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Adolescents naufragés et accidentés de la vie au collège : Reconstruire le lien avec et dans la famille

mercredi 30 novembre 2011, par Greg

Joël Pinson et Patrick Fontyne sont deux instituteurs aujourd’hui en retraite.
Ils ont été formés par Raymond Fonvieille et Fernand Oury, initiateurs de la Pédagogie institutionnelle.
Ils nous racontent leurs stratégies pour travailler avec les familles de deux classes de 4° et 3°
d’élèves en grande difficulté. Le but est de construire une vraie relation avec les parents
sans pression scolaire et de permettre si possible de reconstruire une relation enfant-parents.

N’Autre école – Pouvez-vous vous présenter ?

Joël – J’ai été en formation à l’École normale d’Auteuil en 1977 avec Raymond Fonvieille pour devenir instituteur spécialisé en passant le CAEP (Certificat d’aptitude à l’enseignement dans les classes pratiques). C’était une formation pratique et théorique avec un aspect professionnel obligatoire en métallerie, électricité ou menuiserie… Cette formation professionnelle se concluait par un stage en entreprise.

Patrick – J’ai passé, comme Joël, en 1975 le CAEP (spécialisation pour les élèves en grande difficulté) en formation continue pendant deux ans à mi-temps dans la classe et à l’École normale. J’ai été formé par des formateurs de la Pédagogie institutionnelle, en particulier Fernand Oury.

N’Aé – Comment avez-vous eu l’envie et la possibilité de travailler ensemble ?

Joël - On pouvait pratiquement choisir son affectation car il n’y avait que des précaires ou des remplaçants pour travailler dans ces classes difficiles. On s’est retrouvé en 1977 au collège Michel Vignaud à Limours (91), l’un avec une 5° Transition (Patrick) et l’autre avec une 4° CPN (Joël). Ensuite, nous avons enseigné dans des classes de 4° et de 3 ° d’insertion. Les noms de ces classes ont changé de nombreuses fois mais ce sont bien les mêmes élèves en grande difficulté que l’on y retrouvait. Nous avons tout simplement eu envie de travailler ensemble « au service » de ces jeunes.

Patrick – Comme le disait Fernand Oury, c’étaient des filières pour ceux qui n’ont pas profité pleinement de leur enseignement « primaire ». Cela correspond actuellement à des enfants qui maîtrisent mal les acquis fondamentaux : lecture, écriture, calcul… enfants que l’on retrouve en SEGPA, UPI ou tout simplement en échec dans une classe « normale ou traditionnelle ». Dans ce collège, nous avons construit notre crédibilité sur la durée et la stabilité. Nous avons ainsi pu mettre en place et utiliser ce que nous avions appris au cours d’un stage : le travail individualisé, la dynamique de groupe, la responsabilisation de chacun, le travail avec les entreprises et les concertations avec les parents !

N’Aé – En dehors des aspects pédagogiques spécifiques, du conseil hebdomadaire, du système d’évaluation ou des projets de classe, un des leviers de votre pratique a été le choix du travail en profondeur avec les parents. Comment cela a-t-il démarré ?

Joël et Patrick – À l’occasion d’un stage avec les cadres de chez Renault, nous avons planché sur la culture du « zéro défaut » et de la « qualité totale ». Nous avons mixé les démarches de cette culture d’entreprise à la Pédagogie institutionnelle et… les avons utilisées dans nos classes pendant toutes ces années.

N’Aé – Cet aspect managérial et entrepreneurial ne semble pas vous avoir gêné ? Pourtant, ce sont des outils du patronat pour augmenter la productivité, pour pressurer bien souvent les salariés ?

Joël et Patrick – La démarche pédagogique que l’on souhaitait mettre en place et « développer » (il fallait inventer et créer des outils) était à l’époque innovante, donc marginale ! Notre action de professeurs se devait d’être irréprochable et rigoureuse pour proposer à notre hiérarchie des changements d’habitudes et installer notre méthode et notre organisation de travail. Ce stage Renault nous a appris à dégager des priorités faciles à évaluer de manière incontestable.

Joël – Nous avons sélectionné les points de fonctionnement de nos classes qui ne donnaient pas satisfaction en tentant de dégager pour chacun des critères objectifs et facilement évaluables. Dans le cas qui nous intéresse ici, la difficulté de rencontrer les parents était évidente, nous avons fait un bilan : 70 % des parents ne venaient pas nous voir. Nous sommes passés à l’analyse de la situation. La rencontre trimestrielle parents-professeurs ne convenait pas à ce type de familles. Il y avait une réelle difficulté de communiquer avec ces parents ayant souvent eu aussi une scolarité difficile. Ils nous ont souvent avoué une fois la confiance établie, éprouver de la honte d’affronter les autres parents, comme s’ils se sentaient coupable de l’échec de leur(s) enfant(s).

Patrick – Dans un contexte familial souvent difficile, l’échec scolaire de leur enfant représentait un écueil supplémentaire que l’organisation traditionnelle ne permettait pas de travailler et d’atténuer !

Joël – Il nous fallait donc proposer « autre chose » pour avoir une chance de rencontrer les parents. La pré-rentrée regroupant parents-élèves-professeurs-équipe de direction et « les rencontres du lundi soir » sont deux actions qui ont montré leur efficacité dans le temps ! (26 ans !)

N’Aé – Pouvez-vous nous raconter le déroulement de la réunion de pré-rentrée ?

Joël et Patrick – Tout se passe et se joue le soir de la pré-rentrée. L’inscription définitive dans nos classes se faisait ce soir-là, cela avait été clairement exprimé au cours des réunions d’orientation en mai-juin et rappelé dans le courrier d’invitation à cette réunion de pré-rentrée. Nous accueillons donc chaque famille, les saluons individuellement à l’entrée du collège. Les parents entrent dans le collège puis se dirigent vers la salle et s’y retrouvent sans les professeurs : ils s’y installent et s’approprient le lieu. À 20 heures précises, nous faisons une entrée solennelle : c’est comme un cérémonial. Tous les collègues qui interviendront dans la classe sont là avec la direction et nous deux bien sûr.

N’Aé – Vous dites que les parents s’approprient le lieu comme si c’était évident ? Et la solennité de l’accueil ne reproduit-elle pas cette société des maîtres et des dominés ?

Patrick – Les parents doivent traverser la cour, ils suivent une file, une dynamique est déjà créée. L’accueil individualisé crée un réconfort personnel et l’effet de groupe participe au réconfort collectif des parents.

Joël – C’est très important pour les futures relations mais surtout cette théâtralisation leur donne de la considération et aussi de la réassurance !

Joël et Patrick – Tous les parents sont présents et le Principal donne tout de suite la parole à Patrick car il s’occupe de la quatrième. Ce qui est vécu à ce moment installe déjà les règles de fonctionnement aux élèves qui accompagnent leurs parents : présence, ponctualité, respect du temps y compris par les enseignants car on ne dépasse pas le temps prévu en cours ou devant les parents. Nous leur demandons s’ils sont bien installés et démarrons par une boutade qui crée de la complicité, du rire, un échange entre parents et élèves : « Il est 20 h 01, nous nous quitterons à 21 h 27 et 35 secondes précises ». Nous, « l’institution », donnons aux parents et aux élèves du respect par « l’exemple », ce soir-là, des horaires précis !
Patrick – Ce qui est vécu à ce moment installe les règles de fonctionnement des deux classes. Cela renvoie aussi à la fonction d’horloger : il y a un élève, – l’horloger –, qui gère le temps de parole au cours des conseils de classe hebdomadaires. Dans une classe institutionnelle chaque élève a une fonction pour laquelle il est responsable devant le groupe. Il est plus facile de trouver et de tenir sa place quand on a une fonction à remplir…

Joël et Patrick – Après les présentations d’usage, un collègue fait l’appel des familles et en général, il en manque une, retour tardif du Portugal ou du Maghreb ou pourquoi pas un courrier qui se serait égaré… Les parents sont nombreux et se sentent forts. Ça fait parti de la démarche. Le Principal fait son petit mot d’accueil. Les collègues se présentent. Puis Patrick intervient : « le contenu va être explicité, nous répondrons à vos questions. » Nous ne voulons pas faire un exposé qui tombe de haut : ça doit venir de la salle et on est à peu près sûr que les choses importantes vont sortir : les programmes, les stages en entreprise, les notes, l’évaluation, les devoirs, la discipline, etc. Par exemple, un parent demande inévitablement s’il y a des devoirs à faire à la maison ? Notre réponse est non. Les parents demandent pourquoi. « Dans nos deux classes, le travail se fait dans la journée et éventuellement exceptionnellement, sur demande de l’élève, il peut y avoir un travail individualisé à la maison. » La réaction logique des parents est : « comment voulez-vous qu’ils progressent alors que nos enfants sont en difficulté ? ». Joël : « avaient-ils des devoirs les années précédentes ? » Silence des parents… « expliquez-nous comment ça se passe à la maison ? » Réponse des parents : « on n’y arrive pas, il (ou elle) ne veut pas travailler on ne sait pas comment faire… » Les parents confrontés aux échecs des années antérieures se posent des questions et acceptent ensuite plus facilement une scolarité différente pour leur enfant. Pour ne pas alourdir la réunion et valoriser ensuite les rencontres avec les parents, nous renvoyons la plupart des questions aux réunions du lundi soir : « ce soir, on ne peut pas répondre à toutes ces questions précises. Il y aura les réunions du lundi soir pour nous rencontrer ». Le rituel mis en place fonctionne car il est collectif et le parent n’est pas tout seul dans l’échec et le poids de l’échec : la théâtralisation rend les parents plus forts !

Joël – En fin de réunion, je donnais également aux parents et aux élèves de troisième mon téléphone surtout pour gérer la question des stages. Mais parfois ce numéro de téléphone nous a servi pour répondre à des situations personnelles d’urgence : fugues, divorces, menaces de suicide…

N’Aé – Parlez-nous des lundis soir.

Joël et Patrick – Tous les lundis soirs de 17 heures à 20 heures, nous sommes présents et disponibles avec ou sans rendez-vous pour recevoir les familles. Nous avons choisi le lundi sur plusieurs critères. Au niveau télé, c’est un soir assez faible et localement, beaucoup de parents étaient des artisans et des commerçants donc libres plus facilement le lundi. De plus, il y a la dynamique du début de semaine. Le lundi soir, le prétexte des rencontres, c’est la pédagogie, puis on finit souvent par rentrer dans l’intime : secrets de famille, maladies… Nous discutions beaucoup à bâtons rompus et avec la confiance les problèmes de fond ressortaient. Au cours d’une année scolaire nous rencontrions en moyenne chaque famille 4 ou 5 fois ce qui n’est pas si mal pour des familles impossibles à rencontrer !

N’Aé – Un bilan ?

Joël et Patrick – Nous avons mis deux ou trois ans à gagner la confiance des parents. Ce travail ne peut pas se faire en quelques jours d’où l’importance du travail en équipe et de la stabilité dans le temps. On a mené, – sans le dire –, tout un travail sur l’image des enseignants qui sont ou étaient fréquemment perçus dans ces milieux comme des feignants. Notre présence régulière le lundi, la réunion de pré rentrée qui démarre… avant la rentrée ont notablement changé cette mauvaise image. Nous avons eu dès le début la coopération et l’engagement des directions, ensuite ces classes ont été supprimées… en remerciement du travail accompli sans doute (humour).

N’Aé – Quelles ont été vos rapports avec la Pédagogie institutionnelle ?

Joël et Patrick – Il a fallu transposer les apports théoriques du primaire au collège. Il fallait tout inventer et tenir compte du saucissonnage de la classe partagée avec plusieurs collègues même si nous étions les professeurs « principaux ». Fernand Oury et Raymond Fonvielle avaient fait le choix d’être formateurs et praticiens plutôt qu’universitaires. La phrase qui résume notre rapport à la PI : « quand tu as une place, tu existes ». La pédagogie, c’est faire vivre l’autre !

N’Aé – Patrick, quelle a été ta relation avec Fernand Oury ?

Patrick – J’ai une filiation pédagogique très forte avec Fernand Oury. En 75, j’ai été formé en « filière 3 » (le CAEP) à l’École normale avec lui. Il m’a incité à chercher de jeunes collègues, à miser sur le collège car il y avait à l’époque une liberté totale d’intervention avec les classes d’élèves en grande difficulté. Fernand Oury et moi sommes toujours restés en en contact : il a écrit plusieurs livres et il avait besoin du retour d’expériences. Nous étions très liés sur le plan théorique et j’ai beaucoup échangé avec lui. Il organisait des réunions avec des collègues qui pour la plupart d’entre eux avaient suivi le stage de « la filière 3 ». Ces instituteurs venaient « raconter » un « cas d’élève » qu’ils avaient rédigé jour après jour dans la classe. Cela devenait une monographie qui regroupée avec d’autres pouvait servir de base à un livre.

N’Aé – Joël, quelle a été ta relation avec Raymond Fonvieille ?

Joël – C’est une filiation pragmatique. Nous avons travaillé en commun et il m’a accompagné pendant plusieurs années après mon stage de formation en me rendant visite dans ma classe à Limours. Il m’a aussi invité dans des classes de la banlieue nord de Paris et également en Suisse pour rencontrer des collègues de cantons différents, observer d’autres approches pédagogiques dont celle de Paolo Freire le pédagogue brésilien créateur de l’alphabétisation conscientisante et réfugié politique… Raymond Fonvielle nous demandait de nous appuyer sur le vécu : « prenez les histoires qui se trouvent au sein du groupe ». Le fil conducteur, c’était le vécu, ce qui se vit dans la classe. « La réalité de l’ici et maintenant de la classe ». ■

Propos recueillis
par François Spinner

Un rendez-vous du lundi soir

Abdel [le prénom a été modifié] est un élève en grande difficulté, une grande gueule, difficile à maîtriser sur le plan oratoire, très fatiguant. Dans mes échanges avec lui, il y avait un problème : il ne me regardait jamais dans les yeux. Il en était incapable et j’en éprouvais une grande incompréhension et interrogation.

Un lundi soir, son père et moi avons rendez-vous. Nous avons une discussion sur le thème de l’orientation de son fils. Il y avait un bon contact avec ce père et comme d’habitude, j’ai laissé filer la conversation : nous parlions des enfants, de la famille, etc. Et je lui ai demandé comment ça se passait avec ses enfants ? Il m’a répondu qu’avec lui, ça allait mais qu’avec sa femme, c’était difficile : « aucun de mes enfants ne me regarde dans les yeux, ils me respectent moi ! ma femme, ils la toisent ! Moi, ils ne me regardent jamais dans les yeux ! ».
C’est l’exemple typique du lundi soir où quelque chose se déclenche et où on trouve une des clés pour avancer. « Chez lui, Abdel doit baisser les yeux et moi je lui demande de me regarder dans les yeux… ». Je lui ai raconté ce que nous nous étions dit avec son père et avec son accord nous avons exploité cet entretien en classe. Je lui ai expliqué : « Parce que tu es en France et que tu vas vivre dans la société française, c’est bien que tu prennes l’habitude de regarder les gens dans les yeux car dans le regard il y a un réel échange. En me regardant dans les yeux, tu ne me blesses pas . » Abdel m’a répondu cette phrase étonnante : « Quand je vous regarde je parle moins fort ». J’ai continué : « tu dois apprendre à gérer et vivre tes deux cultures ».

Joël

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