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Entretien : prof en Ulis

mardi 12 juin 2012, par Greg

Comment en es-tu arrivé à prendre en charge les élèves d’une Ulis ? Quel a été ton parcours, ta formation ?

Erwan Chasles – Je suis prof de lettres-histoire en lycée professionnel et j’ai eu la chance de profiter de la formation qui existait auparavant à l’IUFM. Cette année de stagiaire m’a permis de m’intéresser au travail de ma tutrice avec ses classes de CAP. C’est cela qui m’a donné envie d’enseigner aux classes de CAP qui se créaient dans mon lycée. J’avais alors quatre ans d’ancienneté en tant que prof. Faire face à la grande difficulté scolaire était un objectif professionnel et militant. Or les élèves en situations de handicap rattachés à l’Ulis étaient justement intégrés dans les classes de CAP. Je n’ai donc pas choisi de travailler avec eux, mais cela n’a pas été une inquiétude particulière. Au contraire. Petit, je voyais un grand cousin qui travaille en CAT et qui est assez lourdement handicapé. Mon père était quant à lui maître G en Rased. La grande difficulté scolaire et le handicap n’ont jamais été des choses taboues.

Je me retrouve donc, plutôt motivé et excité par le défi, à faire la classe avec des élèves de l’Ulis. Mais l’envie ne suffit pas et rapidement j’ai senti que j’étais débordé, ou en tout cas peu compétent sur le sujet. Une culture familiale peut être utile, mais au-delà de l’illusion créée, j’ai pris conscience du besoin de formation que j’avais. Je me suis donc inscrit au bout d’un an à la formation du 2 CA-SH option D (troubles cognitifs et du développement). Ma deuxième année avec les élèves de l’Ulis s’est donc partagée entre mes temps de cours avec mes classes de CAP et de bac pro d’un côté, et la formation à l’IUFM de l’autre. Six semaines de cours théoriques et un mémoire professionnel à rédiger. Pour moi, il y a eu clairement un avant et après cette formation qui m’a appris énormément de choses et qui m’a donné les outils pour faire évoluer mon regard et ma pratique.

Comment se déroule la journée de ces élèves ?

E. C. – Plus que pour d’autres, la journée est longue. En effet ils sont inscrits dans des filières assez rare dans le sens où nous ne sommes que trois lycées à dispenser la formation APR (Agent polyvalent de restauration) dans le 93 et le seul pour la formation ATMFC (Assistant tech­nique en milieu familial et collectif). Nos élèves viennent donc de loin et parfois même habitent en dehors du département. En outre ces élèves bénéficient pour certains d’un transporteur pour les emmener au lycée. Mais ce qui peut sembler confortable de prime abord, ne l’est pas toujours : retard des chauffeurs, détours pour déposer d’autres élèves… Au final nos élèves partent tôt de chez eux et rentre tard.

Pour ce qui est du reste de la journée, presque rien ne la différencie de la journée des autres élèves. Ils vont en cours avec leurs camarades. En revanche certains ont des accompagnements extérieurs et doivent donc pour cela rater des heures de cours. Mais c’est à la marge car cela ne représente pas plus de 3 heures par semaine. Enfin, lorsqu’ils ont une heure de permanence, ils sont pris en charge par l’enseignant coordonnateur de l’Ulis. Cela leur fait donc des journées très chargées.

Comment ça se passe dans la classe ? Quels aménagements ? Quelle organisation ? Quel contenu ?

E. C. – Tout d’abord les objectifs sont les mêmes pour l’ensemble des élèves de la classe. Bien sûr tous ne les atteignent pas avec le même degré de maitrise, la même rapidité… mais il est indispensable de ne pas faire de différence à ce niveau. En revanche, on peut voir une différence de contenu par l’adaptation des documents ou des cours pris en note. C’est le cœur du métier d’enseignant spécialisé. Mais il est difficile de résumer cela en quelques lignes. Les adaptations sont à imaginer pour chaque élève et à ré-inventer perpétuellement. Néanmoins quelques éléments sont à avoir en tête : écrire en police arial 14 plutôt qu’en times new roman 12, réduire la longueur des textes et surtout prendre en compte les difficultés de compréhension dues aux pronoms de rappels, aux sous-entendus, à la polysémie des mots, aux implicites… Mais si des constantes existent en fonction des pathologies des élèves, chaque être est différent et donc va avoir des besoins spécifiques particuliers. Parfois, ce sont aussi des besoins matériels qui se font sentir : ordinateur pour un élève dyspraxique, ordinateur avec micro-casque et logiciel de reconnaissance vocale pour une élève ne sachant pas lire…

Mais ce qui est important d’avoir à l’esprit, c’est que l’ensemble des adaptations, et surtout la réflexion avant leur mise en place, sont bénéfiques à 100 % des élèves qui peuvent en tirer profit.

En quoi ce travail diffère-t-il de celui d’une classe « ordinaire » ?

E. C. – Nous ne sommes pas là pour les faire rentrer dans une norme. J’ai le souvenir de collègues qui étaient en formation avec moi et qui ont abandonné suite à un accrochage avec un formateur. Il essayait de leur faire comprendre que leur grille d’observation des élèves étaient construites par rapport à des normes, de comportements le plus souvent, qui n’étaient pas atteignables par ces élèves et qui étaient grandement critiquables sur le plan étique et philosophique. Il ne s’agit pas directement d’une différence vis-à-vis d’une classe banale, c’est plus une différence de vision de l’école et de pratique pédagogique.

Mais ce travail en marge des pratiques les plus répandues est accepté avec ces classes de CAP. Par exemple, je ne mets pas de notes en français. Je n’en mets pas vraiment non plus avec mes classes de Bac pro mais alors cela pose davantage problème.

Enfin une autre différence réside dans le rapport noué avec les élèves : conflictuel parfois, attentif toujours et donc émotionnellement assez fort. C’est d’ailleurs un élément sur lequel il faut être prudent pour ne pas tomber dans de la sensiblerie. Mais encore une fois, cela ne change pas réellement de mon travail avec les autres classes, même si les difficultés des élèves sont souvent plus importantes.

En quoi cette expérience a-t-elle changé ton regard sur les élèves, sur tes pratiques et sur la vision de ton rôle et de l’éducation en général ?

E. C. – Je ne suis pas certain que cela ait changé mon regard et ma vision de l’école. Cela l’a plutôt conforté et m’a donné des outils pédagogiques, théoriques, intellectuels pour l’assumer avec un souci de « bien faire ». Le refus de soumettre les élèves, de les faire rentrer dans un moule prêt à l’emploi, l’envie de leur faire découvrir plein de choses, et d’en apprendre plein d’autres à leur contact. Mais avec mes élèves en situation de handicap, la réalité est souvent bien sombre et fait grandir la révolte contre ce système oppressif, dans et en dehors de l’école. □

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