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Savoirs militants : savoirs acquis, savoirs conquis, entretien avec Hugues Lethierry

samedi 3 mars 2012, par Greg

« S’agit-il de proposer le remplacement des cours par des manifestations ? Des polycopiés
par des tracts ? Des devoirs par des pétitions ? » (extrait de l’introduction à Apprentissages militants, les appréhender, les (re) connaître, Hugues Lethierry, Chronique sociale, 2009).
Avec ce style si particulier qui lui est propre et où les idées et les références fusent, Hugues Lethierry
a bien voulu répondre à nos questions autour de son ouvrage sur les apprentissages militants.

Compléments

Ouvrages d’H. Lethierry

Éducation nouvelle, quelle histoire ! Subervie, 1986.

Se former dans l’humour. Murir de rire, Chronique sociale, 1998.

Sauve qui peut les morales. Management à l’école, Aléas, 2001.

Écrire pour rire – Oui mais comment ?, L’Harmattan, 2002.

Écrire la correspondance. Éloge de la lettre, Chronique sociale, 2006.

Des conflits à l’école. Les rixes du métier, Chronique sociale, 2006.

Penser avec Henri Lefebvre, Chronique sociale, 2009.

Apprentissages militants, Chronique sociale, 2009.

Le jour où ...

Le Jour où mon père s’est tu, est le récit, par Virginie Linhart, du destin tragique de son père, le militant maoïste Robert Linhart, auteur de L’Établi.

Livre sur les militants et le militantisme autant que sur la lente déchéance de son père qui finira par se réfugier dans un mutisme complet, cet ouvrage questionne l’engagement radical.
Partie à la recherche de la génération militante de 1968, Virginie croise et interroge les enfants de ces figures rebelles, pas seulement les maos mais aussi les autres courants, pour chercher à comprendre, avec eux, les raisons de l’échec, des erreurs et de l’effondrement d’une génération.

N’Autre école – Comme tu l’écris joliment « être militant c’est apprendre à lire le monde en même temps en soi et avec les autres », être militant c’est toujours être en formation – et tu ajoutes : « lorsqu’il n’apprend plus, le militant se désengage ». Pourquoi ces entretiens et ces réflexions sur les apprentissages militants ?

Hugues Lethierry –
Pourquoi ? Cela me frappait de voir des agrégés qui n’arrivaient pas à faire un tract ou qui faisaient peu de recherches dans leur carrière alors que, d’un autre côté, des militants, toujours insatisfaits, reprenaient des études (ce qui n’est pas toujours bien vu de l’organisation. Celle-ci peut croire à une volonté de carriérisme, à la recherche de débouchés individuels. « L’orga » met plus en avant le désintéressement que les « rétributions »).

Cette soif d’apprendre peut déboucher sur bien des « compétences » : l’informatique, l’apprentissage d’une langue, la lecture, etc. Tout ce qui fournit à certains militants l’aisance et la confiance en soi et qui fait qu’un militant qui n’apprend plus n’est plus vraiment un militant…


Dans ces entretiens on perçoit que les syndicats, mais aussi les partis politiques, donnent une dimension supplémentaire à ces apprentissages militants. Et, dans le même temps, c’est souvent moins les « écoles des cadres » que les pratiques quotidiennes qui nourrissent les savoirs militants. Il arrive parfois même que l’organisation dessèche cette culture…

H. L. – Concernant ces écoles syndicales ou politiques et leur apprentissage formel, elles occupent moins de place aujourd’hui ; par manque d’argent, par exemple pour le PCF, par manque de certitudes aussi dans une doctrine pure et dure. C’est vrai aussi que la référence à une contre-société à construire que portaient ces organisations nous manque aujourd’hui. C’est elle qui m’avait frappé dans « Les Thibault » de Martin du Gard.

Du coup les militants sont davantage livrés à eux-mêmes, à leurs propres ressources. Cela peut contribuer à augmenter les inégalités entre les individus et les incohérences. Si l’on fait intervenir un universitaire ou un doctorant, par ailleurs, il n’est pas sûr qu’il pourra de lui-même faire le lien avec la pratique militante. Sur ce fossé entre savoirs académiques et savoirs militants que les Universités populaires ont essayé de dépasser, je pense qu’il faudrait davantage de travaux de groupe dans ces formations, un effort de démocratie et une lutte contre le culte de la personnalité (on admire le « moi fort » du conférencier… qui nous met plus bas que terre !).

Tu abordes les notions de savoirs for­mels / savoirs informels ou encore celle des savoirs « silencieux » opposés à « l’étude » classique ; comment comprendre ces notions ? On constate que cette « culture de soi-même », défendue par Pelloutier, dépasse très souvent le cadre des stricts savoirs militants utilitaires. Il y a bien une « culture » ou une « contre-culture » qui émerge… comme si l’engagement rendait « vital » un accomplissement total, une désaliénation, ces fameux savoirs non seulement « acquis » mais aussi « conquis »…

H. L. – « Informel » : cela renvoie ici à ce qui n’est pas l’objet d’une leçon mais qui s’acquiert dans la pratique. Brassens parle, dans une de ses chansons, d’un certain « corne d’auroch » qui, sur les femmes nues des musées, « faisait l’brouillon de ses baisers » ! Et bien entendu, l’« éducation sentimentale » (qui est parfois liée au militantisme) n’est pas aussi simple… La vie concrète est en même temps complexe, imprévue. Les savoirs de la pratique nécessitent une opération de transfert et non l’application d’une formule-recette (c’était souvent le cas en IUFM. Face à une difficulté, on répondait : « il faut mutualiser ». Ça fait peut-être bien et ça « ne mange pas de pain » !).

Mais ce que tu dis de l’« accomplissement total » comme idéal, pose question : certes, on a besoin provisoirement de « modèles » pour se former mais l’absence de failles apparentes chez quelqu’un signifierait qu’il est « taillé dans une étoffe à part » (la formule est de Staline). On peut tomber dans le mythe de l’« avant-garde » omnisciente ! Ce qui pousse quelqu’un à militer, donc à sortir de ses réseaux habituels et de « l’horizon d’un seul » (Éluard), c’est justement le sentiment d’un manque : je cherche à me développer dans des domaines qui m’étaient inconnus ou encore j’explore, pour leur donner sens, les utilisations et interprétations possibles de savoirs abstraits.

Il y a aussi cette spécificité de l’apprentissage militant : le passage à l’acte. Apprendre, c’est apprendre de, apprendre pour et apprendre à… ou encore « apprendre pour faire, faire pour apprendre ». Tu notes que le mot militant a l’avantage d’être aussi un participe présent : le militant est en train de se faire en faisant et du coup il enseigne autant qu’il est enseigné.

H. L. – Le « militant » c’est quelqu’un en train de se faire et non une statue figée qui ferait fuir tout le monde… Il ne se définit pas par sa seule « carte » ! « Faire et, en faisant, se faire » disait le philosophe Lavelle. Mais attention, la dimension « narcissique » du militantisme doit aussi être l’objet d’une prise de conscience afin justement de ne pas être développée pour elle-même, pour qu’on ne se regarde pas, depuis le balcon, défiler dans la rue ! En d’autres termes, qu’on ne se la « joue » pas trop…

Militant, c’est aussi un participe présent car, comme dans un couple, s’il n’y a plus d’imprévu, c’est l’ennui assuré : on reste ensemble « faute de mieux » parce qu’on a peur de se retrouver seul !

Les témoignages présentés mettent souvent plus en avant la transmission de savoirs que la création de ces savoirs. Pourtant, les militants sont aussi des créateurs. Pourquoi avoir plus insisté sur les processus d’apprentissages que sur les savoirs ?

H. L. – Une organisation peut se méfier d’initiatives personnelles incontrôlées, par peur des manipulations extérieures, pour conserver ce qui « marche » pour le moment… Mais attention au choc du réel : Krasucki avait dit un jour que la CGT fonctionnait bien… vu d’avion ! Donc, mes coauteurs parlent sans doute plus de « transmission » que de « création » : ce qui ne veut pas dire qu’ils se considèrent comme des « mannequins », seulement aptes à appliquer une ligne prédéfinie. Ils insistent sur les processus d’acquisition parce que j’ai la for­ma­tion/déformation de l’IUFM et des sciences de l’éducation ! Je les ai probablement « formatés » par mes questions pour qu’ils insistent sur la production sociale des savoirs, afin de montrer qu’ils ne sortent pas tout cuits de la cuisse de Jupiter ! Le militant produit aussi du et des savoirs : l’invention de chansons, de costumes (en Amérique latine), de fresques murales… et les publications d’ouvrages collectifs !

Moins enchanteur, il y a aussi les limites de ces apprentissages que tu pointes, l’esprit de parti ou l’activisme…

H. L. – Il y a bien sûr le revers de la médaille : les parents toujours partis (cf. le livre de la fille de Linhardt : Le jour où mon père s’est tu, voir encadré) et ce malgré les réels efforts des militants pour organiser des crèches collectives. Il y a aussi le risque de confondre les relations « personnelles » et celles liées au militantisme, puisque l’investissement (comme disent les psychanalystes – pardon Michel Onfray !) est souvent très fort, hier comme aujourd’hui. Ce serait caricatural d’opposer le militant actuel « à la carte » à celui qui y passait autrefois toutes ses journées.

Déjà avant guerre les dirigeants du Secours populaire, par exemple, se plaignaient de ceux qui ne venaient que pour une revendication précise, sans s’intéresser au reste. Parfois, le lecteur doit le savoir, les relations peuvent être très dures en milieu militant : on reproduit le type de domination qu’on a connu dans le travail et contre lequel on est censé lutter. Ce n’est sans doute pas donc le militantisme lui-même qui serait (ainsi que telle ou telle organisation) « intrinsèquement pervers » ! Nous connaissons tous ces attractions-répulsions mêlées à l’égard de nos petits « camarades »…

Impossible de passer à côté de la question de l’école. Quels rapports avec les apprentissages militants ? Partages-tu l’avis de Pierre Sorlin qui, dans la postface de ton livre, écrit « L’enseigne­ment doit être réformé mais l’apprentissage du militant, destiné à le mettre en condition de militer efficacement, est trop singulier pour qu’on en tire un modèle » ? Au contraire, sa polyvalence, sa prise sur le réel, son articulation entre collectif et individuel ne sont-ils pas de précieuses pistes pour une éducation émancipatrice ?

H. L. – Pierre Sorlin avait lu une première version où il y avait, commenté, un entretien avec Olivier Besancenot (enlevé ensuite pour écourter). L’exemple de la carrière de Besancenot avait engendré la question de Sorlin : « Est-ce qu’on peut tous devenir chef ? »
Mais là n’est pas le danger aujourd’hui. Il est bien plutôt dans l’école publique elle-même, qui insiste sur la seule réussite individuelle et, dans les sphères académiques, dans cette manière de présenter les conflits sans enjeux historiques réels sous couvert de neutralité, on sort une vielle soupe aigre… J’ai donné à Radio libertaire une interview il y a deux ans sur le « militantisthme » : je l’écris ainsi afin de montrer que, dans le meilleur des cas, il consiste à jeter des ponts qui me relient au nouveau, à l’inconnu. En ce sens, il exige de moi le courage de prendre des risques. Ainsi Rosa Parks, la première femme qui s’est assise dans le bus à une place réservée aux Blancs aux États-Unis ou celle qui, récemment, s’est fait filmer en train de conduire sa voiture, alors que c’est interdit en Arabie Saoudite. ■

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