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Fille = garçon ? À société sexiste, école sexiste

samedi 27 mars 2010, par Greg

Le discours sur les discriminations sexistes à l’école – et ailleurs – resterait vain s’il ne s’accompagnait d’un questionnement sur nos pratiques et d’une réflexion permettant de proposer des pistes d’action ici et maintenant. Le deuxième volet de ce dossier que nous ouvrons à présent s’intéresse à ces pratiques et aux luttes que nous menons dans et hors du syndicat.

Quand on milite pour un autre futur et qu’on travaille dans l’éducation, on ne peut faire l’économie, au minimum d’une réflexion sur la question des filles et des garçons, au mieux s’engager dans la mise en place d’un dispositif permettant à son échelle une remise en cause des schémas et comportements sexistes. Les stéréotypes sexistes ont la vie dure et ont des effets négatifs aussi bien sur les filles que sur les garçons mais ce sont les filles qui en souffrent le plus parce qu’elle sont représentées comme le sexe inférieur.
Ce n’est certes pas dans le cadre de l’école maternelle ou primaire que les comportements stéréotypés sont les plus criants (quoique…) mais c’est à cet âge qu’ils prennent leurs racines d’où l’importance d’agir le plus tôt possible.

Où sont les hommes ?

La dénomination d’école maternelle parle d’elle-même. La petite enfance est le domaine de la femme : mère, nourrice, institutrice…La femme met au monde les enfants et c’est à elle qu’incombe leur éducation, en tout cas dans la prime enfance parce ce n’est qu’après que papa prend parfois le relais quand l’enfant a conquis son autonomie. La présence féminine dans l’enseignement maternel et primaire est un phénomène très ancien. Jusqu’en 1972, les écoles maternelles étaient exclusivement réservées aux femmes. Plus largement, le taux de féminisation dans le premier degré est monté jusqu’à 74 %, taux qui se maintiendra jusqu’aux années 90. Le secteur éducatif, investi par les femmes et déserté par les hommes a été longtemps fortement dévalorisé et les revalorisations statutaires successives n’ont pas attiré suffisamment d’hommes pour rétablir l’équilibre.
Alors, les collègues masculins, où sont-ils ? En minorité numérique, on les trouve cependant sur les postes les plus valorisés (aux yeux des parents ou de la hiérarchie) à savoir les CM2 et les postes de direction.
Un collègue qui avait le CM2 depuis de nombreuses années décida de changer et de prendre un CP. Quelques parents lui ont demandé pourquoi il avait été rétrogradé à ce poste  !
Quelle image de la femme offrons-nous aux enfants si celle-ci est reléguée aux postes les moins valorisés  ? Encourageons donc les hommes à prendre des postes en maternelle ou dans les premières classes du primaire et les femmes à investir les grandes classes. C’est dans le cadre de la formation initiale que des actions de sensibilisation devraient trouver leur place. à nous, militant(e)s d’une révolution sociale, d’agir dans ce sens.

Où sont les pères ?

Même si la situation change un peu depuis ces dernières années, les pères sont encore trop souvent absents de l’école. Depuis maintenant presque 30 ans que je travaille dans l’éducation, je n’ai eu qu’un seul père d’élève qui ait pris un congé parental pour s’occuper des enfants pendant que sa femme travaillait ! Les rendez-vous avec les parents se font majoritairement avec les mères, chargées de l’éducation des enfants. Au quotidien, ce sont elles qui assument. Les pères apparaissent éventuellement plus tard quand cela devient plus «  sérieux  ». Paradoxalement, on les retrouve plus souvent dans les conseils d’école.
Rien d’étonnant dans ce constat : la société est sexiste, l’école n’échappe pas à cette règle.
En ce qui concerne les pères d’élèves, je demande toujours qu’ils soient présents lors des entrevues qui me sont demandées. C’est une exigence qui surprend parfois, les pères sont plutôt réticents, se justifient en disant qu’ils n’ont pas le temps mais je m’arrange pour leur donner des rendez-vous soit le soir soit le samedi midi et empêcher ainsi qu’ils se défilent. Je les encourage vivement aussi à s’intéresser davantage à leur enfant et je m’attache à leur faire comprendre l’importance de leur participation régulière à l’éducation de leur enfant. Ce travail porte toujours ses fruits.
Une autre manière de les impliquer est de leur ouvrir l’école, dans le cadre d’ateliers par exemple. Bien sûr, au début, ils interviendront dans les domaines qui leur sont familiers (bricolage, sciences…) mais ils pourront par la suite se diriger vers d’autres activités, lors de l’absence d’un(e) autre intervenant(e) ou bien si on leur explique qu’il est intéressant de se mettre en situation de tâtonnement expérimental au même titre que les enfants, dans un domaine qu’ils ne maîtrisent pas.

Où sont les femmes et les filles ?

à l’école, dans un univers majoritairement féminin, les femmes et les filles sont par contre absentes des manuels scolaires, notamment ceux d’histoire. Comment éduquer une fille à la citoyenneté, la motiver à prendre une place active dans le monde professionnel, social ou politique en l’absence de modèles valorisants  ?
L’histoire de France parle peu des femmes et de leur influence. Leur rôle est minimisé. C’est donc à nous, enseignant(e)s de mettre en valeur leur rôle historique et de proposer un éclairage différent de leur histoire. Je n’ai jamais à ce jour, dans un livre d’Histoire, trouvé trace des luttes des femmes, d’exemples de femmes ayant pris leur sort en main ou si peu. Si peu qu’elles font figure d’exception. Les femmes ne semblent avoir traversé les siècles que pour perpétrer l’espèce humaine. Pas de rôles importants, pas d’écrits, pas de droits civiques ou politiques. Comment une fille se construit-elle avec ce vide dans son passé ? à nous de le combler.
Informer nos élèves sur la loi salique1, sur le rôle actif des femmes pendant les périodes révolutionnaires, les présenter autrement que comme des harpies, parler des droits des femmes si longtemps inexistants et faire comprendre que ces droits ont été obtenus par des luttes et non parce qu’on les leur a concédés…. Apprendre l’histoire autrement. Rendre les femmes visibles. Pas seulement elles, bien sûr, tou(te)s les oublié(e)s de l’histoire, ouvrier(e)s et paysan(ne)s, ceux et celles qui n’apparaissent jamais dans les manuels actuels. à quand une refonte des manuels d’histoire ? Un rapport officiel a épinglé le sexisme dans les manuels scolaires (en 1997). Ce rapport dénonçait «  l’image donnée de la femme dans les manuels scolaires qui ne permet pas aux filles de trouver des modèles positifs d’identification  ». «  Pas ou peu valorisée pour ses qualités, [la femme] n’est pas invitée à participer à la vie économique, ni à l’histoire de son pays.  » Rapport qui ne fut suivi par aucun effet concret.
Les dictionnaires n’échappent pas à ces stéréotypes. Dans un dictionnaire pour enfants, à la définition du mot «  bien  », on peut lire : «  Elle est bien, elle est belle. Un homme bien est un homme estimable.  » Pour illustrer le mot «  bain  », on trouve : «  Le président prend un bain de foule. Jeanne prend un bain de soleil.  »


En littérature, les femmes sont sous représentées

Bref, les manuels renvoient aux filles un message de dévalorisation qui leur assigne un rôle préétabli et nécessairement inférieur à celui des garçons.
A nous, enseignantEs militant pour un autre futur d’abandonner les manuels pour utiliser nos propres outils.2

Papa lit, maman cuisine

Pareillement, les albums mis entre les mains des enfants ne sont pas neutres. Les images stéréotypées sont largement véhiculées dans les albums, parfois même les plus récents, alors que la société a considérablement changé avec une arrivée massive des femmes dans le monde du travail, avec leur investissement social, politique. Les albums, et plus particulièrement ceux mettant en scène des animaux, perdurent dans les vieux clichés : papa lit le journal dans son fauteuil alors que maman fait la cuisine, papa conduit, papa va au travail, maman reste à la maison, s’occupe des enfants, le chevalier va délivrer la belle princesse…. Les personnages masculins sont plus nombreux et ont des rôles valorisants. Les personnages féminins sont trop souvent reléguées à des seconds rôles moins importants3.
Actuellement, la littérature de jeunesse a évolué ces dernières années et on trouve maintenant beaucoup d’albums qui vont à l’encontre des idées reçues. La première fois que j’ai lu Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ? de Thierry Lenain4 à mes élèves, ce fut le choc ! C’est l’histoire de Max pour qui le monde se résumait aux Avec-zizi et Sans-zizi. Bien sûr, les Sans-zizi ne l’intéressent pas, lui sont inférieures. Jusqu’au jour où Zazie arrive dans sa classe. C’est une fille étrange qui joue comme les garçons et grimpe même mieux aux arbres qu’eux. Mais, est-ce vraiment une Sans-zizi ? Max en doute. Et pourtant, il découvrira que Zazie est bien une fille. Eh non, il ne manque rien aux filles ! Et Max dorénavant saura que le monde est composé des Avec-zizi et des Avec-Zézette. Album bien dérangeant pour certains garçons mais éclatant pour les filles qui, de ce jour, ont revendiqué de plus en plus dans la classe.
Heureusement, de nombreux albums traitent différemment des rapports fille / garçon et donnent une autre image des hommes et des femmes.5
Il s’agit de proposer aux enfants des albums propices à la réflexion, de les amener à porter un autre regard sur eux-mêmes ou sur elles-mêmes. L’adulte doit être là non pour dénoncer et faire un réquisitoire mais pour accompagner les enfants dans leur questionnement, en leur apportant les données qui leur manquent pour comprendre le pourquoi du comment.


Les garçons occupent le terrain...

Qui n’a pas observé une cour de récréation ? Les garçons occupent un espace très important, la plupart du temps en jouant au football. Les filles, elles, occupent tant bien que mal l’espace restant. Les espaces et les jeux sont la plupart du temps bien distincts. Pas ou peu de mixité en récré. Comment pourrait-il en être autrement puisque les petits garçons sont élevés dans une société où le sport et en particulier le foot, sont omniprésents ?
Pareillement, si on observe les enfants dans une classe, les garçons prennent plus souvent la parole et n’hésitent pas à la monopoliser. Mais qui voit-on le plus souvent à la télé prendre la parole ?
Tout dans leur environnement proche ou médiatique leur affirme la suprématie du mâle. Les rayons de jouets dans un supermarché sont assez significatifs : le rayon filles à dominante rose avec ses poupées, sa batterie de casseroles, ses poussettes, ses dînettes…. tout pour préparer la future maman. Le rayon garçon est rempli de voitures, de robots, de vaisseaux spatiaux… tout pour l’aguerrir et le rendre combattant et agressif.
Cette éducation et cet environnement sexistes, les enfants les subissent dans le cadre familial, à l’extérieur de l’école. Comment dans l’école amener à une approche différente ?

Autre futur, autre pédagogie.

L’enseignant(e) doit déjà donner une autre image. Une enseignante qui bricole, fait de l’électricité, ne va pas chercher son collègue masculin pour régler un problème informatique, ça interpelle les enfants. Un enseignant qui fait un atelier cuisine, fait pratiquer la danse à ses élèves, ça interpelle aussi.
En sport collectif, pourquoi ne pas mettre en place, au début, des règles obligeant les garçons à faire x passes aux filles avant de pouvoir marquer un but ? Les filles ne viendront plus râler qu’elles n’ont jamais la balle et n’abandonneront plus, lasses d’être évitées, elles participeront, s’amélioreront et la règle coercitive du début n’aura plus lieu d’être.
Créer dans sa classe un espace de liberté de prise de parole, développer l’esprit critique, mettre en place un conseil pour permettre à tous et toutes de gérer par exemple les problèmes de cour, engager le débat sur l’égalité des sexes, interpeller les enfants sur tel type de comportement, faire comprendre aux garçons qu’il n’est pas nécessaire d’affirmer sa virilité en étant chahuteurs et qu’ils peuvent aussi réussir dans d’autres domaines que ceux identifiés comme masculins (maths et sciences) et dans celui de l’EPS, persuader les filles que les maths et les sciences ne sont pas les domaines d’excellence des garçons mais qu’elles ont toutes les capacités pour réussir aussi, apprendre le respect des autres, des différences, permettre aux filles de s’exprimer librement, aux garçons de pleurer (les pleurs ne sont pas une manifestation de faiblesse !), ce n’est certes pas cela qui va révolutionner notre société mais même si nous ne touchons que quelques enfants sur une classe, nous aurons déjà contribué à notre échelle à faire avancer les mentalités. Il s’agit de faire comprendre aux enfants que les différences biologiques évidentes n’induisent pas tel ou tel type de comportement ou telle ou telle fonction sociale. Il s’agit d’éviter à tout prix l’amalgame entre le genre et le sexe. «  On peut définir le genre comme la façon dont culture et société ont construit la différence des sexes, en donnant à l’un et à l’autre des rôles et des qualités hiérarchisées ; le sexe par contre se définit par des spécificités anatomiques  »6.

Les mots aussi sont sexistes

étymologiquement, le mot latin hominem désignait l’être humain en général. Ce n’est que depuis le début du xe siècle qu’on l’emploie également pour le sexe masculin. Le mot latin femina, qui a donné femme signifiait à l’origine «  qui allaite  ». Aujourd’hui, on utilise de plus en plus le terme «  humain  » mais le terme générique homme désigne encore trop souvent hommes et femmes. Récemment, le 8 mars pour être précise, je regardais la télévision et une femme parlait de la situation des femmes turques en Allemagne. Elle soulignait que les droits de l’homme étaient bafoués ! Sic !
Autre exemple : une femme n’a droit qu’à un seul mot pour désigner son sexe et le fait qu’elle soit mariée. Un homme, lui, peut être aussi un mari. Un garçon est fils de …. Une fille est fille de… (un seul mot) Par contre, on est mademoiselle ou madame.
La grammaire n’est pas neutre non plus : le masculin l’emporte sur le féminin ! D’où vient cette règle ? Du grammairien Vaugelas qui, en 1647, a décidé que «  la forme masculine a prépondérance sur le féminin, parce qu’elle est plus noble  ».
Certains noms n’auraient pas de masculin : professeur, agent de police, pompier… à l’inverse, quel est le masculin de sage-femme ?
Alors, quand j’aborde la règle de grammaire précitée, je fais une explication de texte, j’explique et j’informe du pourquoi et du comment, on fait de l’histoire. Et j’encourage vivement les enfants à féminiser les noms et les filles ne manquent pas de s’accaparer cet espace de liberté !
Voici des millénaires que notre société est patriarcale. Et même si les femmes ont obtenu des droits par leurs luttes, les inégalités sont encore criantes. L’égalité des droits est inscrite dans la loi mais, dans les faits, nous en sommes bien loin. Et ce sont surtout les mentalités qui ont du mal à changer. D’où l’importance de l’éducation et ce, dès le plus jeune âge.
L’égalité sociale ne peut se faire sans l’égalité des sexes, nous ne devons jamais l’oublier.
L’école doit être émancipatrice pour TOUS et TOUTES.

Marie Van der Linden

Notes
1. Réfléchir ensemble sur la loi salique excluant les femmes de la succession au trône et leur interdisant de régner permet d’expliquer aux enfants pourquoi cette succession de rois qui pourrait leur faire penser que les femmes étaient par nature incapables de gouverner
2. BTJ n° 484 La femme dans l’Histoire de France PEMF / BT2 n°232 (pour le collège) Le sexisme dans le monde
3. Lire les études très intéressantes faites par l’Association européenne Du côté des filles : Quels modèles pour les filles ? et Que voient les enfants dans les livres d’images ?
4. Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ? de Thierry Lenain éditions Nathan, collection Première Lune
5. Actes Sud Junior publie des albums traitant de l’égalité des sexes. Il s’agit d’une réédition de textes parus aux Editions des Femmes dans la collection " Du côté des petites filles " : Rose bonbon, Un heureux malheur, L’histoire vraie des Bonobos à lunettes, Arthur et Clémentine, Camélia et Capucine et Histoires de sandwichs de l’auteure Adela Turin.
6. Arlette Farge, Libération, 7 mai 1992, Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres.

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