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«  Il nous faudrait une école politique !  »

entretien avec Laurent Ott

dimanche 28 mars 2010, par Greg

Tour à tour auxiliaire de vie, éducateur spécialisé, animateur, enseignant, directeur d’école et militant associatif, Laurent Ott a eu la chance de varier les points de vue et les modes de pensée et d’intervention dans l’éducation. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui témoignent de cette riche expérience. Recherchant un point de vue plus global sur l’enfance et les questions actuelles, il explore des bases de recherches/actions sur les sujets sociaux qui lui paraissent les plus sensibles, à savoir le soutien de la fonction éducative, le développement social local et la prévention spécialisée.

N’AUTRE école - Pour quelle école luttons-nous aujourd’hui ?

Laurent Ott — Je pense que nous devrions lutter pour une école « lieu ouvert », une véritable école des gens, capable d’accueillir conjointement et dans des projets à la fois de savoir et d’expression tous les âges en même temps  ; l’école où le jeune préparerait son concours tout en aidant l’enfant à apprendre sa poésie  ; l’école où les adultes qui viendraient pour le « café philo » constitueraient un public sérieux pour le journal mural des « enfants » investis dans les questions de la Cité. Une école politique, voilà ce qu’il nous faudrait !

Quelles revendications et quelles mobilisations pour une école émancipatrice ?

L.O. — Je pense que la mobilisation dont nous avons le plus besoin est celle des « acteurs de l’école », c’est à dire à la fois les parents, les enfants, les éducateurs  ; je pense que nous avons besoin d’un mot d’ordre unique : appropriation, ce que dans le domaine du travail social, on appelle plus justement encore « empowerment ». Au sens propre l’idée est la suivante  : même les personnes qui estiment avoir peu d’opinions et peu à dire sur les sujets généraux de société se sentent concernés et sont capables d’inventivité et d’imagination sociale au sujet des institutions qu’ils fréquentent. L’idée est donc de les leur rendre ou mieux, qu’ils y prennent le pouvoir (idée d’empowerment).

Qu’est-ce, pour toi, qu’une éducation «  émancipatrice  » ?

L.O. — C’est une éducation qui réconcilierait deux axes fondamentaux repérés par Freinet, à savoir l’expression personnelle et l’éducation au collectif. Il fallait une mini-révolution de la pensée pour sortir de l’opposition bourgeoise et stérile au quotidien (on en mesure les dégâts dans nos classes) entre individu et collectif  ; or, quand on peut réellement mettre en oeuvre un véritable projet éducatif, on découvre tout le contraire  : c’est l’éducation à un collectif démocratique et tolérant qui autorise et développe l’expression personnelle ; on devient soi-même par la rencontre, l’expérience, l’implication et la découverte de soi au sein de tels collectifs. Et ces collectifs sont tolérants et vivants car ils sont ouverts à l’expression personnelle, qui est tout sauf individuelle.

Quelle analyse fais-tu de la situation du système éducatif aujourd’hui ? En quoi une révolution éducative et pédagogique te semble-t-elle nécessaire  ?

L.O. — Le système scolaire français aujourd’hui dérive lentement vers un SMIC éducatif autoritaire mais vide, que compenseront inégalement bien entendu les milieux sociaux. La démission éducative des institutions et de l’état est masquée par un rideau de fumée sécuritaire, « citoyen », et lénifiant, chantant les mérites réactionnaires d’une école d’antan, idéalisée et mensongère.
Ce qui est sûr, c’est que l’école participe de plus en plus à cette démission éducative en partie à cause des moyens qu’on ne lui donne pas, de la complexité d’un métier passionnant et riche auquel on ne forme pas, et des nouvelles réalités sociales dont on devrait tenir compte et qu’on dénie (on préfère pénaliser les familles plutôt que de réaliser l’état dans lequel elles se trouvent du fait des offensives économiques et idéologiques qu’elles subissent : déracinements, éclatements, mobilité, chômage, précarité, séparations perpétuelles, etc.)

Quelles revendications immédiates et quelles pratiques concrètes peut-on proposer aux collègues pour commencer dès aujourd’hui à transformer l’école ?

L.O. — Je crois que nous devrions prôner à la fois la désobéissance vis à vis de la hiérarchie et de l’administration, et le rassemblement local avec les parents et les enfants pour améliorer l’école sans tarder par tous les moyens en notre pouvoir. Mais bien entendu, il faudrait aussi le faire savoir et exiger ensemble des moyens qui ne seraient plus identifiés à la préservation des «  privilèges  » d’une corporation.

Quelle place le syndicalisme peut-il prendre dans ce mouvement d’émancipation ?

L.O. — Il peut en être le porte-parole et le bouclier.

Quel rôle jouent les pratiques et les mouvements pédagogiques dans ce projet émancipateur  ?

L.O. — Ils sont essentiels  ; pour ma part, je pense à la Pédagogie Freinet bien entendu  ; cette pédagogie est à la fois un projet, mais aussi un ensemble d’actes qui permettent d’illustrer en temps réel le bien fondé des idées que nous présentons, sans convaincre, sans dominer, sans attendre rien que par l’exemple des classes.

Comment construire les indispensables passerelles entre les mouvements syndicaux, pédagogiques et tous les militants qui veulent transformer l’école ? Quelle place pourrait tenir une revue comme la nôtre dans ces convergences  ?

L.O. — Je crois que le mouvement de réappropriation, d’empowerment est un bon «  passeport  » dans le paysage politique et social qui est le nôtre  ; il est une tentative de montrer que la politique n’est pas un sujet de foi, mais de praxis sociale, de relations humaines et vécues ici et maintenant. Je pense qu’une telle démarche de ré appropriation a de la valeur et de la pertinence dans le logement, dans les hôpitaux, dans les entreprises, etc.
Laurent Ott

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