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Construire une éducation populaire

entretien avec Véronique Decker

dimanche 28 mars 2010, par Greg

Militante de l’Icem-Pédagogie Freinet, collaboratrice régulière de la revue le Nouvel éducateur, journal du même mouvement Freinet, Véronique Decker est certainement une des mieux placées pour présenter l’état de la réflexion au sein de ce courant incontournable. Aborder les questions éducatives et pédagogiques aujourd’hui sans se référer aux apports des héritiers de Célestin Freinet nous semblait inconcevable... Nous n’avons pas été déçus par les réponses à notre questionnaire.

N’AUTRE école — Qu’est-ce, pour toi, qu’une éducation «  émancipatrice » ?

Véronique Decker — L’idée d’une éducation émancipatrice, c’est l’idée de la construction de son propre destin, à l’écart des routes tracées par avance par dieu, le roi du pays ou le père de la famille. Une éducation où chaque membre du peuple pourrait exprimer sa créativité, ses possibles, pour l’avenir de la communauté. Mais depuis un siècle, nos gouvernants à droite comme à gauche entretiennent un confusion lourde de sens en réduisant une éducation émancipatrice à la seule «  réussite scolaire  » réduite elle même à la réussite sociale de quelques uns par l’école. Au mépris de l’effondrement des autres dans des destins désormais écrits par McDo, Walt Disney et Playstation.
Parce qu’au fond, pour souhaiter qu’émerge une école émancipatrice, il faut d’abord avoir le désir que le peuple s’émancipe : le peuple tout entier et pas quelques icônes républicaines et au fond, je pense que ni la droite, ni la gauche ne le souhaitent (il faut dire, à leur décharge, que cette option pourrait se révéler dangereuse, car un peuple émancipé pourrait demander des comptes à ses gouvernants, alors qu’un peuple économiquement éprouvé et culturellement soumis se comporte bien plus docilement).
Mais revenons à l’éducation émancipatrice, justement, par ce qu’elle est émancipatrice, elle ne se définit pas entièrement par avance, ni par des programmes pompeux, ni par des slogans à scander le long du défilé.
Ma manière d’imaginer la liberté et l’émancipation n’est pas forcément exactement la même que celle de mon voisin. L’important, c’est que nous ayons à coeur d’en parler et des lieux pour le faire. L’important, c’est que ces lieux de parole puissent être des lieux de décision.
Il y aurait pour moi trois choses importantes :
— assurer l’éducation de tous les enfants en prenant le temps qu’ils puissent s’approprier les savoirs, les utiliser pour leurs propres projets d’enfant  ;
— sortir les savoirs de la vision marchande et travailler au lien entre les savoirs savants et la vie des hommes aujourd’hui  ;
— prendre le temps pour que chaque enfant puisse exprimer sa créativité, sa perception du monde et puisse connaître l’histoire des hommes, les arts, le monde qui nous entoure.

Quelle analyse fais-tu de la situation du système éducatif aujourd’hui ? En quoi une révolution éducative et pédagogique te semble-t-elle nécessaire ?

V. D. — Le système scolaire français a toujours eu pour but de sélectionner des élites, en donnant à la masse le minimum requis pour l’efficacité économique. Il n’y a pas à pousser des cris d’orfraie en regrettant le passé «  Troisième-Républicain  ». Durant tout le xxe siècle, se sont accumulés les combats pour «  démocratiser  » le système scolaire : école unique, collège unique, école obligatoire jusqu’à 12, 14, puis 16 ans. Mais ces combats n’étaient pas seulement ceux des enseignants : le peuple tout entier portait ce désir d’avancée sociale par l’école. Même les patrons avaient besoin de main d’oeuvre plus qualifiée issue du territoire national, puisque pour la main d’oeuvre non qualifiée, ils pouvaient aller la chercher par train et par bateau dans d’autres pays.
Ces avancées «  démocratiques  » qui ont permis à nombre d’enfants de se hausser plus loin que leur destin social ont été brisées par la «  crise  ».
Parce qu’au fond, même si cela déplaçait le curseur, cette démocratisation des «  trente glorieuses  » ne remettait pas en cause la sélection, la hiérarchisation de la société, ni de l’école. aujourd’hui, nous abordons le xxie siècle sans grand projet démocratique soutenu par tout un peuple. Ni pour l’école, ni pour la société... Il est donc probable que le rapport de force entre ceux qui souhaitent une main d’oeuvre docile et moins chère, donc faire baisser le minimum requis et ceux qui souhaitent des citoyens plus actifs et plus solidaires, donc relever le niveau des acquis indispensables n’est pas du bon côté....
Mais il ne faut pas croire qu’une révolution pourra avoir lieu dans la sphère éducative, pédagogique, sans avoir lieu également dans le reste de la société.
En fait, si je ne veux pas d’une école de sélection sociale qui opprime les gamins, je ne veux pas non plus d’une privatisation du système de santé qui considère les malades comme des objets, ni d’une politique de mise à l’hospice des vieux, ni du transfert des profits sur des comptes numérotés dans des paradis fiscaux pendant que les chômeurs crèvent de faim en regardant les poubelles s’accumuler dans des décharges ingérables du point de vue écologique... Bref, c’est tout un système qui est à repenser.

Quelles revendications immédiates et quelles pratiques concrètes peut-on proposer aux collègues pour commencer dès aujourd’hui à transformer l’école ?

V. D. — Bon, mais une fois qu’on a dit ça, en attendant le grand soir, il faut bien faire un peu quelque chose, non ?
Pour moi, la pédagogie, c’est un peu comme pour le féminisme. Difficile de changer les choses tout seul dans son coin, dans son couple, mais difficile aussi que mon compagnon puisse prétendre porter des idées féministes pendant que j’assumerais seule les courses, le ménage, les gamins....
Donc, en pédagogie, comme dans le reste de l’existence sont à défendre tout ce qui produit de l’égalité de droit, tout ce qui lève la coercition et l’oppression, même à très petite échelle. A contrario, les revendications sur «  les moyens  » ne sont porteuses de progrès que si les intéressés ont pris le temps de définir les objectifs donnés à ces nouveaux «  moyens  ». Il n’y a pas nécessairement de réalité libératrice derrière des «  moyens financiers  » ou toute autre revendication collective.
Du point de vue des pratiques concrètes, c’est important de penser les élèves comme des humains à part entière, comme des sujets. Il y a lieu de travailler, de réfléchir en équipe, et non plus comme des professions libérales. Et puis je ne vais pas raconter tout ce qu’ont pu dire Freinet, Montessori, l’ICEM, le GFEN, et tous les mouvements qui ont réfléchi l’école bien mieux que moi, mais pour commencer dès aujourd’hui à transformer l’école, il est faut être convaincu que l’école opprime autant qu’elle libère, qu’elle sélectionne autant qu’elle enseigne. Et que pour lutter contre cela, il faut s’organiser collectivement.

Quelle place le syndicalisme peut-il prendre dans ce mouvement d’émancipation ?

V. D. — Une place difficile, car le syndicalisme enseignant reste marqué profondément par le corporatisme et la cogestion, souvent confondus avec une défense intransigeante des acquis de la profession. Il reste juste que le syndicalisme enseignant défende les travailleurs de l’enseignement, comme tous les syndicats, mais il ne peut le faire contre les enfants, comme le syndicalisme hospitalier ne peut défendre les personnels contre l’intérêt des malades.
Parce que souvent, au bout du compte, ce sont les plus faibles, les moins bien défendus, qui se retrouvent bafoués dans leurs droits. Comme toujours, les enfants, les vieux, les malades, les immigrés,...
Il faut des règles communes qui assurent un service public de qualité. Il faut aussi que ces règles respectent l’égalité des droits des personnels comme celle des enfants. Un syndicalisme émancipateur se doit de prendre en compte les objectifs à long terme de son action, et pas seulement céder à l’ivresse corporatiste les veilles d’élections professionnelles en promettant Byzance. Comme il est juste de considérer les enfants comme des personnes, il est décisif de considérer les syndiqués comme des personnes, et pas comme des troupes qu’il est possible de manipuler à son gré.

Quel rôle jouent les pratiques et les mouvements pédagogiques dans ce projet émancipateur ?

V. D. — Les mouvements pédagogiques ont une place décisive, car il est nécessaire d’avoir des lieux pour réfléchir collectivement à l’aspect professionnel. Mais si les pratiques pédagogiques sont coupées d’une vision politique de transformation du monde, elles restent des pratiques dont l’objectif est de «  faire plaisir à l’enseignant  », donc au fond des pratiques vaines. à l’inverse, si des pratiques politiques, syndicales, nient la place de la réflexion et de l’action pédagogique, le danger corporatiste les guette, c’est à dire de n’être à l’écoute que des prescripteurs et pas des intéressés.
Penser les élèves comme des sujets, c’est penser l’école pour eux et avec eux et pas seulement du point de vue de l’état, du point de vue de leurs parents, du point de vue des personnels de l’éducation. Pour moi, le combat pédagogique est indissociable du combat politico-syndical. C’est une jambe et l’autre jambe, qui ensemble permettent de courir vite et de marcher résolument.

Comment construire les indispensables passerelles entre les mouvements syndicaux, pédagogiques et tous les militants qui veulent transformer l’école  ? Quelle place pourrait tenir une revue comme la nôtre dans ces convergences  ?

V. D. — Ce ne sont pas les passerelles qui font défaut. C’est de la réflexion. Des formules comme «  transformer l’école  » sont des formules creuses. Si toutes les associations de parents d’élèves, tous les syndicats, tous les gouvernements les ont repris, c’est précisément parce qu’il n’y a rien dedans. Une autre expression liée à un abîme de vide  : «  la réussite scolaire de tous  ».
Bref, il est possible d’être cohérent et consensuel lorsque la boite est vide.
Mais à un moment, pour remplir avec des idées claires, il faut plus de courage :
— Les enfants sont des personnes, sujets de leur histoire, et non objets des méthodes d’apprentissages et d’enseignement ;
— Les personnels de l’enseignement sont des personnes, et non objets de circulaires et de directives, ni de recommandations pré-programmées de grève annuelle de 24 heures ;
— Les parents des élèves sont des personnes, qui doivent pouvoir prendre part, à leur mesure, à l’activité ordinaire d’une école  ;
— L’ensemble des citoyens doit être associé à la définition de ce que tous les enfants doivent acquérir pour aborder le monde des adultes, avant toute orientation ou définition d’une fonction sociale  ;
— L’école ne doit pas être une marchandise, mais les savoirs non plus ne doivent pas devenir des objectifs marchands remis avec parcimonie. Tout le monde doit pouvoir lire le monde, le comprendre, agir pour le rendre plus juste.
Dans la société actuelle, nous devons agir chaque jour (et cela pourrait faire trois rubriques à votre revue) :
— Pour mettre en oeuvre les droits acquis, qui ne le resteront que si nous pensons à nous en servir.... Puisqu’il n’est pas interdit ni d’être un enseignant Freinet, ni de partager les tâches ménagères, ni de se syndiquer ou de lire des journaux non financés par la pub,... pas d’hésitation !
— Pour défendre nos droits menacés, car aucun droit n’est acquis sans une mobilisation réelle. Il est très important de ne pas oublier que si les enfants ne poussent plus de wagonnets au fond des mines en France, ce n’est pas par bonté d’âme, mais le résultat de luttes. Luttes qui restent à mener dans de nombreux pays  ;
— Mais nous devons aussi réfléchir, en regardant plus loin que notre nécessité immédiate, vers d’autres mondes possibles, et surtout qui restent à imaginer. La tâche est immense, les modèles anciens sont défaillants, c’est pourquoi enseigner aux enfants à être autonomes, réfléchis, décidés et créatifs est plus que jamais urgent.

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