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De tous les combats... Entretien avec Benoît

samedi 25 juin 2011, par Greg

Il y a quelques semaines, notre compagnon et ami Benoît nous quittait subitement. Afin de lui rendre hommage, nous publions ici l’entretien qu’il avait accordé pour l’ouvrage célébrant les 10 ans de la CNT Éducation : "École, une révolution nécessaire". Salut à toi !

Benoît est sur tous les fronts : militant politique, militant syndicaliste (adhérent à la CNT depuis novembre 2005), actif au sein du groupe départemental de l’Icem (mouvement Freinet) de l’Hérault, animateur de la coordination des comités de soutien aux sans-papiers sur Montpellier — ce qui lui valu les honneurs des colonnes de « Libé » et par ricochet les foudres de sa hiérarchie… Et il faut encore ajouter qu’il est un jeune professeur des écoles, forcément submergé par le travail quotidien ! Tout cela ne l’a pas empêché d’être le pre­mier à répondre à notre demande d’entretien.


— « Atypique », c’est un peu le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque le parcours qui t’a mené jusqu’à la CNT. Si l’engagement militant est une constante, il a emprunté bien des chemins avant de croiser la route du syn­dicalisme.

- Les activités militantes qui m’ont conduit à la CNT sont dans l’ordre : actions chrétiennes (scouts, aumônerie), puis de charité (Restes du cœur, banque alimentaire), ensuite humanitaires (aide au développement…), mou­vements sociaux de 2003 en tant que non-organisé mais proche des trots­kistes.
Cela peut paraître étrange comme parcours, de par la diversité et l’évolu­tion. Mon « vagabondage » militant a correspondu à une volonté d’agir dans un monde qui ne me convenait pas, d’un point de vue des inégalités. En venant à la CNT, j’ai découvert les idées libertaires ainsi que leur mise en pra­tique, et je me suis rendu compte que je les avais déjà intégrées sans avoir mis un nom dessus (autogestion et fédéralisme, antiétatisme, anticléricalisme, antimilitarisme…).

— Comment s’est effectué le passage entre ces différentes étapes : hasard des rencontres, prise de conscience politique ?

— Le passage des actions chrétiennes à celles de charité (selon mes expres­sions) a eu lieu suite à une remise en cause de ce que je croyais être ma foi (j’avais choisi de me faire baptiser à 12 ans, mes cathos de parents m’en ayant laissé le choix). C’est tout naturellement que je me suis tourné vers de l’aide aux personnes en difficulté, avec pour objectif (analyse d’aujourd’hui) de me déculpabiliser de mon niveau de vie. Au-delà des limites d’inefficacité à long terme, j’ai souhaité, lorsque je suis devenu étudiant, m’orienter vers des pro­jets à visée plus lointaine, sur lesquels je pouvais avoir une prise en intégrant des conceptions d’organisation différentes.
C’est ainsi que j’ai monté, avec d’autres, des actions en Afrique par le biais d’une association étudiante. Nous agissions dans le domaine de l’éducation et de la santé, en apportant une aide logistique, mais aussi de formation, afin de permettre la pérennité des actions. Par ailleurs, nous avons monté une mutuelle de santé « autogérée » (je ne connaissais pas le mot à l’époque). Cependant, à l’instar de la fille du patron de la BD La Ville qui n’existait pas (Christin-Bilal), cette forme d’organisation avait été… imposée par nous (Européens).
Au-delà de ce constat, je me suis rendu compte que nous (associations humanitaires) servions de faire-valoir aux gouvernements dont nous faisions le travail, pansant pour un temps des blessures qui empêchent les gens de se révolter. Loin de critiquer totalement ce type d’actions, il m’a semblé que c’est à la racine qu’il fallait s’attaquer.
Nous étions alors en 2003, période de luttes sociales mais aussi de mou­vement anti-guerre, auxquels j’ai participé aux côtés d’un Attac alors géré par des trotskistes. Je me suis retrouvé dans l’analyse marxiste de l’absurdité du capitalisme, me suis donc rapproché du groupe trotskiste de la fac de Lyon (à l’époque, Socialisme par en bas, pour les connaisseurs). Les quelques liens avec les libertaires que je pouvais avoir étaient très vite décrédibilisés par mes cama­rades d’alors, sentant bien mon attirance vers des fonctionnements anti-auto­ritaires. La désinformation n’a pas été seule responsable du fait que je ne me suis pas tourné vers les libertaires, mais elle complétait plutôt une image préa­lable que j’avais, confortée par des aspects identitaires qui me rebutaient (et me rebutent toujours aujourd’hui), l’attitude violente d’une minorité et la sur-visi­bilité du mouvement autonome dans lequel je ne me suis jamais reconnu.
En 2005, après une année de pause militante consacrée à l’obtention du concours de professeur des écoles, je suis retourné voir les altermondialistes (en pleine campagne référendaire…) et des trotskistes. Heureusement pour moi, je suis tombé sur les pires (Parti des travailleurs, lambertistes) et, au bout de deux réunions « d’accession » à la IVe Internationale, j’ai été qualifié « d’ennemi du prolétariat », ayant affirmé, entre autres critiques, que la dic­tature de ce dernier ne me semblait pas idéal… Soucieux de ne pas voir ce message subversif (!) se répandre aux autres néophytes, j’ai été sommé de par­tir et je me suis vu proposé des discussions avec des « cadres ». En opposition avec un fonctionnement sectaire, je m’en suis vite éloigné. Après une brève militance à la FSU, je suis allé à une réunion CNT et m’y suis tout de suite senti totalement à l’aise, avec des personnes défendant des positions non seu­lement syndicales mais idéologiques dans lesquelles je me retrouvais.

— Ta première expérience syndicale ce n’est pas la CNT mais la FSU. Là encore, tu y vas à fond, dans un contexte, l’IUFM, où la plupart des sta­giaires font profil bas en attendant leur titularisation. Pourquoi ce besoin de t’impliquer plutôt que d’attendre sagement la fin du stage. Comment as-tu vécu ces années de formation ?

— Lorsque j’ai eu le concours de prof des écoles, je me suis syndiqué au SNUIPP, seul syndicat présent sur l’IUFM et apparemment combatif, puis j’ai été élu au CA de l’IUFM.
Je sortais d’une année blanche politiquement parlant, durant laquelle je n’avais pour autant pas perdu mes idées, bien au contraire. J’ai toujours éprouvé du plaisir à contester les enseignants, encore plus ceux qui estiment « faire autorité ».
À tort, je m’attendais à trouver chez mes collègues étudiants et stagiaires de l’IUFM une ouverture d’esprit et une culture à même d’entamer des dis­cussions, de réfléchir quant aux finalités de l’éducation. J’ai été particulière­ment déçu par l’attitude de la plupart, totalement consuméristes lors des cours que nous subissions. Il y a un réel refus de la réflexion, des idées nou­velles, lequel n’est pas toujours complètement volontaire, mais le résultat d’un manque d’outils.
Pour celles et ceux qui ont des velléités de contestation, celle-ci se traduit le plus fréquemment par un syndicalisme de carte, de service et d’apparition ponctuelle lors d’une manif ou d’une journée de grève. L’IUFM ne fait que reproduire le système éducatif tel qu’il existe.
En effet, l’enseignement frontal y est roi, accompagné de classements, compétition, bachotage et autres douceurs. La possibilité de contestation est rapidement cassée par la direction.

Les cours magistraux imposés par l’IUFM, les pressions hiérarchiques et psychologiques sur les stagiaires, l’absence des pédagogies coopératives et de toute réflexion en général m’ont conduit à avoir un discours et une pratique de classe non conformes aux attentes de l’institution. J’avais déjà assez fermé ma gueule l’année précédente pour que cela continue et je me suis donc per­mis de me considérer en « égal » vis-à-vis des formateurs. De fil en aiguille, lorsque j’ai dit, un peu énervé, au recteur que « la hiérarchie, c’est comme les étagères, plus c’est haut et moins ça sert », j’ai eu quelques soucis avec mes « supérieurs » !
J’ai vécu ces années de formation comme une formation militante mais nulles du point de vue pédagogique (c’était l’année du CPE aussi…).
Au bout de deux mois, j’ai rapidement observé le fonctionnement de la FSU (prises de décision par le haut, aucune implication des adhérents, cor­poratisme, etc.) et l’absurdité de siéger dans un CA.

— Pour revenir sur ces quelques semaines à la FSU, peux-tu nous expli­quer, selon toi, ce qui différencie le fonctionnement de la FSU et de celui de la CNT ?

- La FSU est un syndicat d’adhérents et non de militants. Les décisions sont prises par une minorité, sans souci de consultation des syndiqués. Les membres du bureau ou, au mieux, du conseil syndical ont tout pouvoir pour mettre en place leurs idées réformistes.
En réalité, même si la FSU a une composante de lutte (critiquable, mais effective), une grande part de son activité réside dans l’accompagnement de carrière, les mutations, les copinages avec le rectorat, etc.
Je n’ai pas eu le temps de me rendre compte du fonctionnement natio­nal, mais cela n’a pas l’air très différent. Dans l’Hérault, et je crois que c’est pareil ailleurs, ils ont un manque cruel de militants. Ils se sont jetés sur moi, à l’aide de flatteries diverses. J’aurais assurément pu avoir une décharge très rapidement !
C’est alors que mon attention a été attirée par des drôles d’autocollants rouge et noir avec des slogans que je n’avais jamais entendus : deux réunions plus tard, j’étais cénétiste !


- Puisque c’est l’action « de terrain » qui sert de fil rouge à ton engage­ment, qu’est-ce qui t’a séduit dans le fonctionnement et le projet de la CNT ?

— La CNT est une confédération syndicale interprofessionnelle révolu­tionnaire mais pragmatique. Elle a pour objectif l’abolition du salariat, sans perdre de vue les combats que je qualifierais d’intermédiaires. La CNT lutte sur des bases anarchosyndicalistes, les mêmes que nous souhaiterions voir émerger à l’avenir dans la société. En effet, nous nous efforçons de diluer le pouvoir, en le rendant accessible à tous et en effectuant la rotation des tâches. Il est illusoire de penser que le pouvoir s’abolit si l’on entend dans ce terme prise de décision et action.
Ce que nous abolissons entre nous, c’est la hiérarchie, laquelle permet à peu de décider et d’agir à la place de beaucoup.
Les actions de la CNT se situent sur le plan syndical, mais pas seulement, puisque le combat syndical est subordonné aux libertés individuelles et col­lectives. C’est vers la défense de ces dernières que nous nous mobilisons.

— Ça, ce sont les principes, comment tentes-tu de les mettre en pratique dans le quotidien ?

— Le travail effectué au sein de la CNT est multiple et c’est, entre autres, outre ses finalités, ce qui le rend passionnant.
Avant d’aborder les luttes, je souhaite parler du travail d’information et de sensibilisation, sur mon lieu de travail comme dans la vie quotidienne. Sans apparaître comme celui qui sait mieux que les autres, il me semble essentiel d’apporter, lorsque c’est possible, une autre vision du monde, de l’actualité, que celle proférée par les médias de masse. C’est là que l’on se rend compte que nous n’avons pas les mêmes armes que ceux contre les­quels nous nous battons. En plus des nombreuses discussions, nous utili­sons tracts et affiches A3, tandis que nous avons à faire face à une médiatisation à outrance, par la télévision, en particulier mais aussi dans la rue et les lieux de vie.
Les luttes syndicales débutent elles aussi à l’école (soutenir une collègue précaire dont le contrat n’a pas été renouvelé, par exemple). C’est aussi dans ce type d’action que de nombreuses idées peuvent circuler. Cependant, il est clair que ce n’est pas suffisant. Dans l’exemple donné ci-dessus, il ne m’est pas possible de revendiquer la précarité ! C’est vers l’égalité qu’il faut tendre et, de ce fait, vers des luttes plus globales, regroupant l’ensemble des non-titulaires en tentant d’établir un rapport de force. Nos revendications finales ne pourront aboutir que lorsque chacun sera en mesure de se les approprier. Or, cela n’est possible que si un certain nombre de conditions sont réunies, en premier lieu des conditions de travail et de vie en général qui sont épa­nouissantes, laissant le temps de réfléchir, de se divertir, de participer à la vie publique.

- Une lutte qui ne peut donc se limiter au seul terrain de l’école ?

- L’action n’est possible que dans une société qui fonctionne différem­ment. Une école autogérée, c’est bien, mais autogérer l’ensemble de la société, c’est mieux ! Pour cela, nous menons aussi un travail interprofessionnel, outil indispensable pour établir le rapport de force nécessaire au remplacement du fonctionnement hiérarchisé que nous subissons.
Le travail syndical s’effectue aussi dans les diverses relations que nous éta­blissons avec les autres acteurs de la société. Nous travaillons donc avec des organisations politiques, tout en restant totalement indépendantes face à ces dernières.
Conscients du rôle des médias dans les mobilisations, dans la transmis­sion d’idées, le syndicat a vocation à communiquer, d’une part avec les médias dominants, afin de ne pas en être exclus, d’autre part avec les médias dits alternatifs et, enfin, grâce à nos médias (Le Combat syndicaliste, N’Autre École, Classes en lutte, bulletin syndical local, etc.)

- Depuis le début de cet entretien, tu n’as quasiment jamais utilisé le « je », mais systématiquement le « nous ». Pourquoi ?

— Parce que les actions auxquelles j’ai participé, que ce soit sur le plan syn­dical, politique ou pédagogique, ont été décidées puis réalisées à plusieurs. Je n’ai pas à en revendiquer la paternité, contrairement aux choix personnels qui m’ont conduit à mon militantisme actuel.

- Peux-tu présenter l’histoire et l’action de la CNT sur Montpellier ?

- À Montpellier, la CNT Éduc est née avec 3 adhérents en 2003, suite au mouvement des retraites. Nous sommes aujourd’hui 17, toutes catégories confondues. Lorsque je suis arrivé, nos actions étaient surtout politiques, idéologiques.
Cela m’a convenu un temps, puis, avec d’autres, nous avons poussé pour intégrer des actions plus syndicales, sans oublier la dimension globale, révo­lutionnaire.
Nous passons aussi du temps à nous structurer pour nous dévelop­per, car nous sommes trop peu nombreux et essayons d’investir, à hau­teur de nos moyens, le fonctionnement de la confédération et de la fédération.
Nos principaux investissements se situent autour des sans-papiers, des précaires et de base-élèves, mais aussi des luttes plus idéologiques mais néanmoins ancrées dans la pratique (antimilitarisme, ADN).

- Pour revenir à la question syndicale dans l’éducation — et puisque c’est le thème de cet ouvrage -, peux-tu nous parler un peu de la CNT-FTE ?

— Convaincus de la nécessité de l’union des individus dans un syndicat, nous le sommes aussi de l’union des syndicats dans une fédération. C’est pour cela que nous avons choisi de participer activement, dans la mesure de nos moyens, à la vie de la Fédération des travailleurs et travailleuses de l’édu­cation.
Cela consiste à partager nos expériences, profiter de celles des autres et effectuer un travail commun. Comme dans le syndicat, la fédération est aussi ’outil par excellence au service de la solidarité.
Concrètement, le travail fédéral se cristallise lors des rencontres qui nous permettent d’échanger et de produire ensemble. À titre individuel, je me charge, avec d’autres, d’assurer le lien entre le syndicat et la fédération et de présenter le syndicat lorsque c’est nécessaire.
C’est aussi pour moi le moyen de vivre concrètement l’autogestion et le fédéralisme à une plus grande échelle que celle du syndicat, avec ses difficul­tés et ses réussites. Participer à la vie fédérale est un formidable accélérateur qui permet d’avoir des idées et pallie les incontournables « coups de blues » syndicaux, quand on a l’impression que tout est inutile !

— Justement, tu parles « d’utilité », y a-t-il une lutte en particulier qui t’a marqué, qui a modifié ou confirmé ta vision de l’action militante ?

— La lutte des sans-papiers. C’est une lutte toujours actuelle ; je la ressens extrêmement fondatrice - en partie parce qu’elle regroupe tous les aspects de la vie syndicale résumée ci-dessus. J’ai participé à la création sur Montpellier de la coordination des comités de soutien aux sans-papiers. Cette coordina­tion, qui fonctionne aujourd’hui sur des bases fédéralistes (on y revient) et autogestionnaires, s’est construite autour de la nécessité d’unir les luttes loca­lisées dans les quartiers en faveur des personnes sans-papiers.
L’idée même de coordination était tout d’abord rejetée, au prétexte (com­préhensible) que cela « noierait » la mobilisation des quartiers. Suite à un long travail d’explication, nous sommes parvenus à tous nous unir derrière des revendications communes (régularisation de tous les sans-papiers, liberté de circulation).
C’est passionnant car nous avons à faire avec les autres syndicats et orga­nisations qui soutiennent activement la coordination, avec les médias qui nous suivent sur tout ce que nous entreprenons et avec la préfecture, contrainte de nous recevoir, devant le rapport de force que nous lui imposons. Ce qui est constructif, c’est l’ensemble des questionnements que cette lutte pose. En effet, nous avons des revendications globales et refusons le cas par cas, tout en aidant des individus… Nous critiquons le traitement médiatique de l’immigration et y participons, nous dénonçons les pratiques de la préfecture, ainsi que la négociation, mais nous sollicitons des audiences !

- Finalement il s’agit d’une lutte où les principes « révolutionnaires » (régularisation, abolition des frontières…) et les pratiques concrètes (accompagnement des sans-papiers, rencontre avec la préfecture…) sont à leur plus haut niveau de tension. C’est cela qui te motive ?

— Oui, il y a sûrement de cela, même si je ne l’avais pas analysé comme tel. L’ensemble des composantes est à la fois formateur, passionnant (avec toutes les questions sans réponse afférentes), mais surtout dont on peut mesurer au quotidien les intérêts, limites et perspectives.
Nous avons réussi à effectuer des ponts avec le mouvement social, autour de la notion de classe dominée (travailleurs, tous égaux devant le patron !). L’autogestion s’est construite peu à peu, de même que la rotation des tâches, peu effective au départ, malgré notre volonté. Vraiment dans la lutte, nous puisons dans les réflexions théoriques que nous confrontons au réel.


- Est-ce pour les mêmes raisons que tu milites aussi à l’Icem ? En quoi cet engagement pédagogique est-il complémentaire de ton action syndicale ? Comment analyses-tu la relation entre le syndicalisme et la pédagogie ?

— L’État nous attaque sur tous les fronts, sa logique est globale, ses com­bats comportent des objectifs à court, moyen et long termes, son organisa­tion est sans faille. Nous, résistants, devons attaquer sur tous les fronts, avec une logique globale, avec des objectifs clairs à court, moyen et long termes, et ce de manière organisée.
Le syndicat est l’instrument de cette lutte organisée, par la réunion de tra­vailleurs souhaitant réagir collectivement. Devant le nombre des attaques gouvernementales, on ne peut pas se contenter de réagir à chacune d’entre elles par des luttes ponctuelles. Toutes les mesures qui vont dans le sens d’une dégradation de l’éducation doivent être combattues fortement. Ainsi, l’ex­pulsion d’élèves, les pressions hiérarchiques sur les collègues, le retour aux pédagogies réactionnaires, l’emploi de personnel précaire sont des champs de lutte qui se rejoignent tous.
Je suis persuadé que nous ne pourrons pas construire une société autogé­rée sans que la population n’y soit sensibilisée. L’autogestion ne se décrète pas, elle se vit, se construit. Pour envisager un changement de société, il faut d’abord que chaque individu puisse avoir envie de prendre part aux décisions, puisse les remettre en cause. Aujourd’hui, seule l’école publique peut per­mettre cela. C’est pour cela que la pédagogie est essentielle.
Ainsi, les pratiques coopératives que nous vivons et développons à l’Icem ont pour objectif de fournir aux enfants des outils d’émancipation. Dans nos classes, nous décidons collectivement, mandatons des élèves, contrôlons les mandats et les faisons tourner (avec des termes appropriés bien sûr). De plus, nous favorisons l’entraide face à la compétition, et encourageons l’esprit cri­tique. Ces pratiques, si elles sont réinvesties, sont le ciment d’une révolution à laquelle j’aspire.
On constate que nos actions syndicales sont actuellement, bien malgré nous, tournées vers la défense d’acquis au détriment de la construction de la société de demain. Le militantisme pédagogique est l’une des réponses pour l’avenir à une situation actuelle qui me paraît aujourd’hui peu favorable à une auto-organisation des travailleurs.


- Avec tout ça, je n’ose te poser la ques­tion rituelle : est-ce que tu peux parler d’une lecture (syndicale, pédago­gique ou autre) qui t’a particulièrement marqué ?

- Je lis beaucoup moins qu’avant, même si j’ai toujours plaisir à lire Offensive et N’Autre École.
Ces deux revues ont le mérite d’aborder certains sujets sous différents angles avec une qualité de réflexion et d’écriture qu’on ne trouve pas toujours dans les publications militantes.