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« Breaking the wall » : Comment élargir les horizons d’une classe ordinaire ?

dimanche 4 mai 2014, par Greg

Un stage pour subvertir la pédagogie, voilà qui constitue une bouffée d’air salvatrice
dans un train-train quotidien souvent bien éloigné de l’école émancipatrice que nous voulons construire. Mais une fois ces deux journées folles terminées se pose l’implacable question
de la concrétisation de l’élan subversif impulsé par le stage : comment continuer à enseigner dans un lycée traditionnel sans se laisser enfermer par ses cadres et sans perdre de vue
que ce que l’on veut pour nos élèves, c’est la liberté.
Ou pour paraphraser Pink Floyd, comment casser les briques du mur ?

Personnellement, après une expérience de ce genre, je ressens toujours comme une légère gueule de bois. Eh oui car, le lundi, il faut reprendre le chemin de la salle 201 pour retrouver mes 35 élèves de terminale ES qui passent l’épreuve de sciences économiques et sociales (SES) dans quelques mois. Me voilà de nouveau angoissée par le programme à boucler dans le temps imparti entre deux sonneries, stressée par les injonctions d’évaluation. À peine franchi le seuil de ma salle de classe, le formidable élan du stage semble redevenu citrouille : elle est loin l’éducation libertaire. L’hiatus est criant entre les pistes exaltantes dessinées avec des collègues aussi idéalistes que moi et le retour dans mon bahut où je me sens bien seule pour subvertir la pédagogie.

Une fabrique de libertés

Alors je fonce aux portes ouvertes du Lap (lycée autogéré de Paris) que j’ai mieux découvert pendant le stage grâce aux interventions de profs et d’élèves 1 de cet établissement. Au Lap, tout est organisé pour casser les hiérarchies et permettre que l’école soit la « fabrique de libertés » 2 qu’elle devrait être. Membres de l’équipe et élèves essaient « de concilier les apprentissages académiques et la gestion démocratique. Ce qui est recherché, c’est la participation de tous aux actions et aux décisions qui se rapportent à la vie de l’établissement ». La plupart des décisions sont donc prises par les « groupes de base » (composés d’une vingtaine d’élèves et de trois professeurs) qui se réunissent chaque semaine et la vie du lycée est animée par différentes commissions auxquelles les élèves choisissent de participer. C’est autre chose que l’éducation civique, juridique et sociale de nos lycées traditionnels qui cantonne l’apprentissage démocratique à l’inculcation d’une morale du « parfait citoyen » à raison d’une heure tous les quinze jours.

Tout reprendre

Le Lap remet également en cause l’approche disciplinaire de la connaissance qui renforce l’expertise au détriment du libre questionnement et la répartition des élèves en classe opposée à la construction d’un rapport personnel et autonome aux savoirs. Il rompt donc avec les emplois du temps très morcelés qui constituent un obstacle évident à la mise en place de pédagogies libertaires dans le secondaire traditionnel. En seconde, le principal objectif du Lap est que les élèves soient motivés et confiants dans leurs apprentissages. Six heures hebdomadaires sont consacrées à des thèmes interdisciplinaires (animées par deux ou trois enseignants), choisis avec les élèves. Les jeudis après-midi sont réservés aux « projets » construits selon les aspirations et l’inspiration de chacun. Pour les professeurs, cela se traduit par une organisation du travail spécifique : temps disciplinaire (12 heures), temps d’autogestion (7 heures), temps de projets et d’animations (6 heures)… environ. C’est incroyable cet établissement ! Mais comme l’a dit en souriant un des camarades du Lap pendant le stage : si on regarde les textes, le Lap ne peut pas exister.

Modélisation impossible

C’est en effet une expérience intéressante mais marginale 3. Il n’existe qu’une vingtaine de structures alternatives dans l’enseignement secondaire public en France (avec les microlycées destinés aux élèves décrocheurs). D’autres projets sont en cours mais le chemin est long : collège polytechnique et coopératif à Aubervilliers (93) 4, école- collège-lycée Da Vinci (académie de Toulouse), collège-lycée Freinet de Nantes… Il est donc nécessaire d’essayer de subvertir la pédagogie à l’intérieur du système classique et les stages me soufflent des idées. Je tâtonne et je tente : 1) de laisser plus de liberté aux élèves ; 2) de décloisonner les disciplines.

C’est pourquoi en seconde, mes cours débutent avec une revue de presse construite par deux ou trois élèves. Certes, rien de révolutionnaire dans cet exercice, d’autant plus qu’il n’a pas été choisi par les élèves. Mais à raison d’une heure et demie de SES par semaine (j’en reviens à la pression des emplois du temps morcelés), difficile de pouvoir construire avec eux un projet dont ils soient vraiment moteurs. Cependant, bien que l’exposé soit un exercice assez cadré, le choix du thème et les échanges qui ont lieu par la suite laissent la liberté de parole aux élèves. Cette année, dans une de mes classes de seconde, cela n’a pas marché alors j’ai arrêté. Mais dans l’autre, les débats sont tellement riches que j’ai souvent du mal à faire cours ! Je me laisse déborder avec plaisir en repensant à ce que des collègues du primaire avaient expliqué lors d’un précédent stage : pour que la parole des élèves soit libre, il faut accepter le partage du pouvoir. Et tant pis si je ne boucle pas le programme.
Expérimentation permise

Mais il faudrait être plus ambitieuse car il y a des pistes à explorer, notamment pour tenter de bouleverser l’organisation du temps scolaire. Ainsi, l’article L. 401-1 du code de l’éducation dispose que « le projet d’école ou d’établissement peut prévoir la réalisation d’expérimentations [...] portant sur l’enseignement des disciplines, l’interdisciplinarité, l’organisation pédagogique de la classe. » Certes, cela revient à jouer avec les orientations néolibérales de l’école (autonomie des établissements, logique d’objectifs, d’évaluations et de performances). Mais pourquoi ne pas essayer de subvertir tout cela avec les collègues qui aspirent aussi à plus de liberté ?

Sortir de l’école

Presque chaque année je monte des projets interdisciplinaires qui pourraient bénéficier du statut « d’expérimentation » et s’organiser autour de plages horaires rompant avec le morcellement des emplois du temps, ce qui permettrait de laisser plus de place aux élèves pour que nous, enseignants, n’en restions pas les initiateurs exclusifs. En 2010, Michel (prof de français) et moi avons fait chausser les bottes à une classe de seconde, direction une ferme pédagogique bio dans l’Orne pour aller traire des vaches, fabriquer du pain et découvrir la forêt. Et que de surprises sur place : des élèves courant dans un champ pour rattraper un cochon fugitif, des batailles de boules de neige, une heure de temps libre passée à câliner des poneys, des cris de joie lors d’une séance de coupe de bois pour allumer le four à pain… Nous avions suggéré aux élèves de produire quelque chose pour le site du lycée. Certains n’ont rien fait. Mais d’autres ont été inspirés, composant une chanson, dessinant une petite BD, rédigeant un conte fantastique ou un texte humoristique 5. Et il est à noter que ces petites productions n’ont pas été le fait des « meilleurs » élèves de la classe, cassant pour un moment les habituelles hiérarchies scolaires.

Travailler sur l’utopie

En 2012, Amélie (prof d’histoire-géographie) s’est jointe à nous pour entraîner une classe de première ES sur les chemins de l’utopie qui nous ont menés à Besançon et à la saline d’Arc et Senans (l’ancêtre du phalanstère). En SES, j’ai travaillé sur Fourier et Proudhon, ce qui était totalement hors programme : quel bonheur ! À la fin du voyage, devant les maquettes utopiques de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux à qui l’on doit la saline, une élève nous a demandé : « Mais à quoi ça sert d’imaginer des choses qu’on ne pourra sûrement pas réaliser nous-mêmes ? » Cette question nous a un peu décontenancés après trois mois de travail sur l’utopie mais elle illustre bien les limites liées à l’imposition d’un thème par les enseignants.

Ceci dit, n’est-il pas subversif de sortir de l’école en se posant plus de questions que l’on a de réponses ? ■

■ Alexandra Henry,
SUD Éducation 92

1. Voir l’article de Clément, p. 29.

2. Collectif d’élèves et de professeurs, Une fabrique de libertés : le lycée autogéré de Paris, Éditions Repas, 2012.

3. Le Lap est un des quatre collèges – lycées expérimentaux publics créés à la rentrée scolaire 1982 (avec le lycée expérimental de Saint-Nazaire, le collège – lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair, le centre expérimental pédagogique maritime d’Oléron).

4. Voir l’article d’Isabelle et Bérangère, p. 35-36.

5. http://www.lyc-lapie-courbevoie.ac-versailles.fr/index2.html

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