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Enseignante bénévole au Sénégal

dimanche 11 mars 2012, par Greg

Aéroport Léopold Senghor, Dakar, samedi 4 septembre 2010, 1 heure du matin :
répondant à une annonce parue sur le site du Guide du Routard relative à du bénévolat au Sénégal, dans une école du village de Canda, je pose les pieds, pour la première fois, sur le sol d’un pays d’Afrique noire. Je suis accompagnée de deux de mes enfants : Candice (2 ans 1/2) et Charlotte (10 ans).

Annie Dailly,
enseignante à Leuville-sur-Orge (91).

Ma famille, mes amis pensent que je suis inconsciente. Que vas-tu faire exactement là-bas ? Et tes filles, que feront-elles ? Six mois, c’est long, as-tu bien réfléchi ? Pourquoi aller enseigner bénévolement en Afrique alors qu’il y a tant à faire en France ? Pourquoi prendre les six derniers mois de ton congé parental pour faire ça, alors que tu pourrais rester tranquillement chez toi à t’occuper de tes 4 enfants ? Ma réponse est toujours la même. Je ne sais pas ! Je verrai sur place !
C’est donc réconfortée par tant d’interrogations légitimes et mue par ma conviction intime de m’engager dans un projet personnel à forte valeur humaine et professionnelle que je découvre la capitale sénégalaise plongée dans l’obscurité totale. Exceptés quelques bâtiments comme l’aéroport qui ont recours à des groupes électrogènes pour bénéficier du courant électrique, les immeubles inachevés mais habités et les rues défoncées de Dakar ne sont pas éclairés, les feux tricolores ont été supprimés et les Sénégalais se fient à la lumière de leur téléphone portable pour cheminer.
En deux jours, je prends conscience du projet personnel dans lequel je m’engage, en l’imposant à mes enfants.

L’école Kalan à Canda

Mon premier contact avec l’école fut la visite, le dimanche 5 septembre, d’un chantier… boueux (hivernage oblige).

À 15 jours de la rentrée… à 48 heures de la rentrée…, le chantier restait chantier ; les charrettes tirées par des chevaux faisaient des allers-retours incessants transportant du sable et des briques.
Les locaux n’étaient pas prêts. Tout l’équipement arrivé par containers d’Europe (dons collectés dans des écoles suisses et dans mon école d’affectation) était dispersé. Le mobilier n’était pas encore vraiment réparti, le matériel pédagogique était en vrac et des piles de manuels étaient stockées à l’abri mais sans classement. Le bâtiment qui devait accueillir deux classes n’était pas construit !

Pourtant, pour le jeudi 17 septembre, personnels, parents, bénévoles (deux Suisses et moi-même) avons relevé le défi d’une école opérationnelle, prête à accueillir ses 140 élèves. Chaque classe en élémentaire disposait de matériel commun (crayons de couleurs, règles, gommes, feutres), chaque élève avait un pupitre, une chaise, un stylo bleu, un crayon à papier, un cahier du jour, un cahier de textes. Les effectifs ne dépassaient pas 25 élèves par classe. Le bâtiment du cycle 3, simple, en briques et tôles, avec des ouvertures pour laisser pénétrer la lumière naturelle, avait été fini en 24 heures et pouvait accueillir les enfants.

Les trois classes de maternelle disposaient de nattes pour les regroupements, de mobilier adapté à la taille des enfants pour travailler en atelier, de matériel pour des coins jeux (poupées, voitures, legos).

Effectifs à 25 élèves, mobilier et matériel individuels, lieu de regroupement, travail en atelier, matériels ludiques, tout ce vocabulaire correspond à une réalité européenne mais nullement à la situation des écoles sénégalaises (privées ou publiques). Or, à l’école Kalan, ces mots ont du sens. Tout comme, « avoir un regard bienveillant sur l’élève/acteur de ses apprentissages »… Pourquoi ?
Simplement parce que cette école est une « expérience » unique au Sénégal, impulsée en septembre 2009, par la Fondation suisse Kémi-Malaïka. L’école Kalan se caractérise par : un enseignement « à l’européenne » dispensé par des enseignants sénégalais (musulmans et catholiques) à des élèves d’origines sociale, culturelle, religieuse diverses. 80 % des élèves sont sénégalais issus de milieux modestes, voire pauvres, 20 % sont des blancs ou des métis (français, belges, libanais essentiellement) dont les parents sont venus s’installer au Sénégal pour des raisons économiques et sociales (ouverture de petits commerces dans une zone réputée comme la première zone touristique du Sénégal : Saly est à 15 kilomètres). Toutefois, ces Européens ne fréquentent pas l’école française de Saly dont l’élitisme et le coût très élevé de la scolarité sont des éléments prohibitifs à sa fréquentation.

Pourtant, l’école Kalan peut aussi être perçue comme une école privilégiée, voire de privilégiés car c’est une école privée (condition quasi incontournable pour survivre en tant qu’institution scolaire de qualité au Sénégal).

En effet, c’est une école qui offre à des élèves, majoritairement sénégalais mais pour 50 % parrainés (frais de scolarité pris en charge en intégralité par des parraineurs ou la Fondation Kémi-Malaïka) et 50 % subventionnés (la moitié des frais de scolarité est pris en charge par la Fondation et l’autre moitié par les parents), des conditions de travail exceptionnelles au vu des infrastructures sénégalaises (même privées) et qui dispense un enseignement basé sur la pédagogie active (pratique totalement absente dans les écoles sénégalaises, bien que prônée par les Directives ministérielles). C’est aussi une école dont les salariés (à 95 % sénégalais), enseignants et autres personnels (administratifs, femmes de ménage, ouvriers) perçoivent des salaires supérieurs à ceux pratiqués au Sénégal (entre 120 et 400 euros mensuels) avec des avantages sociaux (la Sécurité sociale est prise en charge par leur employeur). En fait, toutes les ressources financières de l’école Kalan proviennent de la Fondation Kémi-Malaïka (l’employeur), créée par Costa Bonato (manager sportif) et de ses ambassadeurs Bakary Sagna et Johan Djourou, footballeurs professionnels à Arsenal.

C’est dans cette spécificité pédagogique et sociale de l’école Kalan (offrir un enseignement ouvert et nouveau et promouvoir des emplois valorisés) qu’est venu s’inscrire mon engagement professionnel auprès des élèves et des collègues africains.

La pédagogie à l’école Kalan

Parallèlement aux objectifs matériels encore à atteindre (construction, aménagement, équipement des locaux), le Directeur-fondateur de la Fondation, Costa Bonato n’a jamais occulté les priorités pédagogiques assignées à toute l’équipe de l’école ; dispenser un enseignement basé sur l’intérêt porté à l’élève. Ce discours est très novateur pour les personnels sénégalais employés dans l’école. Cette ambition ne correspond pas à leur propre expérience d’élève (pour ceux qui ont pu fréquenter, à 70 élèves ou plus par classe, une école) ni à celle d’enseignant (les enseignants recrutés ont tous enseigné soit dans le système public ou privé, en suivant un cadre très rigide d’exécution des consignes gouvernementales).

L’élaboration des outils pédagogiques indispensables à l’enseignement visé dans l’école a donc été la priorité de nos premières rencontres, bénévoles et enseignants de l’école.
En quelques jours, nous avons établi le programme des compétences travaillées à l’école Kalan. Toutes les compétences en français et en mathématiques du programme français y sont reprises en y intégrant des précisions qui se référent au programme sénégalais. Ce premier travail a servi par la suite aux enseignants qui ont établi eux-mêmes, par cycle, les progressions des compétences en Histoire, Géographie (avec les spécificités sénégalaises) et Sciences.

Tous les outils qui ont suivi (programmations, évaluations des compétences, contrôle continu) ont été élaborés par les enseignants eux-mêmes. La collègue suisse et moi-même étions présentes tous les jours dans les quatre classes d’élémentaire, pour aider concrètement les collègues sénégalais dans leur pratique de classe. Parmi toutes les actions entreprises pour mieux vivre et faire vivre l’enseignement à l’éco­le Kalan, faire accepter qu’un enfant ne comprenne pas une notion à la fin de la première et unique leçon ! ou féliciter, encourager ouvertement un élève fut et reste encore une des priorités pédagogiques. Il est difficile pour un enseignant ayant cinq, dix ou quinze ans d’expérience dans le système sénégalais de concevoir qu’une notion doit s’apprendre sur plusieurs séances, à des rythmes différents. La leçon faite frontalement, l’enseignant considère avoir fini son travail, idem pour l’élève. Celui-ci doit avoir intégré immédiatement la notion, sinon, il est laissé sur le banc… seuls 10 élèves sur les 70 que compte une classe-type au Sénégal acquièrent les compétences travaillées et ceux-ci ne sont pas forcément félicités mais incités « à faire mieux encore » !

Ce travail des bénévoles sur plusieurs mois peut paraître un travail de calque dominé par la prétention européenne d’imposer un modèle qui montre, pourtant, aujourd’hui, ses limites… faute essentiellement de moyens. Or, cette démarche, j’en suis convaincue, n’a jamais été perçue ainsi dans le sens où, au quotidien, les élèves ont immédiatement donné un retour positif à cette pratique. En particulier, les élèves sénégalais (venant d’écoles publiques, privées ou coraniques) ont très rapidement mis en avant l’absence de violence (physique) pour les amener à travailler. Le souci de les considérer comme l’élément moteur d’une séance de classe a eu un écho très valorisant, chez ces enfants peu habitués aux félicitations, aux encouragements, tant à la maison qu’à l’école. En retour, leurs paroles et gestes témoignaient d’une reconnaissance très gratifiante professionnellement.

Cette auto-satisfaction n’a de sens à mes yeux qu’au regard du cheminement intellectuel et pédagogique partagé avec mes collègues sénégalais.

En effet, ma démarche est restée avant tout celle d’une collègue… qui propose une autre manière de fonctionner, en tenant compte des réalités du pays ; exclure l’idée de travailler avec un photocopieur, savoir qu’un serpent ou scorpion ou rat ou une nuée d’insectes peut perturber une leçon, répéter des consignes à des enfants qui comprennent maladroitement le français, parce qu’ils parlent pour la plupart le wolof, entre eux et à la maison, tenir compte de l’absentéisme dû aux crises de paludisme, rassurer les familles sur leur crainte de « toubabisation » de leurs enfants, avoir une rigueur absolue dans le respect du matériel (deux stylos bleus maximum dans l’année par élève !), s’appuyer sur le respect dévolu à l’adulte par l’enfant (pas seulement par peur du bâton, comme on le prétend)…

Aéroport Léopold Senghor, jeudi 10 février 2011, 22 heures

Je rentre en France avec l’humble prétention de m’être engagée auprès de collègues sénégalais, dans la constitution d’une équipe pédagogique, convaincue de l’équilibre possible entre des valeurs éducatives issues de deux cultures, éloignées certes par l’espace mais aussi et surtout par l’histoire politique qui les unit…

Et mes filles qu’ont-elles fait au Sénégal ? Candice a été accueillie tous les jours à l’école Kalan dans la classe de PS. Charlotte a suivi les cours du Cned niveau 6e en participant à la vie quotidienne de la classe de CM2 de l’école Kalan.

Où avons-nous vécu ? Dans une maison, avec un confort européen mais avec les aléas du quotidien des Sénégalais (coupures d’eau et d’électricité quotidiennes) et conçue comme la grande maison familiale sénégalaise (les collègues sénégalais originaires de Casamance, de Dakar ou de Saint-Louis y vivaient aussi, ainsi que les bénévoles, et les amis des uns et des autres de passage). C’est une maison où mes filles et moi avons fait l’expérience communautaire, quant aux Sénégalais, ils y ont découvert la vie avec deux enfants européennes, ce qui peut parfois paraître déroutant… voire éprouvant !

Aujourd’hui, qu’en est-il de cet engagement auprès des élèves et des collègues de l’école Kalan ?

Je suis en contact hebdomadaire avec le Directeur de l’école Kalan (ancien directeur d’écoles publiques sénégalaises, à la retraite) et avec tous les collègues qui le souhaitent. En février, je retourne à l’école, pendant quinze jours.

D’autres collègues et amis français se sont aussi engagés :

Sylvie et Louis sont partis bénévolement, six semaines à l’été 2011, pour animer des ateliers de langage à destination des élèves dont les difficultés ont été identifiées comme liées à leur maîtrise fragile de la langue française. Ils parrainent aussi un élève de PS, dont la maman, femme de ménage à l’école Kalan, est morte en couches cet été.
Sylvie, collègue CLIN, a accepté d’être, depuis la France, « l’accompagnatrice pédagogique » d’un collègue sénégalais nouveau à l’école Kalan et qui peut la solliciter (via Internet) pour une fiche de préparation, une activité à mettre en place etc.

Aurélie, une collègue de maternelle, accompagnera de la même manière la collègue de GS de l’école Kalan à partir de janvier 2012. ■

Voir en ligne : Fondation Kémi-Malaïka

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