il n’est pas question de faire croire aux élèves à un modèle idéal, sans heurts ni failles. Les difficultés existent pour les coopératives : les questions d’argent, de pouvoir, minent ici comme ailleurs. Par contre, comme dans une classe coopérative, on se donne des règles, des « institutions », pour organiser le travail, la répartition des bénéfices, des tâches et des responsabilités.

La vision critique de l’économie solidaire se construit au jour le jour. L’ODCE Nièvre participe à la Cress (Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire), dans un collectif d’associations, où nous mettons en place des actions communes et débattons des questions de fond.

Quels sont les projets pour la 11 e édition de 2013 ?

M. B. S. – Pour cette année : élargir le secteur géographique de nos interventions. Après 5 ans dans un lycée de Nevers quelques dates sont calées pour des animations en lycée en Saône-et-Loire et Côte-d’Or.

Perspectives possibles : ces actions dites « de sensibilisation », ponctuelles, pourraient se transformer à l’avenir, pour en renforcer la teneur. Même s’il est un peu tôt pour en parler, nous réfléchissons aussi à une action « microSCOP » dans l’établissement scolaire, créée et gérée avec nous par les élèves. ■

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