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Absentéisme : contrôle permanent

dimanche 20 novembre 2011, par Greg

La mise en place d’une politique de contrôle systématique de l’absentéisme scolaire, devenu, dans la bouche
des responsables politiques, un problème de « sécurité intérieure », est une des conséquences de la seconde vague
de massification scolaire des années 1990 et de l’idéologie du tout sécuritaire. « Il s’agit de "socialiser" voire de "civiliser" des jeunes des classes populaires, particulièrement décrocheurs et donc potentiellement dangereux » à travers la mise en œuvre d’un « arsenal législatif et de pratique qui a conduit les établissements à exercer un contrôle plus serré
et un "pointage" des élèves visant à les soumettre à l’autorité. » [1] C’est en tout cas la thèse défendue par le sociologue Étienne Douat dont les travaux interrogent aussi la manière dont l’institution scolaire a su profiter de cette « externalisation » de l’absentéisme pour évacuer sa part de responsabilité. Nous proposons ici une lecture d’une
de ses publications portant sur « L’extension du contrôle des corps à l’épreuve des contradictions de l’institution scolaire ».

Nouveaux regards

L’obligation scolaire – un des trois piliers de l’École de la République avec la gratuité et la laïcité – s’est progressivement imposée au cours du xixe siècle. D’abord focalisée sur les plus pauvres (afin de lutter contre le vagabondage), puis étendue à l’ensemble de la jeunesse, l’obligation scolaire s’est, dans un premier temps, heurtée aux nécessités économiques. Il a fallu convaincre les familles de se priver d’un ou plusieurs salaires d’appoint et, dans les campagnes, d’une main-d’œuvre gratuite.

Genèse d’un discours sécuritaire

Étienne Douat pointe la concordance – dans un temps très bref – entre l’émergence de la surenchère sécuritaire à la fin des années 1990 et la nouvelle approche politique du phénomène de l’absentéisme scolaire. Systématiquement associée à la problématique de la délinquance et à celle de l’encadrement des « jeunes de banlieues », la lutte contre l’absentéisme s’est ­progressivement construite comme une question de sécurité intérieure. La suppression des paliers d’orien­tation au collège, la médiatisation des problèmes de violence, la fracture culturelle entre des nouvelles populations et les attendus scolaires, n’expliquent donc pas, à elles seules, « la transformation de l’absentéisme en problème social » [2].

La gauche répond présent…

Le colloque de Villepinte (octobre 1997) reste le symbole de la conversion de la gauche de gouvernement aux thématiques sécuritaires. Sur fond de « crise morale », de « délitement de la nation » et de démission des familles, Jean-Pierre Chevènement, ex-ministre de l’Éducation passé au ministère de l’Intérieur, entendait remettre au pas les « sauvageons ». « Peu ou pas socialisés, sans structure mentale et affective, ces jeunes adolescents n’ont souvent pour seul réflexe que la violence. » proclame alors Martine Aubry. Il est du devoir de l’État de se substituer aux familles, incapables de surveiller et de contrôler leur progéniture. Les sanctions pour « défaut d’éducation » sont donc renforcées et l’École est investie d’une mission pacificatrice : « Pour faire pleinement respecter le droit à la sûreté, les policiers, les gendarmes et les tribunaux seront toujours insuffisants si les jeunes ne sont pas dès le plus jeune âge instruits de ce qu’est la loi » (Jean-Pierre Chevènement, Actes du colloque de Villepinte, p. 5). Cette exigence passe par une « soumission sans faille à la loi d’obligation scolaire ». Dès lors, la question de l’absentéisme fait l’objet d’une double prise en charge, par le ministère de l’Intérieur (mise en place des Contrats locaux de sécurité en 1997) et par l’Éducation nationale (loi de 1998). La cohérence de cette politique est assurée par un renforcement, à l’échelon local, de la coopération entre les institutions via les accords École-Police-Justice qui entérinent l’hypothèse d’une équivalence absentéisme-délinquance. Équation douteuse, dangereuse, et en tout cas réductrice quant à l’approche d’un phénomène complexe [3].

… et la droite signe des deux mains

Cet amalgame est à nouveau mis en avant par le projet de sécurité intérieure défendu, en 2002, par Nicolas Sarkozy. L’absentéisme y est présenté comme la « première étape vers la délinquance » et doit être combattu par tous les moyens. Si les socialistes mettaient encore en parallèle les risques pour la société et les risques pour le jeune lui-même de cette déscolarisation, cette double dimension est à présent évacuée. C’est donc au ministère de l’Intérieur qu’est confiée la tâche de piloter une politique de plus en plus répressive : décret de 2004 sur le contrôle de la fréquentation scolaire, loi de prévention de la délinquance (2007), dispositif interministériel de prévention du décrochage (2009). Ces mesures, tout en « déscolarisant » le phénomène, affichent les mêmes priorités : perfectionner la surveillance et la détection, renforcer les sanctions contre les parents, consolider les relations école-police. Douat souligne que « suivant cette construction, les questions de rapports aux savoirs, du sens des apprentissages ou des conflits de socialisation entre école et famille disparaissent quasiment au profit du souci d’ordre public que pose l’indocilité corporelle des jeunes concernés. »

Les feuilles d’absence se ramassent à l’appel…

Face à cette menace, l’institution est sommée de se convertir « à la tolérance zéro » (soit, en bon français, l’intolérance !). En 2004, le seuil des 4 demi-journées d’absence non justifiées est jeté aux orties : la convocation des familles par le chef d’établissement est prévue dès la première demi-journée. L’ensemble de la communauté éducative est dès lors tenu responsable du contrôle et de l’enregistrement de l’absentéisme. Non sans malice, Douat relève que cette injonction va se traduire surtout par une obsession du comptage : « Tout autant que la prévention, c’est la capacité à identifier ces manquements qui constitue l’enjeu majeur, si bien que la méconnaissance des absences semble plus grave que les absences elles-mêmes. »

L’obligation de suivi en temps réel s’accompagne de l’apparition d’un nouvel arsenal technologique, souvent coûteux : code-barres, cartes magnétiques, envoi automatisé de SMS, caméras, bornes bio-métriques. Les progrès dans l’affinement de l’enregistrement, du fichage, de l’informatisation, de la production de statistiques semblent accaparer toutes les énergies et, loin de facilité le travail des personnels, empiètent sur le temps consacré aux contacts directs avec les élèves. La vie scolaire déserte les couloirs pour passer des heures devant des ordinateurs à rentrer les absences. Entre les « billets » à récupérer dans chaque classe, à chaque heure et la saisie quotidienne des fichiers, il n’est pas rare que la matinée entière soit consacrée à cette seule activité.

L’intention première d’une mobilisation contre les processus de déscolarisation n’est pas forcément négative en soi. L’absentéisme dessine rarement la voie d’une émancipation ou d’une ouverture sur le monde, mais on voit que les politiques mises en œuvre répondent ici à une logique de stigmatisation et qu’elles ne semblent pas en mesure de remplir les objectifs affichés. Ce n’est pas avec le thermomètre qu’on fait baisser la fièvre…

Réticences et résistances

Du côté des personnels, ces pratiques ont pu d’abord être accueillies avec bienveillance, tant elles reprenaient à leur compte le discours convenu sur la mise en cause des familles et leur supposée démission. Elles évacuaient aussi la responsabilité de l’institution – et des enseignants – dans le décrochage scolaire.

L’obsession sécuritaire se heurte pourtant aujour­d’hui, si ce n’est à des résistances, du moins à des réticences. Toutes ne sont d’ailleurs pas « politiquement correctes » : l’absence d’élèves indociles peut être vécue avec soulagement dans certaines situations.

La complexification des procédures, l’obsession irraisonnée du contrôle permanent, peuvent irriter et mener à une « externalisation » des tâches, confiées exclusivement aux « spécialistes » de la vie scolaire. Mais le durcissement des sanctions (suppression des allocations familiales) peut aussi conduire à une plus grande prudence dans la transmission des informations, voire à une rétention assumée. La multiplication des fichiers, leur croisement systématique, heurtent les consciences et ouvrent de nouveaux terrains de lutte.

Face au péril d’une intégration complète de l’école aux appareils institutionnels de contrôle et de répression, ces différentes luttes pourraient aussi soulever la question de l’avenir de cette autonomie relative du champ de l’éducation vis-à-vis des discours gestionnaires et sécuritaires, . ■

Grégory Chambat Enseignant en collège, CNT Éducation 78.

Absentéisme, décrochage scolaire, délinquance

Malgré la réelle corrélation entre les deux phénomènes, aucune étude ne parvient à identifier si l’absentéisme est la conséquence ou la cause de comportements délinquants. Tous deux devant être considérés comme des symtômes. Si un grand nombre de délinquants sont absentéistes, 60 % des absentéistes n’ont jamais commis d’actes de délinquance avérés (et donc les délinquants se recrutent aussi chez les non-absentéistes). 30 % des décrocheurs traînent dans la rue, la majorité restant à la maison (60 %) ou chez un ami (23 %). 5 % demeurent dans leur établissement. [4]

Notes

[11 « Au nom de la lutte contre l’absentéisme scolaire. L’extension du contrôle des corps à l’épreuve des contradictions de l’institution scolaire », revue Mouvements, n° 62, avril-juin 2010.

[22 Ibidem.

[33 Sur le sujet, voir Décrochages scolaires - L’école en difficulté, Catherine Blaya, De Boeck, 2010, 200 p. (recension dans N’Ae, n° 29).

[43 Sur le sujet, voir Décrochages scolaires - L’école en difficulté, Catherine Blaya, De Boeck, 2010, 200 p. (recension dans N’Ae, n° 29).

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